Accueil > Monde | Analyse par Emmanuel Riondé | 26 novembre 2013

Iran, les leçons d’un accord

Une page importante a été tournée ce week-end à Genève. Après 10 ans de crise parfois aigüe, l’Iran et les occidentaux ont ouvert une fenêtre de six mois de trêve. Très bienvenue, n’en déplaise à Israël. Quant à la question du nucléaire en tant qu’enjeu environnemental, ce n’est pas encore pour cette fois...

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Du point de vue des relations internationales, la signature, ce week-end à Genève, d’un « Plan d’action conjoint » [1] entre d’un côté les Etats-Unis, la Russie, la Chine, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne (le « groupe des 6 » ou des « 5 +1 » - Conseil de sécurité + Allemagne) et de l’autre l’Iran, est une très bonne nouvelle.
D’abord et avant tout parce qu’au cœur d’une région déchirée et qui n’a pas besoin de plus de guerre, cet accord met temporairement fin à 10 ans de crise entre un important pays du Moyen-Orient et l’Occident. Sans présager de ce qui se passera dans les semaines et les mois à venir, le texte signé à Genève agit un peu comme le discours prononcé par Obama à l’université du Caire le 4 juin 2009 : il ne ferme pas un livre, loin de là, mais permet de tourner une page.

Accord intérimaire de six mois devant ouvrir sur la négociation d’un texte final, il engage les deux parties : Téhéran doit cesser d’enrichir l’uranium à plus de 5 % [2] et s’engage à permettre aux experts de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) d’accéder à ses sites nucléaires ; de leur côté, les 6 doivent alléger les sanctions et débloquer environ 3 milliards d’Euros.

Tout cela étant « réversible » dans le cas où l’une des deux parties estimerait que l’autre ne tient pas ses engagements. La prudence est donc de mise mais cet accord, et c’est l’autre bonne nouvelle, confirme malgré tout que Téhéran a changé de registre. Elu très largement président le 14 juin dernier, Hassan Rohani s’était fait connaître entre 2003 et 2005, sous la présidence Khatami, en dirigeant le dialogue avec les pays occidentaux et en prônant, déjà, une plus grande souplesse. Fin 2003, il avait accepté et fait savoir que l’Iran suspendait son programme nucléaire. Dix ans plus tard, parvenu au sommet de l’Etat, il a donc envoyé son ministre des affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, poursuivre dans cette voie de la modération et du dialogue. La promesse d’un apaisement murmurée il y a 6 mois lors de son élection est donc déjà en partie tenue et elle permet à l’Iran de reprendre sa place à la table des nations.

Ce qui ne fait que renforcer l’isolement d’Israël. En estimant dimanche 24 novembre que cet accord était non « pas un accord historique » mais « une erreur historique », Benyamin Netanyahou s’est placé, et avec lui son pays, à contre courant de l’histoire. Sans avoir vraiment les moyens de remonter ce courant. Car si Tel-Aviv a rappelé haut et fort, pour laisser planer la menace d’une intervention militaire, qu’il n’était « pas lié » par cet accord, il sera bien difficile aux autorités israéliennes d’aller plus loin. Il ne s’agit pas là d’une énième illustration de la détestation réciproque qui unit Obama et Netanyahou, il s’agit de l’isolement d’Israël vis-à-vis de l’ensemble du « camp occidental », son allié qui vient de choisir de s’engager dans la voie du dialogue avec Téhéran. Il s’est d’ailleurs trouvé quelques voix en Israël pour inviter le gouvernement à plus de réflexion et à bien prendre la mesure du rapport de force actuel.
Mais la prise de position - qui était attendue - des dirigeants israéliens rappelle que ce petit pays au sein duquel l’armée fait figure de clef de voute peine à envisager l’avenir sans la présence d’un ennemi forcément "fédérateur".

