Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 17 juin 2013

L’Iran de Rohani vers un rééquilibrage de sa diplomatie

Les Iraniens ont élu ce vendredi un réformateur à la Présidence de la République. La page Ahmadinejad se tourne dans un pays frappé par des sanctions internationales liées au dossier nucléaire. Un dossier dans lequel le nouveau président Hassan Rohani s’est fait connaître par le passé comme un modéré. La diplomatie iranienne va-t-elle prendre une nouvelle direction ?

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Article remis à jour le 17 juin à 12h30 (précédente version pré-électorale, intitulée « L’Iran vers un rééquilibrage de sa diplomatie ? » le 12 juin) . C’est donc le réformateur Hassan Rohani, religieux de 64 ans, adoubé et soutenu par Akbar Hachémi Rafsandjani et Mohammad Khatami (tous les deux ex-présidents de la République islamique d’Iran), qui a remporté haut la main le scrutin présidentiel du 14 juin. Le taux de participation avoisine les 73 %. Avec plus de 50 % des voix recueillies, il laisse très loin derrière lui les cinq conservateurs en course : le candidat arrivé second, Mohammad Baqer Qalibaf, maire de Téhéran, n’a recueilli qu’un tiers du nombre de voix obtenues par le vainqueur. Et Saïd Jalili, poulain des institutions et favori du Guide Suprême Ali Khamenei, fini troisième avec à peine plus de 11 % des voix.

Soucieux d’éviter à Khamenei de revivre quatre années de conflit plus ou moins ouvert avec le président en exercice (comme ce fut le cas durant le second mandat d’Ahmadinejad entre 2009 et 2013), le Conseil des gardiens de la Constitution avait écarté, dans les semaines précédant le scrutin, les candidats jugés trop peu académiques, Rafsjandjani est le premier a en avoir fait les frais. Mais cela n’aura donc pas suffit : Rohani était (avec Velayati, ex Monsieur diplomatie de l’Iran, sévèrement défait lors de cette élection) le candidat le plus en « rupture » avec la ligne dure du régime sur le terrain des relations internationales. Et la différence d’approche devrait pouvoir être assez vite palpable, singulièrement dans le dossier nucléaire qui reste la clef de voûte de l’arc de tension entre Washington, Tel Aviv et Téhéran.

Entre 2003 et 2005, sous la présidence Khatami, Hassan Rohani avait en effet dirigé le dialogue avec les pays occidentaux en prônant une plus grande souplesse. Et fin 2003, il avait accepté et fait savoir que l’Iran suspendait son programme nucléaire. Une position de modération, favorisant le dialogue à la confrontation dure, qu’il a de nouveau défendu durant la campagne.

Le chercheur associé à l’Ecole des Hautes études en Sciences sociales (EHESS) Clément Therme, spécialiste de l’Iran [1], note que pour le nouveau président iranien, « la diplomatie est un art qui doit permettre non seulement d’assurer la défense et le fonctionnement de l’industrie nucléaire iranienne mais aussi le fonctionnement d’autres industries du pays ». Industries dont certaines connaissent la crise depuis de long mois à cause notamment des sanctions financières internationales imposées à Téhéran accusé de ne pas tenir compte des résolutions de l’ONU exigeant sa coopération avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et la suspension de ses activités d’enrichissement de l’uranium [2] (voir encadré col de droite).

Si la poursuite du programme nucléaire iranien fait l’objet d’un consensus en Iran, la manière dont il faut s’y prendre avec les puissances prescriptrices de sanctions fait donc, elle, débat. Selon Clément Therme, contrairement par exemple à Said Jalili, le poulain de Khamenei défait vendredi, Rohani estime qu’il faut « éviter une confrontation forte avec l’Occident aussi pour ne pas tomber totalement dans les bras de la Russie et de la Chine. Il plaide pour un équilibre entre d’un côté un dialogue plus approfondi avec l’Europe et l’Occident et de l’autre des liens maintenus mais pas exclusifs avec Moscou et Pékin ».

Une vision pragmatique des relations internationales assez éloignée du « romantisme révolutionnaire » qui, selon le chercheur, a caractérisé la politique étrangère de Mahmoud Ahmadinejad au cours des huit dernières années, et qui pourrait rebattre les cartes. Au point de voir s’ouvrir un dialogue direct entre Washington et Téhéran ? Rien n’est encore acquis mais désormais l’hypothèse est sur la table.

