En février dernier, le campus Al Manar de Tunis accueillait le Forum social mondial (photo: E.R.)
Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 14 janvier 2014

La Tunisie entre Constituante, colère sociale et fragilité politique

Le 14 janvier 2011, quatre semaines après le suicide de Mohamed Bouazizi, le départ précipité de Ben Ali confirmait l’arrivée inattendue d’un « printemps arabe ». Trois ans plus tard, la Tunisie, qui vient de se doter d’un gouvernement de transition, en demeure le poste avancé... mais fragile.

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Pour Moncef Marzouki, le président tunisien, l’année 2014 devrait être celle du « couronnement de la révolution et du processus démocratique ». Trois ans après le départ précipité du policier-président Zine El-Abidine Ben Ali, ami proche de tous les gouvernements français dans les années 1990 et 2000, son successeur opte donc pour un ton résolument optimiste.

Nous verrons en décembre prochain ce que valait sa prophétie. En attendant, il faut l’admettre : 2014 démarre, à Tunis, sur les chapeaux de roue. Le 3 janvier, les quelques 217 élus de la Constituante ont commencé à plancher pour adopter les 146 articles de la Constitution avec l’ambition de la finaliser aujourd’hui. D’âpres débats, des centaines d’amendements, des insultes, des menaces, des excuses... Les députés (dont 89 de Ennahda, majoritaire) offrent depuis une dizaine de jours le spectacle d’une représentation nationale bien vivante à défaut d’être sereine. Jeudi 9 janvier, conformément à un engagement pris fin 2013, le gouvernement d’Ali Larrayedh a démissionné. Le parti islamiste aura dirigé le pays pendant plus de deux ans, suite aux élections d’octobre 2011 qui l’ont installé en principale force politique du pays.

Le "processus démocratique" en bonne voie ?

C’est désormais Mehdi Jomaâ, 51 ans, ministre de l’industrie du gouvernement sortant, "indépendant" ayant fait carrière dans les filiales de Total et convenant tout à fait aux canons néolibéraux très en vogue de la "gouvernance non-politique", qui est le Premier ministre de la Tunisie. À ce titre, il est chargé de conduire le pays à travers une année de transition devant mener à des élections générales. La date n’est pas encore fixée mais mercredi 8 janvier s’est constituée l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) qui a vocation à préparer cette échéance.

Bref, si l’on s’en tient à ces marqueurs institutionnels, le "processus démocratique", selon les termes de Marzouki, semble être en bonne voie en Tunisie. Et au regard de ce qui se passe chez ses voisins proches (Egypte, Libye) ou plus lointains (Syrie), le plus petit des pays du Maghreb peut se targuer de demeurer un laboratoire raisonnablement apaisé des révolutions arabes.

Pour autant, la situation sociale et économique du pays reste extrêmement tendue. Et sur ce terrain « aucun des objectifs de la révolution n’a été réalisé jusqu’à aujourd’hui, estime Jamel Chargui, l’un des représentants du Front populaire tunisien en France. Le seul point positif, c’est cette nouvelle possibilité de parler et c’est que la porte de la démocratie est encore entrouverte. Nous ne devons pas la laisser se refermer ». Pour l’heure, les attentes en terme « d’emploi et de dignité » d’une grande partie de la population tunisienne sont assez largement déçues, trois ans après le départ de Ben Ali et la chute de son parti le RCD. En attestent, entre autre, les soulèvements populaires violents qui ont lieu dans des villes de l’intérieur du pays. Dans la nuit de mercredi 8 à jeudi 9, des bâtiments publics, en particulier des postes de police, ont été incendiés à Kasserine. Motif de la colère des manifestants : la récente entrée en vigueur d’une série de taxes sur les transports privés et professionnels.

La violence politique, face sombre de l’après-révolution

De manière générale, l’ensemble des terres de l’intérieur et du Sud de la Tunisie, comme les périphéries des villes du croissant littoral restent en attente d’un important sursaut économique et social et le sentiment d’exaspération grimpe. « La révolution s’est faite sur des bases sociales et citoyenne, rappelle Jamel Chargui. Donc il faut apporter des réponses aux besoins quotidiens de la population. Il y a des régions entières qui ont été marginalisées dans lesquelles le chômage augmente. Et on a rajouté à cela l’assassinat, la crise morale et politique... »
Référence à Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, assassinés respectivement en février et juillet 2013, deux figures de formations politiques du Front populaire. Cette violence politique constitue l’autre face sombre de l’après "moment révolutionnaire" en Tunisie. Elle a contribué à polariser à l’extrême le débat au sein de l’arène politique. Ennahda est accusé, en particulier par l’opposition de gauche, d’entretenir des liens ambigus avec des organisations armées salafistes.

Malgré cela et un bilan social et économique assez médiocre, le parti islamiste issu de la sphère des Frères musulmans demeure à ce jour, et probablement pour quelques temps encore, la principale force politique du pays. Car face à lui l’opposition peine à se mettre en ordre de marche. Même si Jamel Chargui assure qu’il fallait le temps de s’organiser et que cette page est en passe d’être tournée, il semble malgré tout que le Front populaire, rassemblant 9 organisations politiques, n’a pas encore trouvé la bonne carburation pour parler aux "masses" tunisiennes.

En fait de « couronnement de la révolution », l’année qui débute en Tunisie s’annonce donc cruciale. Une course semble être engagée entre d’un côté un sentiment grandissant de frustration au sein de la population et de l’autre, l’agenda politique et institutionnel. Si le second ne répond pas rapidement à l’urgence sociale mis en exergue par le premier, la situation pourrait vite devenir encore plus explosive qu’elle ne l’est déjà.

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