Il est une autre leçon de cette séquence qui, elle, fait l’objet de très peu de commentaires. C’est que les émergents, plus généralement les pays du Sud en dynamique économique et/ou diplomatique et/ou culturelle, - dont l’Iran, donc - n’ont pas encore choisi de se placer sur le terrain des alternatives que ce soit sur le terrain politique, économique ou stratégique.
La volonté de Téhéran de ne pas renoncer à son programme nucléaire civil est parfaitement compréhensible et à vrai dire, si le régime assumait ses désirs de bombe atomique -ce qui n’est pas le cas, l’Iran n’a jamais dit explicitement qu’il souhaitait l’obtenir, c’est donc bien de ses intentions supposées dont on est sommés de se méfier - , on pourrait en dire autant de ses ambitions militaires... Car les pays qui se présentent en garant de la sécurité régionale pour justifier leur opposition au développement du nucléaire iranien sont ceux qui ont le plus contribué à mettre la région sens-dessus dessous depuis la deuxième moitié du XXe siècle [3] : en occupant la Palestine, en portant la guerre et le feu pendant 10 ans en Irak et en Afghanistan, en soutenant pendant quarante ans des régimes autoritaires et corrompus, etc. Objectivement, la seule chose qui justifie que le groupe des 6 décide qui peut poursuivre ou pas un programme nucléaire est que le rapport de force leur est, encore, favorable. Mais plus personne ne peut croire à la fable selon laquelle ils garantissent la sécurité, qu’elle soit régionale ou mondiale.
En terme d’affirmation diplomatique, les positions de Téhéran sont donc respectables, comme pouvaient l’être celles de Chavez. Si le « régime des mollahs » et le Vénézuela ont systématiquement été présentés comme des Etats malfaisants au cours de la dernière décennies, ce n’est d’ailleurs pas uniquement dû aux outrances bien réelles et parfois indéfendables d’Ahmadinejad et de Chavez... Il y avait bien aussi la volonté de diaboliser les rares pays du Sud qui ne courbaient pas l’échine.

Mais alors que la planète est entrée dans une "anthropocène" [4] qui exige que soient fait des choix forts dans les champs de l’environnement, des énergies, du climat, de l’agriculture, etc. la plupart des pays du Sud continuent de ne penser leur émergence et leur affirmation qu’en terme de rivalité de puissance : l’Iran dérange parce qu’elle veut être une puissance nucléaire comme les maîtres du monde dont elle conteste à juste titre l’hégémonie. Pas parce qu’elle affirme que d’autres voies pour un développement économique et social, désarmé, équilibré et radicalement écolo sont possibles. On en est pas encore là. Et l’accord de Genève est donc un bon accord.

Une « vigilance » française à géométrie variable

La France qui avait bloqué la signature de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran le 10 novembre dernier à Genève, tente désormais de se poser en championne de la fermeté. Au lendemain de la signature, Laurent Fabius n’a eu de cesse de mettre en avant le rôle joué par Paris. Ce mardi sur France culture, hier lundi sur Europe1, le ministre des affaires étrangères a expliqué que Paris avait « convaincu [ses] partenaires du groupe des six » de se joindre à la position de la France qui, selon lui se « caractérise » par deux mots : « avancée » et « vigilance ».

Le 10 novembre dernier, l’expression de cette « vigilance » avait valu à Paris de recevoir le soutien enthousiaste de la droite dure américaine et de la coalition droite/extrême-droite au pouvoir à Tel-Aviv. La semaine dernière, à l’occasion de son premier voyage de chef d’Etat en Palestine et en Israël, François Hollande a été accueilli chaleureusement par Netanyahou. Avant d’aller embrasser Abou Mazen le lendemain à Ramallah où il a demandé « l’arrêt total et définitif de la colonisation ». Une exigence qu’il s’est prudemment gardé de formuler de façon si explicite quelques heures plus tard devant le parlement israélien. Un peu d’accommodement ne nuit pas à la vigilance.

E.R.

Notes

[1Joint plan of action à lire, en anglais, ici

[2L’enrichissement de l’uranium consiste à augmenter la proportion d’uranium 235 dans l’uranium naturel. Pour produire une réaction de fission nucléaire, cette proportion doit atteindre entre 3 et 5%. Pour être utilisé dans une arme, l’U235 doit passer à 90 %.

