Accueil > Culture | Par Bernard Marx | 6 mai 2013

Hannah Arendt, la controverse au cinéma

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Le dernier film de Margarethe von Trotta, qui est sorti en France le 24 avril, sous le titre « Hannah Arendt » devait s’appeler « La controverse ». C’était un titre réducteur mais significatif. L’ambition de la cinéaste allemande est de montrer tout ensemble la vie et la pensée d’Hannah Arendt. Initialement, elle envisageait de la suivre depuis ses 18 ans, lorsqu’elle commence à suivre les cours des philosophes Husserl, Jaspers et Heidegger et lorsque celui-ci devient son amant, jusqu’à sa mort en 1975. Mais, à trop embrasser, la cinéaste disait ne rien saisir. Le scénario s’est focalisé sur quatre années, de 1960 à 1963, autour du procès d’Adolf Eichmann, du texte qu’Hannah Arendt en tire (« Eichmann à Jérusalem ») et de la violente polémique qu’elle suscite.


On connait l’histoire :
Adolf Eichmann qui avait dirigé le bureau des affaires juives de l’office central de sécurité du Reich et organisé les déportations vers Auschwitz avait réussi à fuir en Argentine avec l’aide de la Croix Rouge et de dignitaires du Vatican. En mai 1960 il est capturé par des agents du Mossad et transporté à Jérusalem. Accusé de crimes contre le peuple juif et de crimes contre l’humanité, Il est jugé par un tribunal israélien. Le procès dure 8 mois d’avril à décembre 1961. Condamné à mort Eichmann est pendu le 28 mars 1962.

Femme, juive, allemande, apatride 18 années durant à partir de 1933, de nationalité américaine depuis 1951, penseuse inclassable, Hannah Arendt est en 1960 une professeure de théorie politique réputée. Son travail sur le totalitarisme entrepris de 1945 à 1949 et publié en 1951 aux Etats Unis a une importance considérable, bien que méconnu en France à l’époque, notamment à gauche, car elle compare l’Allemagne d’Hitler et l’URSS de Staline et affirme le caractère totalitaire des deux systèmes.

Elle propose au New Yorker de suivre le procès. « Une obligation qu’elle doit à son passé », « une cure a posteriori ». Son compte rendu parait en 5 articles en 1963 puis dans le livre « Eichmann in Jerusalem » publié peu après. La représentation qu’Hannah Arendt donne d’Eichmann (non pas un monstre, mais un homme au contraire très médiocre, rouage de la machine totalitaire), la thèse de « la banalité du mal » et l’affirmation d’une participation de responsables des communautés juives d’Europe à l’accomplissement du génocide provoquent des réactions d’une rare violence, y compris parmi certains de ses amis.

Filmer la pensée en action

Filmer l’intelligence en action, la pensée en train de produire est une gageure. Margarethe Von Trotta la relève. Son film d’un style très classique est passionnant. Tout n’est pas réussi. Des scènes dans les rues de Jérusalem manquent de vie. Les retours en arrière qui mettent en scène la relation d’Hannah Arendt avec Martin Heidegger n’ont pas de consistance. Mais Barbara Sukowa est remarquable. Margarethe von Trotta et elle font vivre devant nous Hannah Arendt, une femme indépendante, « addicte » à la cigarette, qui pense sans garde-fou et à contre-courant, qui aime son mari Heinrich Blücher et ses ami(e)s et se nourrit de ses échanges avec eux ; une femme qui élabore sa pensée allongée sur un sofa, en voyant Eichmann à Jérusalem, en travaillant d’arrache-pied sur les minutes du procès, qui a le goût de la contradiction et le courage de défendre son travail envers et contre tout ; une femme dont « le stradivarius est l’allemand » et « l’anglais est seulement un second violon », comme le montre tout au long du film un respect remarquable des langues utilisées par les uns avec les autres.
La cinéaste choisit de recourir à des images d’archives pour tout ce qui concerne le déroulement du procès. Ni Eichmann ni les témoins ne sont joués. Elle ne recrée la salle d’audience que pour un seul plan. Pour la suite du procès, Hannah restera en salle de presse, assistant aux audiences via un téléviseur. Ces images d’archives sont d’une force terrible. Ainsi pouvons-nous ressentir à bonne distance le choc vécu par Hannah Arendt de voir Eichmann tel qu’il était dans sa cage de verre, plutôt « clown » que « monstre ».