L’autre dossier de politique extérieure est bien entendu la Syrie. Si Damas et le Hezbollah libanais restent les alliés privilégiés et historiques de Téhéran dans la région, les bouleversements des printemps arabes (que l’on appelle le « réveil islamique » à Téhéran) font bouger les lignes. « L’idée force de préserver un "axe de résistance" face à Israël fait consensus, concède Clément Therme. Mais après la victoire de Rohani, on pourrait assister à un léger rééquilibrage de la diplomatie iranienne en faveur des Frères musulmans qui pourrait se traduire par un peu plus de pondération dans le soutien à Damas et un peu plus de soutien à Genève 2 [3] »

La République islamique d’Iran n’a pas connu de séisme politique vendredi et le Guide suprême garde la main sur les dossiers stratégiques. Mais il a dû reconnaitre l’élection du moins conservateur des candidats en lice, et ce d’autant plus que celui ci a véritablement été plébiscité par le peuple. Le succès de Rohani constitue donc une petite secousse tellurique : les modérés reprennent du souffle à Téhéran. Dans cette région où la géopolitique est, plus qu’ailleurs, affaire de tectonique des plaques, c’est déjà une nouvelle d’importance.

Des sanctions douloureuses

Les sanctions financières internationales qui frappent l’Iran depuis plus de dix ans et n’ont cessé de se renforcer ces dernières années ne sont pas sans conséquences. En Iran « (...) selon le FMI, la croissance qui était de plus de 3 % en 2011 aurait atteint moins de 1,9 % en 2012. Ce recul de l’activité a évidemment des conséquences catastrophiques sur l’emploi dans un pays où [la population active] a augmenté de près de huit cent mille personnes par an, écrit le chercheur Thierry Coville (Dans un article intitulé « Les sanctions, facteurs de crise ou choc salutaire pour l’économie iranienne ? » consultable sur le site du CERI). Le taux de chômage, qui était estimé à 14,6 % au début 2010, se situerait donc largement au-dessus de 15 % en 2012. Par ailleurs (...) l’inflation a très fortement accéléré en 2012 et, en novembre de cette même année, les prix enregistraient une hausse de 35,9 % au lieu de 22,1 % un an auparavant. Pour une grande part, ces difficultés sont le résultat des sanctions financières américaines, notamment celles mises en place début 2012, qui menacent de lourdes pénalités toute institution financière qui traiterait avec la Banque Centrale d’Iran (BCI). »

Alerte d’Amnesty International et fête à Téhéran

Dans un communiqué de presse diffusé le 11 juin, à trois jours de la tenue du scrutin, Amnesty International avait voulu dénoncer « le durcissement de la répression » qui selon l’ONG, « traduit la volonté scandaleuse des autorités iraniennes de faire taire les voix discordantes à la veille de l’élection présidentielle ».

Amnesty qui vient de rendre une synthèse intitulée « Iran : la répression de la contestation s’intensifie dans la course aux élections présidentielles » révèle que « depuis le début du mois de mars 2013, au moins cinq journalistes ont été arrêtés en raison de leur travail, dans le but manifeste de supprimer la liberté de parole ». L’Ong indique également que « le 1er juin, des membres de l’équipe de campagne du candidat à la présidentielle Hassan Rohani ont été appréhendés à la suite d’un rassemblement durant lequel les participants ont scandé des slogans réclamant que les anciens candidats à l’élection présidentielle et leaders de l’opposition Mir Hossein Mousavi et Mehdi Karroubi ne soient plus assignés à domicile ».

En 2009, la réélection d’Ahmadinejad au terme d’un scrutin entaché d’irrégularité avait entraîné un vaste mouvement de révolte populaire durement réprimé par le régime. Cette fois, les images qui parviennent de l’Iran depuis vendredi sont plutôt celles d’une liesse populaire : il y a comme un goût de revanche dans la victoire de Rohani.

Notes

[1Auteur notamment de l’ouvrage Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 - PUF, 2012, Clément Therme a rédigé un article intitulé « L’élection présidentielle de 2013 : un premier pas vers la normalisation des relations entre l’Iran et la "communauté internationale" ? » également consultable sur le site du CERI

[2Pour une revue détaillée des sanctions internationales qui frappent l’Iran, on peut se reporter à cet article paru sur le site du ministère canadien des affaires étrangères

[3Initiée par Washington et Moscou, la conférence dite de Genève 2 pour tenter de mettre fin au conflit syrien, devrait en principe se tenir en juin

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