[3pour ne s’en tenir qu’aux 65 dernières années...

[4du nom de la séquence géologique, en cours depuis la révolution industrielle, durant laquelle l’activité humaine imprime durablement et de façon irréversible le "système monde" ; lire l’excellent L’Evénement Anthropocène
La Terre, l’histoire et nous
de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz qui vient de paraître au Seuil

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  • Bravo, C’est une copié collé des analyses que nous pouvons trouver dans les journaux du genre Figaro ou le Monde !!!

    Elle est où la masse populaire ? Le peuple iranien donc qui après votre analyse est tellement satisfait et qui selon les annonces officielles de la république islamique d’Iran (très crédibles bien sûr) a voté "largement" pour Rohani ??

    Simine Le 27 novembre 2013 à 12:10
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  • Voici une analyse digne et de "gauche" sur la situation d’Iran et la région :

    Iran : tractations autour du nucléaire
    Sur fond de crise économique et sociale violente, le régime de Téhéran entend obtenir un compromis avec les puissances impérialistes. C’est le sens du nouveau round de négociation engagé entre la République islamique d’Iran avec le groupe 5+1 (cinq membres permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne).
    La population subit la politique économique du régime marquée par le clientélisme, la corruption des différentes factions qui se partagent le pouvoir et le parasitisme des Gardiens de la Révolution qui contrôlent environ 40% de l’économie du pays. À cela s’ajoute le poids de l’embargo criminel imposé par les grandes puissances.
    Ainsi, en 2012 le taux de croissance du PIB était de -5, 2%. Le taux de chômage, qui varie selon les différentes statistiques officielles de 15 à 20%, est en réalité plus proche des 35% et l’inflation avoisine les 40%. Le pouvoir d’achat de la population a chuté de 72% entre 2005 et 2012. Plus de 50% des 77 millions d’Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté.
    Cependant, les sanctions imposées par les puissances impérialistes n’ont pas stoppé le programme nucléaire de Téhéran. Elles ont juste permis aux dignitaires du régime et aux Gardiens de la révolution de s’enrichir en organisant le marché noir et la contrebande.

    Compromis avec les grandes puissances
    Mais le régime doit faire face à ses divisions internes qui s’exacerbent à mesure que le pays s’enfonce dans la crise, au rejet d’une frange de plus en plus large de la population et enfin aux bouleversements que connaît le Moyen-Orient sous l’effet entre autres, de la politique colonialiste de l’État d’Israël, des guerres impérialistes en Irak et en Afghanistan, des révolutions arabes et de la situation syrienne.
    Les effets combinés de ces crises et les impasses de l’impérialisme ont ouvert une nouvelle période dans les relations entre la République islamique d’Iran et les grandes puissances. Le régime de Téhéran a des ambitions de puissance régionale, et compte discuter avec les États-Unis un compromis « gagnant-gagnant ». Cela passe par une nouvelle phase de négociations et de compromis avec les grandes puissances impérialistes, autour du nucléaire, de la levée progressive des sanctions et de la question syrienne. C’est le sens des tractations qui ont repris mercredi 20 novembre à Genève.
    Les négociations seront sans doute longues et difficiles mais il est évident que les États-Unis et la République islamique souhaitent parvenir à un compromis. La France quant à elle n’a pas les mêmes intérêts immédiats d’où une position maximaliste. Fabius et Hollande se font aujourd’hui les portes-voix de l’État colonialiste d’Israël et du royaume des Saoud, symbole de l’intégrisme et de l’archaïsme dans la région.
    Quant aux peuples d’Iran, ils n’ont rien à attendre des puissances impérialistes et de la dictature théocratique qu’est la République islamique. Depuis l’élection de Rohani, une nouvelle vague de répression est à l’œuvre à l’encontre des travailleurs en lutte pour leurs droits. Cela s’accompagne d’une série d’exécutions de prisonniers, notamment de prisonniers politiques kurdes. Plus que jamais les forces progressistes ont besoin de notre solidarité.

    Babak Kia

    Simine Le 27 novembre 2013 à 13:01
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