Accueil > Monde | Par Bernard Marx | 25 juin 2013

Projet de libre échange USA-UE, la menace !

Bernard Marx, économiste, ancien animateur de confrontations, nous livre une analyse lumineuse du projet d’accord de libre échange entre les États Unis et l’Union européenne, à savoir le Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI, TTIP en anglais).

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L’accord intervenu lors de la réunion du conseil des ministres européens le 14 juin a ouvert la voie à la négociation avec les États Unis d’un Partenariat Transatlantique pour le Commerce et l’investissement (PCTI ou TTIP selon le sigle anglais). Un « feu vert heureux », « une bonne nouvelle » a immédiatement salué le journal Le Monde, pourfendant par avance les oppositions « populistes » forcément populistes, qui risquent de miner le processus et appelant les dirigeants européens à faire de la pédagogie. Un appel qui n’allait pas cependant jusqu’à réclamer davantage de transparence pourtant indispensable - si l’on veut différencier pédagogie et enfumage - alors même que, par exemple, les termes du mandat donnés au négociateur européen, le très libéral Karel de Gucht, ne sont pas publics. Seul un projet a fuité en avril sur Internet. Il faut dire que Le Monde n’est pas seul à chercher à disqualifier par avance quiconque voudrait se mettre en travers de cette nouvelle et glorieuse avancée sur la voie radieuse du libre échangisme sans limites entre les deux rives de l’océan. L’encre du 14 juin n’était pas encore sèche que José Manuel Barroso en personne traitait dans la presse américaine de « réactionnaires » les défenseurs de l’exclusion de la culture des négociations. Il précisait, après coup, que le nom d’oiseau ne s’appliquait pas à la France dont le gouvernement a obtenu que les services culturels ne soient pas inclus dans le mandat, tout en acceptant cependant, que le conseil des ministres puisse faire évoluer celui-ci au cours des négociations. Il reste que le président de la Commission a ainsi bel et bien confirmé ce qu’avaient écrit Costa Gravas, Bérénice Béjo, Daniele Luchetti, Radu Mihaileanu et Dariusz Jabłoński, après l’avoir rencontré le 12 juin : « Nous avons à la tête de notre Europe un homme cynique, malhonnête et méprisant qui nuit aux intérêts européens ! »

Attention cependant à ne pas réduire les enjeux du TTIP au seul domaine de la culture, aussi importants soient-ils. L’affaire est stratégique. Cette nouvelle « alliance du pot de terre conte le pot de fer », selon l’expression du belge Pierre Defraigne, ancien directeur de cabinet de Pascal Lamy, lorsque celui-ci était commissaire européen au commerce, constitue une menace globale.

Une vieille affaire mais un contexte nouveau

Alors que l’Europe et les États Unis sont l’un à l’égard de l’autre les marchés et les zones d’investissements à l’étranger les plus importantes, l’idée d’une union économique transatlantique est ancienne. De la déclaration transatlantique de 1990, à l’accord sur le nouveau partenariat économique de 2007 en passant par le NAT (Nouvel Agenda transatlantique) de 1995, le PET (Partenariat économique transatlantique)de 1998 et L’initiative économique UE-États-Unis de 2005 les initiatives ont été nombreuses, impulsées en Europe par les Britanniques , les Irlandais et, plus récemment, par les dirigeants allemands.

Au-delà des avancées, notamment en matière de tarifs douaniers, réduits également dans le cadre multilatéral du GATT puis de l’OMC , les tentatives ont jusqu’ici butté sur les oppositions d’intérêts et les oppositions populaires à des projets mettant en cause les normes et les réglementations
( services publics, droits sociaux, protection des consommateurs, normes sanitaires et environnementales etc.) construites pas forcément pour le meilleur, mais constituant des systèmes différents des deux côtés de l’Atlantique.
Mais la donne profondément bouleversée fait ressurgir le projet avec des dimensions encore plus stratégiques et déséquilibrées.

Épuisement du multilatéralisme - Course au bilatéralisme

Le système multilatéral d’organisation des échanges autour de l’OMC est en panne. L’OMC est très critiquable, mais le multilatéralisme est une base pour l’organisation de la mondialisation. C’était en tout cas le pilier de la stratégie européenne en matière de commerce. L’Union européenne a changé de cap et rejoint les États Unis pour tirer un trait sur le multilatéralisme et se livrer à la course aux accords de libre-échange bilatéraux. Outre les accords déjà existants comme par exemple avec la Corée, des négociations sont en cours avec le Canada, l’Amérique du Sud ( MERCOSUR ), l’Inde, les pays du Golfe, la Malaisie, le Vietnam…). La recherche d’un accord avec les États Unis vient en quelque sorte boucler la boucle. Mais outre que l’enterrement du multilatéralisme n’est pas forcément la bonne option pour l’Europe et pour le Monde, créer un espace intégré transatlantique est une toute autre histoire que de négocier une zone de libre-échange avec la Malaisie ou même avec la Corée.

