Accueil > Société | Entretien par Natacha Henry | 25 novembre 2013

Isabelle Demongeot, « Se reconstruire après un viol est un long processus »

Championne de France de tennis à partir de 1989, Isabelle Demongeot a dénoncé, en 2005, les viols à répétition de son entraîneur Régis de Camaret quand elle avait entre 13 et 23 ans. Condamné aux Assises de Lyon à huit ans de prison, le 23 novembre 2012, il vient de faire appel. Pour Isabelle Demongeot, il faudra témoigner à nouveau.

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Regards.fr. A cause de la prescription, vous n’avez pas pu porter plainte. Comment venir à bout de cette frustration ?

Isabelle Demongeot. Quand j’ai commencé à parler en 2005, on a retrouvé quatre victimes, mais toutes prescrites. Heureusement, la gendarmerie a quand même mené l’enquête. En 2007, ils ont contacté deux femmes plus jeunes et le 15 février, il a été mis en prison. Entre temps, j’ai décidé d’écrire un livre, Service volé (éditions Michel Lafon). Vu que je n’avais pas le droit de porter plainte, à cause de la prescription, c’était une thérapie pour dire les choses. J’ai repris les articles de l’époque, que mes parents avaient gardés, pour reconstituer la chronologie. Laurence Decreau, ma co-auteure, m’a proposé de retourner là où ça c’était passé. Le cagibi au club de tennis, les chambres d‘hôtel, les aires d’autoroute avec les camionneurs autour… On est allées partout et moi, je mettais des mots sur ce qui était arrivé. Il faut raconter, du plus profond de soi.

Le procès a-t-il mis en lumière la stratégie de l’agresseur ?

L’enquête a montré qu’il agissait avec toutes les filles de la même façon. Il programmait : celle-là ce soir, et pas l’autre. Dans le cagibi, dans une chambre, il rentrait par la fenêtre… Quand on voyageait, il dormait dans notre chambre. Tout était soigneusement pensé, planifié. Sur le court, je tremblais : qu’est-ce qui va se passer après le match ? Est-ce qu’il va encore me coincer ? Ça m’a empêchée de développer mon jeu d’attaque. Interdit de jouer contre les garçons, de sortir, d’être entourée. J’ai récupéré une peur qui ne m’appartenait pas.

Comment se reconstruire ?

C’est un processus long et lent. La fasciathérapie m’a beaucoup aidée. C’est une thérapie manuelle. Elle se concentre sur la fine membrane qui recouvre nos organes et nos muscles. J’ai retrouvé un corps alors que ça ne circulait plus, que j’avais des parties froides. J’ai retrouvé mon mouvement intérieur. Mais j’ai encore des symptômes, des malaises. Ça ressurgit : quand un journaliste m’a dit qu’il était sorti de prison en mai 2007, quand j’apprends qu’il a fait une demande de mise en liberté… Et maintenant qu’il a fait appel, et qu’on retourne aux Assises en février. A chaque fois, la vie continue et puis quelqu’un vous dit : « Ça en est où ? » Et les images réapparaissent. Il faut une fin.

Et les prochaines Assises, dans trois mois ?

Cette fois, il arrive menotté et ses deux demandes de mise en liberté ont été refusées. Pour nous, c’est mieux que l’année dernière ! Mais on se demande comment ça va être. Est-ce que le monde sportif va envoyer des gens ? La dernière fois, il n’y avait personne du ministère, personne de la fédération française de tennis. Ils ont réagi après, alors que c’était très grave.

Trouvez-vous que les pouvoirs publics s’occupent sérieusement des violences sexuelles dans le Sport ?

J’ai été conseillère technique de Roselyne Bachelot, quand elle était ministre de la santé et des sports. Jamais rémunérée d’ailleurs. En février 2008, on a lancé le programme de luttes contre les violences sexuelles dans le sport. Et puis la secrétaire d’Etat Rama Yade m’a remerciée : le sujet dépendait de ses services. Mais il faut sensibiliser les dirigeants des clubs partout en France. Il faut toucher les parents pour qu’ils sachent recevoir la parole de la victime. Qu’ils croient leur enfant. Il faut mettre des vigilances. Certains types qui ont été condamnés, ont été réembauchés au nom de la deuxième chance. Ça me dérange profondément. Aujourd’hui ma passion c’est mon association Tennis en liberté ; j’accompagne des jeunes joueuses en animant des stages, je les renforce. Je suis très fière de leurs progressions.

Qu’avez-vous ressenti au verdict il y a un an ?

Les Assises, ça a été dur. Quand on est témoin, on n’est pas accompagnée par un avocat, on n’a pas de repères. C’est un journaliste qui m’a conseillée : « vas-y avant, pour voir la salle ». Je suis restée à la barre pour raconter pendant deux heures 40. J’ai pu entendre les autres victimes. Ça a été très fort. Au verdict, on reste pudique. On s’est resserrées, on s’est pris les mains. Je ne l’ai même pas regardé. Ensuite on sort du tribunal, on répond à la presse. Tout à coup un policier dit : « Poussez-vous ! » On se rend compte que c’est lui, caché sous une couverture. Le plus rassurant, ça a été de le voir embarqué dans le camion de police. J’avais espéré qu’il aurait honte, et ça, je l’ai vu.

Service volé d’Isabelle Demongeot, éd. Michel Lafon, 2007, 259 pages.

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