Accueil > Monde | Entretien par Catherine Tricot | 6 septembre 2013

Syrie, François Asensi répond à Obama

Pour justifier sa volonté d’intervenir en Syrie, le président Obama, dans une communication récente (cf Le monde du 3 septembre), interpellait les membres du congrès et la communauté internationale à travers deux questions…que nous avons posées à François Asensi, député du Front de gauche.

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Regards.fr. Quel message faisons-nous passer si un dictateur peut gazer des centaines d’enfants au vu et au su de tout le monde sans payer aucun prix ?

François Asensi. Je crois essentiel de déplacer la question du terrain de la morale à celui du droit, passer de l’émotion légitime à la raison indispensable dans ces questions internationales complexes et en rien binaires. Bien évidemment, les massacres qui ont eu lieu en Syrie révulsent les consciences humaines. L’effroyable attaque chimique à La Goutha le 21 août dernier constitue un crime contre l’humanité. On ne peut que se féliciter de la vague d’indignation parcourant le monde, même si l’on peut regretter les deux ans d’indifférence à l’égard des terribles souffrances du peuple syrien.

L’attaque chimique appelle une réponse politique et diplomatique déterminée, mais en aucun cas une intervention punitive. Je pose à mon tour cette question : quel message faisons-nous passer si, pour répondre à une violation effroyable du droit international et des droits humains, nos pays répondent en violant à leur tour le droit international, par une action unilatéral en dehors du Conseil de sécurité ? Quel message ferons-nous passer si pour aider la population syrienne, nous en venons à bombarder ce pays, avec les risques de bavure que cela comporte inéluctablement ?

Je refuse catégoriquement l’usage de cette terminologie punitive employée par les dirigeants français et étasuniens. C’est en revenir au concept d’axe du Mal développé par Georges Bush, qui eut des conséquences désastreuses pour le monde, mais aussi pour l’Occident.

L’histoire de la civilisation, du progrès humain et de nos sociétés, c’est d’avoir remplacé la vengeance par la sanction. D’avoir substitué à une action fondée sur sa propre morale ou ses intérêts, par définition personnelle, une action fondée sur le non-respect des règles que des individus ou des peuples se sont données en commun.

Les Nations Unies, malgré leurs imperfections, représentent ces règles que tous les pays du monde se sont choisis. Respectons-les, c’est le meilleur moyen d’assurer la Paix. Je note d’ailleurs que les puissances occidentales ont une grande responsabilité dans l’impasse syrienne. C’est parce qu’elles ont outrepassé –pour ne pas dire violé- la résolution de l’ONU sur la Lybie en renversant le régime que les Russes sont aujourd’hui extrêmement réticents à adopter une nouvelle résolution. Nous avons-nous-mêmes sapé la confiance dans le système onusien et crée les conditions de notre isolement, y compris au sein du bloc atlantique.

L’histoire nous l’enseigne, Ban Ki Moon vient à nouveau de le rappeler : des frappes militaires ne feraient qu’éloigner les perspectives de paix et aviver les logiques d’affrontements. Ce n’est pas le régime syrien qui se trouverait puni par des bombardements, mais le peuple syrien. Ils risqueraient même de ressouder la population autour du régime, ce serait totalement contre-productif.

Intervenir militairement sans perspective d’alternative politique et de transition démocratique sera forcément voué à l’échec et au chaos. L’équilibre des forces entre les deux camps opposés en Syrie aboutit à l’enlisement ; le seul moyen d’en sortir consiste à négocier. Agir efficacement pour empêcher de nouvelles exactions commande de convoquer rapidement la conférence de Genève 2.

Quel est l’objet du système international que nous avons bâti si l’interdiction des armes chimiques, approuvée par les gouvernements de 98% de la population mondiale et massivement par le Congrès des États-Unis, n’est pas respectée ?

Parler aujourd’hui de ligne rouge à propos de l’usage des armes chimiques relève d’un argument de circonstance, même si je partage l’indignation et le volontarisme pour mettre fin à la fabrication de ces armes. Aussi horrible soit leur usage, cela ne justifie pas une guerre lancée en dehors du cadre des Nations Unies, d’autant que les conclusions des inspecteurs de l’ONU ne sont pas encore connues.

La réalité du terrain est complexe, et depuis deux ans, les deux camps ont fait la preuve d’une cruauté sans limite, tant le régime dictatorial de Bachar el-Assad que les groupuscules djihadistes qui ont pris peu à peu le pouvoir au sein de la rébellion. En mai dernier, Carla Del Ponte, membre de la commission d’enquête de l’ONU, affirmait que les rebelles syriens avaient fait usage de gaz sarin. Cette information a été passée sous silence.

Mettre définitivement les armes chimiques hors la loi est un objectif ardu. Près de cent ans après la première convention internationale prohibant leur usage, sous l’égide de la Société des Nations, nous en sommes encore loin.
A cet égard, les grandes puissances doivent assumer une position exemplaire et constante. Nos faiblesses et nos silences font le jeu de ceux qui ne reculent pas devant cette violence aveugle.

Notre indignation manque de cohérence : l’arme chimique a été utilisée à de nombreuses reprises du Vietnam à l’Irak, sans susciter une telle réprobation, bien au contraire. La CIA a révélé récemment que les USA avaient appuyé Saddam Hussein lors de la guerre contre l’Iran, alors qu’il commettait les plus grands massacres chimiques de l’histoire. Comment oublier les 5000 morts kurdes à Halabja ?

Si la Syrie, mais aussi l’Egypte et Israël, alliés de Washington, ne sont pas signataires de la convention d’élimination des armes chimiques, il faut savoir que 98% des stocks d’armes chimiques étaient détenus par la Russie et les USA. Malgré les engagements pris en 1993, ils n’ont toujours pas détruits l’intégralité de ces stocks.

Par ailleurs, les armes chimiques ne sont pas les seules dont la fabrication et l’usage doit être définitivement proscrit. Les armes nucléaires, elles aussi, sont aveugles et frappent indistinctement les combattants et les populations civiles, jeunes, femmes, personnes âgées. Là encore, les grandes puissances signataires du Traité de non-prolifération, qui prévoyait à terme l’élimination pure et simple de l’arme atomique, doivent se mettre en conformité. D’autant qu’au Moyen-Orient, l’arme chimique est perçue par la Syrie et d’autres comme un contrepoids à l’arme atomique israélienne. L’équilibre de la terreur joue à plein, il faut briser cette spirale.

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  • Mais comment les français qui ne sont pas favorables à cette attaque de leur pays peuvent ils se faire entendre ?

    Berthet Michèle Le 19 septembre 2013 à 19:35
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