Accueil > Politique | Par Clémentine Autain | 28 juin 2013

Jérôme Kerviel, le lampiste

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Une affaire chasse l’autre. Et par les temps qui courent, de Cahuzac à Bettencourt, en passant par Karachi, la chasse est rapide… Le 4 juillet prochain, c’est Jérôme Kerviel qui revient dans l’actualité, en audience aux Prud’hommes pour contester son licenciement de la Société Générale pour faute lourde. Les sommes en jeu pour l’Etat représentent quatre fois l’affaire Tapie. Et cette affaire est un puissant symptôme d’un capitalisme fou de sa financiarisation, d’une oligarchie au service de ses intérêts et de citoyens qui paient sans le savoir la facture. Est-ce parce qu’elle donne des vertiges, en raison du montant en jeu et de ce qu’elle raconte sur notre système, que l’affaire Kerviel ne fait plus la Une des journaux ?

En juin 2012, la condamnation de Kerviel avait produit un vrai barouf médiatique. C’est vrai que la décision était sidérante : à 33 ans, le trader écopait pour faux et abus de confiance d’une peine de cinq ans de prison, dont trois ans ferme, et de la somme astronomique de 4,9 milliards d’euros d’amende. Du jamais vu. Le tribunal avait donné entière satisfaction à la partie civile, la Société Générale, comme si toutes les spéculations délirantes de Kerviel avaient pu échappé à sa hiérarchie. Et la note s’avérait particulièrement salée. Pour mémoire et à titre de comparaison, Total n’avait écopé que de 92 millions d’euros d’indemnités suite à la marée noire de l’Erika. Ou encore, AZF Toulouse – 31 morts – n’a du débourser que 2 milliards d’euros. Ou enfin, Jean-Yves Haberer et François Gille, responsables de la faillite du Crédit Lyonnais qui avait coûté 20 milliards aux contribuables, n’avaient écopé que de 18 et 9 mois avec sursis, et un euro d’amende symbolique. Deux poids, deux mesures. L’argument du trader pris dans un "engrenage", "hamster dans une roue", à qui l’on demandait de pédaler de plus en plus vite, victime d’un système qui le dépasse, a été esquivé. Lors du procès en appel, la présidente de la Cour a d’ailleurs buté plusieurs fois sur les résultats réalisés par Jérôme Kerviel, 55 millions d’euros en 2007, quand la moyenne des résultats de ses collègues se situait entre 3 et 5 millions d’euros. Qui peut sérieusement croire qu’un tel gap ait pu se produire sans que sa hiérarchie ne s’en aperçoive et ne couvre ?

Une première question reste en suspend. Elle exige une réponse de l’Etat. Selon la fiscalité française, les sociétés peuvent bénéficier, en cas de perte exceptionnelle sur un exercice donné, d’une déduction d’impôt qui atteint un tiers de la somme perdue. Bienvenue dans le monde des niches fiscales, ce millefeuille d’immoralité. Après les parachutes dorés ou les 30 millions de bouclier fiscal de Mme Bettencourt, la Société Générale aurait ainsi empoché 1,7 milliards de réduction d’impôt pour la perte des 4,9 milliards imputée à Jérôme Kerviel. En octobre 2010, François Hollande s’était d’ailleurs indigné sur Canal Plus : « Comment admettre que lorsqu’une banque fait une erreur, ce soit le contribuable qui paie ? ». Et d’ajouter alors : « Parmi toutes les choses choquantes dans cette affaire, et il y en a beaucoup, maintenant on apprend que la Société Générale va être remboursée pour son manque de vigilance et de diligence par rapport à ce qui devait être fait pour surveiller l’un de ses traders. C’est pour cela qu’il faut changer un certain nombre de lois ». Qu’en pense aujourd’hui le président de la République ? Nous aimerions le savoir…

Le procès Kerviel contient une forte charge politique en ce qu’il met en scène les tensions, les dysfonctionnements du capitalisme contemporain. D’ailleurs, le Parquet ne s’y est pas trompé… Selon les termes du procureur, « il s’agit d’arrêter le discrédit sur les banques. Il en va de l’ordre public, économique et financier ». Comme si la mauvaise réputation des banques relevait de quelques salariés malfrats et non de la spéculation sans limites, du pouvoir croissant de la finance sur nos vies. Comme si le plus grand nombre pouvait croire que Kerviel était autre chose qu’un lampiste. Kerviel est le nom de cette folie spéculative qui joue et déjoue l’économie réelle, suscitant des catastrophes humaines du haut d’un poste déshumanisé. Nous voulons des explications sur les rouages de la justice qui semblent s’être assis sur des pièces importantes du dossier. Si Kerviel redépose aujourd’hui une plainte pour faux et usage de faux à l’encontre de la Société Générale, c’est parce que des enregistrements téléphoniques réalisés par la banque contiennent 2h44 minutes manquantes et que des mails ont disparu. Comment expliquer ces blancs et ces dialogues confus sur les bandes ?

Dans cette affaire, ce qui m’a dès le début surprise, c’est cette formation d’affects collectifs en faveur de Kerviel et contre l’institution bancaire, contre les puissants. La toile fourmille de messages de soutiens au jeune trader, qualifié de « bouc émissaire ». Il apparaît comme un grand perdant du système, une victime : en tout cas, l’identification se produit massivement dans ce sens. Un « Kerviel’thon » a été lancé pour l’aider à payer sa créance. Le fan club a son portail. Cela n’a rien d’évident : le trader est tout sauf un saint, Kerviel est tout sauf un Robin des bois. Cette solidarité ne bouscule-t-elle pas le schéma classique des antagonismes sociaux ? Kerviel lui-même n’est pas si facile à classer : comme de nombreux cadres aujourd’hui, il est matériellement du côté du travail et symboliquement du côté du capital. Il est d’ailleurs remarquable, au sens premier du terme, que Kerviel ne se soit pas enrichi personnellement. Les détournements et falsifications de millions et millions, il les faisait pour la Société Générale. Kerviel révèle quelques facettes de la nouvelle stratégie du projet néolibéral, dans lequel les entreprises inventent de nouveaux régimes de mobilisation des salariés. Nous voyons à l’œuvre dans cette affaire l’idée néolibérale de l’épanouissement au travail, d’une réalisation de soi dans l’entreprise pour mobiliser les salariés. Loin d’un partage des bénéfices et d’une implication démocratique au sein de l’entreprise, le salarié est sommé d’épouser le projet patronal : son désir est ainsi orienté vers l’intérêt de l’entrepreneur. Jusqu’à s’y perdre. C’est sans doute ce qui est arrivé à Kerviel. Et c’est sans doute ce qui nous touche, nous affecte dans son histoire qui fonctionne comme un révélateur des malaises générés par le capitalisme contemporain.

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Vos réactions

  • Bonjour,

    " Cette solidarité ne bouscule-t-elle pas le schéma classique des antagonismes sociaux "

    Question :
    combien gagnait Kerviel ?
    que s’est-il passé ?
    et sur quelle base le défendre : "Le lampiste" ?

    mais, pas un pauvre bougre au RSA ...

    J’ai mes questions.
    A suivre

    clara zavadil

    clara zavadil Le 4 juillet 2013 à 16:49
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