Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 12 juin 2013

L’Inconnu du lac, chronique d’un été de baise

Mettant en scène le versant solaire autant que le côté obscur du désir humain, Alain Guiraudie signe avec L’Inconnu du lac un étrange et séduisant thriller amoureux, autant qu’une tragédie hédoniste dans laquelle l’homosexualité masculine se donne à voir avec une immédiateté juvénile assez éloignée de la pornographie où certains voudraient bien l’enfermer. Une haute idée du cinéma.

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C’est donc une histoire de mecs - un film qu’on aurait pu dire sans nanas s’il n’avait été produit par Sylvie Pialat, et photographié par Claire Mathon - et dont l’action de déroule sur les bords d’un lac, lieu de rendez vous naturiste et de drague homo. Franck, jeune type sympa habitué du lieu y rencontre à la fois Henri, bucheron hétéro en rupture existentielle, avec qui il va entretenir une amitié sensible, et Michel, apollon à moustaches dont il va tomber amoureux. Un désir doublé d’une menace mortelle depuis que l’un des amants de Michel a été retrouvé noyé.

Le premier tour de force de Guiraudie consiste d’abord à mettre en scène de la façon la plus évidente et donc aussi la moins provocante qui soit, la réalité des rapports physiques entre types. Même si au regard de la narration filmique, la « chose » ne représente pas dix pour cent de la durée du film, ce qui se passe à l’ombre des taillis qui environnent le lac, c’est la baise, façon « tu veux ou tu veux pas », des hommes qui se touchent, se sucent, s’étreignent. Une sorte de partouze sylvestre, les couilles à l’air, les sandales aux pieds, ne prenant fin qu’à la tombée de la nuit pour recommencer dès le lendemain. Une homosexualité de quinquas bedonnants, plus représentative de la « France d’en bas » que du « Haut Marais », et assez à la coule finalement dans ce cadre bucolique. Alors oui, on y voit des mecs s’enlacer, s’enculer, des bites, des culs, encore des bites, prises en main ou prises en bouche, au repos, au garde à vous, jusqu’à l’instant fatal. Une façon de représenter la baise entre mecs où la documentarisation de cette réalité le disputerait à une certaine qualité esthétique, de cadre, de photo, de montage. Loin, très loin de toute pornographie, le choix plutôt politique d’arrêter d’envisager la représentation sexuelle comme un problème ou un morceau de bravoure, pour la replacer dans sa banalité, sa trivialité, sa beauté aussi parfois.

Car finalement ce que met en scène Guiraudie, plus que la sexualité c’est le questionnement du désir, autour d’un lac qui joue comme miroir des pulsions, comme reflet des passions. Un lieu refuge où se jouerait, hors du monde, l’expression des rapports de séduction, à la fois dans leur poésie, mais aussi dans leur revendication individualiste et consumériste. Un étrange eden communautaire peuplé de solitudes qui parle à l’ensemble du corps social. Comme le dit Guiraudie lui même : « À un moment, tout le monde a désiré la libération sexuelle. Dans les années 1970, le FHAR (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) avait pour slogan : "Prolétaires de tous les pays, caressez-vous !" J’adore. Aujourd’hui, on manifeste pour le mariage pour tous.
 Quelque chose s’est perdu en cours de route. Les lieux de drague sauvages ferment mais ils sont remplacés par des clubs libertins à 40 euros l’entrée. Il y a une reprise en main du sexe libre par le business. Cette assignation à jouir va avec la société de consommation, qui inclut une consommation du sexe. »

Pour échapper à cette « aliénation de la libération » Guiraudie prend dans son film le parti du temps, jamais tout à fait perdu, de la contemplation. Attentif au mouvement comme au bruit du vent dans les feuillage, à l’éternité précaire des crépuscules, à l’énergie indolente de la houle sous la surface irisé du plan d’eau, il baigne l’ensemble de L’Inconnu du lac dans un cosmos terrestre surgi par la grâce et la puissance de ses cadres, l’agencement de son montage, l’intelligence de l’épure sonore. Par là, L’Inconnu du lac s’affirme comme une œuvre cinématographique d’un puissant classicisme, véhicule idéal pour l’expression du point de vue de son auteur, trait d’union d’une efficacité et d’une cohérence rare entre l’univers d’Alain Guiraudie et celui de son public. De ce fait on ne peut qu’en conseiller, à tous ceux ainsi qu’à toutes celles pour qui l’amour possède encore une valeur subversive, le spectacle singulier.

L’Inconnu du lac d’Alain Guiraudie. Avec Pierre Deladonchamps, Christophe Paou, Patrick d’Assumçao. En salles le 12 juin.

L’affiche du film, dessinée par Tom de Pékin, a été censurée par les villes de Versailles et Saint-Cloud. Lire ici.

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