A la fin du film Hannah Arendt s’explique devant un amphithéâtre comble. Cela dure plusieurs minutes. Cela ressemble au plaidoyer final d’un film de procès. La facture est parfois lourde entre les plans qui opposent la masse des étudiants ouverts et reconnaissants à ce que dit Hannah Arendt et les membres du conseil de l’université de Chicago figés dans leur rejet. Mais le texte du discours et l’interprétation de Barbara Sukowa rendent la scène limpide et mémorable.

Comprendre

Aujourd’hui 50 ans après la parution de « Eichmann à Jérusalem, essai sur la banalité du mal », la polémique n’est pas éteinte.
Claude Lanzmann achève un film sur Benjamin Murmelstein, le dernier Président du Conseil Juif du ghetto de Theresienstadt, seul "doyen des Juifs" à n’avoir pas été tué durant la guerre. Il sera présenté dans quelques semaines à Cannes en 2013. Il y a un an et demi, en novembre 2011, dans une interview à Marianne, il expliquait le sens de ce projet, et s’en prenait à Hannah Arendt : « Eichmann n’était pas du tout le falot bureaucrate dont Arendt a brossé le portrait en même temps qu’elle inventait le concept de banalité du mal, qui n’était au fond que la banalité de ses propres conclusions… A la demande de Ben Gourion qui souhaitait en faire un acte fondateur pour Israël, Hausner a ouvert le procès par un immense discours moralisateur, insupportable. Cette ouverture a déplu à Arendt. A juste titre. Mais elle-même ne savait rien. C’était une juive allemande exilée qui ignorait tout de la réalité de ces choses et de ces gens... Le président du conseil juif de Varsovie a choisi de se suicider, le 23 juillet 1942, quand il a vu que les déportations vers Treblinka commençaient et qu’il ne pouvait rien y faire... Beaucoup d’autres se sont également suicidés. Vingt-quatre membres du même Conseil juif se sont parfois donné la mort la même nuit. Pourquoi Arendt n’insiste pas plutôt là-dessus ? La première chose face à une catastrophe pareille, c’est l’humilité ».
A l’occasion de la sortie du film de Margarethe von Trotta, ces critiques sont reprises quoique formulées de façon moins virulentes, notamment par l’historienne Annette Wieviorka interviewée par la revue « L’Histoire ». Elle conteste également la teneur du film de Margarethe von Trotta : « Hannah Arendt n’est restée à Jérusalem que trois semaines, alors que le procès a duré plusieurs mois...Rien n’atteste qu’elle prit des notes lors du procès… Elle n’a que très peu vu parler l’homme dans la cage de verre… Elle n’est plus à Jérusalem, lorsqu’est évoqué l’épisode de la déportation des juifs hongrois. Le premier témoin est, le 24 mai, Pinhas Freudiger, qui était à la tête de la communauté juive orthodoxe de Budapest. Alors qu’il décrit le passage dans la ville d’un convoi de déportés, un homme se dresse dans la salle et hurle : « Vous nous avez administré des calmants. Vous avez aidé les Allemands. Ma famille a été anéantie. Pas la vôtre ! » Les caméras de Leo Hurwitz saisissent l’expulsion du perturbateur. Margarethe von Trotta intègre cet incident dans son film. Hannah Arendt ne l’a pas vu… »

Bref le travail d’Hannah Arendt, si non la personne qu’elle a été, continue d’être un objet de scandale. Et il porte, en effet, un débat crucial : comprendre ce qui s’est passé. On le doit aux millions de victimes de l’holocauste, comme on le doit aux survivants et aux vivants d’aujourd’hui et de demain. Le récit de l’Holocauste comme celui d’un crime perpétré par des tueurs fous et mauvais et comme un évènement de la seule histoire juive ne le permet pas. Comme l’a écrit le sociologue Zygmunt Bauman, avec un tel récit, « le message de l’holocauste sur la façon dont nous vivons, sur la qualité des institutions auxquelles nous faisons confiance, sur la validité des critères dont nous nous servons pour mesurer la décence de notre conduite et celle des schémas d’interaction que nous acceptons et considérons comme normaux- ce message est réduit au silence, il n’est jamais écouté et transmis » (Modernité et Holocauste. 1989. La fabrique éditions).
Hannah Arendt n’a pas à elle seule dit tout ce qui permet de comprendre. Mais elle a dit quelque chose d’essentiel : « Eichmann n’est ni un Iago, ni un Macbeth ; et il ne lui serait jamais venu à l’esprit, comme à Richard III de faire le mal par principe ». Pour autant, « Eichmann n’est pas stupide. C’est la pure absence de pensée-ce qui n’est pas du tout la même chose- qui lui a permis de devenir un des plus grands criminels de son époque …Que l’on puisse être à ce point éloigné de la réalité, à ce point privé de pensée ; que cela puisse faire plus de mal que tous les instincts destructeurs réunis qui sont peut-être inhérents à l’homme. Voilà une des leçons que l’on pouvait tirer du procès de Jérusalem » (Post-scriptum à Eichmann à Jérusalem).

Hannah Arendt par Margarethe Von Trotta. Avec Barbara Sukowa, Axel Milberg, Janet McTeer. En salles le 24 avril.

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Vos réactions

  • La force de l’élaboration conceptuelle d’Hannah Arendt est d’être parvenue à considérer le génocide des Juifs d’Europe comme un "épisode de l’histoire de l’humanité" et non comme cette "exception" que voudrait en faire certains tenants de la théorie de la Shoah. "L’exception" rend le génocide "impensable", inconcevable et tétanise la pensée par son "unicité". Il ne fait aucun doute que le génocide nous submerge et traumatise la pensée. Le "comment est-ce possible" fait barrage à la compréhension et conduit à des représentations "fantaisistes", fantasmatiques, dramatiques, emphatiques, dominées par l’émotionalité telle qu’en use Lanzmann et qui peuvent être utilisées afin de dénonciation, d’information éducative et de commémoration, mais qui n’expliquent rien. C’est ce "barrage-à-la-pensée" rationnelle qu’a su dépasser Hannah Arendt, bravo, chapeau bas. Pour les tenants de la pensée clanique, on voudrait saluer ici un nouvel haut exemple de la contribution de la communauté culturelle et intellectuelle juive à un joyau de la pensée, digne des Wolff, Maïmonide, Lessing, Mendelssohn, Marx. Mais ici encore, elle a su s’élever au-dessus du particularisme de sa judéité pour penser le génocide dans la condition humaine globale et se distancer des tentations victimologiques. La banalité du mal le restitue dans sa dimension universelle dont l’exemple du coût humain de la construction de l’Etat d’Israël et du traitement qu’il applique aux populations palestiniennes constitue un témoignage inouï et cinglant. ChM

    Christian Mounir Le 12 juillet 2013 à 16:46
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  • La pensée d’Hannah Arendt me semble des plus lucides pour analyser le génocide. Il ne s’agit pas , en effet d’en faire une exception propre à l’histoire juive mais de comprendre que dans certaines circonstances, des êtres humains apparemment ordinaires et cependant très différents peuvent accomplir des actes inhumains...

    Alors la question se pose à tout un chacun de nos propres limites, de notre propre connaissance de nous-mêmes ...et implique une mise en garde personnelle qui dépasse le stade de l’émotion et conduit à une analyse rationnelle.

    Rosemberck Josette Le 3 octobre 2014 à 15:27
       
    • ...Sauf que, dixit Zygmunt Bauman, l’holocauste a révélé autre chose que la banalité du Mal : justement son inscription... dans la rationalité industrielle !...
      J’ai découvert et pu commencer de lire ce sociologue grâce à l’émisssion de Daniel Mermet : http://www.la-bas.org/spip.php?article2215
      Amicalement,

      Aubert Sikirdji Le 3 octobre 2014 à 19:03
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