Endiguer la Chine ?

En 15 ans, le Brésil, l’Inde, la Russie et bien sur la Chine ont émergé comme des puissances économiques et commerciales. C’est une tendance lourde que les États Unis cherchent à endiguer. La question des normes est stratégique. Les États Unis veulent endiguer la montée en puissance mondiale de la Chine en la prenant en tenaille entre un Partenariat économique stratégique
Transpacifique qu’elle négocie avec 10 pays d’Amérique et d’Asie que le Japon vient de rallier et dont la Chine est exclue et de l’autre le TTIP avec l’Union européenne. Celui-ci serait en quelque sorte un « OTAN économique » complétant l’alliance militaire actuelle.
Est-ce une bonne stratégie que de chercher à isoler la Chine pour mieux endiguer sa puissance montante ? Rien n’est moins évident surtout si pour cela l’Europe accroit sa dépendance vis-à-vis des États Unis. Ajoutons que ce que TTP dont la négociation est plus avancée pourrait évidemment servir de référence pour le TTIP. Or ce que l’on sait des contenus en cours de négociations inquiète. Les États-Unis cherchent notamment en ce qui concerne le mécanisme de règlement des différends entre États et investisseurs étrangers, et la propriété intellectuelle.

Stratégie mercantiliste de sortie de crise

La nouvelle donne est aussi celle des suites de la crise économique ouverte en 2007/2008. Les États Unis et l’Europe cherchent le salut dans le mercantilisme et l’exportation. Le TTIP s’inscrit dans cette perspective. « C’est le plan de relance le moins coûteux qu’on puisse imaginer », dixit le Commissaire de Gucht. Sauf que cette stratégie est un jeu à somme réduite, voire nulle ou même négative, dans le contexte d’une pression générale à la baisse des coûts salariaux pour exporter. Et dans ce jeu, les États Unis sont beaucoup mieux armés. Certes leur « sortie de crise » n’est pas flambante, mais leurs atouts sont bien supérieurs à ceux de l’Union européenne. Sa « stratégie de Lisbonne » censée fait de l’Europe « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » a lamentablement échoué. Elle n’a pas de politique industrielle, elle s’enfonce dans la récession et le chômage de masse, elle épuise par des politiques d’austérité les capacités productives de nombre de ses membres.

Un champ de mines potentiellement dévastatrices

Le texte du projet de mandat pour les négociateurs européens qui a fuité en avril annonce d’emblée la couleur : « L’accord devrait prévoir la libéralisation progressive et réciproque du commerce et de l’investissement en biens et services ainsi que des règles sur les questions liées au commerce et à l’investissement avec un accent particulier sur l’élimination des obstacles réglementaires inutiles. L’accord sera très ambitieux, allant au-delà des engagements actuels de l’OMC. »

Dans ce vaste programme, la question des barrières tarifaires n’est pas totalement de celle qu’on néglige mais elle est globalement secondaire. Les droits de douanes appliqués par les États Unis sur les importations en provenance de l’Union européenne sont en moyenne de 2,2% et inversement ceux appliqués par l’Union européenne sont de 3,3%. Mais pour certains secteurs et notamment pour les produits agricoles, l’enjeu n’est pas secondaire, puisque les droits de douane sont nettement supérieurs dans l’Union européenne sauf pour le sucre.

Il reste que l’essentiel se joue sur les normes et les régulations. « C’est le gros morceau et le risque majeur », souligne l’économiste Jean Gadrey. « Ces normes … sont un bon reflet de ce qu’une collectivité et/ou ses dirigeants considèrent comme juste et bon sur le triple plan social, écologique et économique. Un reflet des biens communs qu’ils estiment devoir protéger des appétits lucratifs en encadrant ces derniers et parfois en les mettant hors champ. Elles concernent des choix de modes de vie. »

On pourrait viser une harmonisation par le haut. Pour la Confédération Européenne des Syndicats, « S’il est basé sur les meilleures pratiques de chaque côté de l’Atlantique, cet accord pourrait avoir des effets positifs sur les flux d’emplois et d’investissements. » Par exemple selon la CES, l’Union européenne pourrait promouvoir la réglementation européenne sur les produits chimiques (REACH) ou les règles en vigueur en Europe concernant l’information et la consultation transnationales des travailleurs qui sont meilleures que les règles américaines. Inversement, l’Europe a beaucoup à apprendre des instruments fédéraux américains de politique et d’innovation industrielles.

Hélas, ce n’est pas cela qui figure à la table des négociations, mais de nouveaux affaiblissements et suppression de normes déjà souvent très affaiblies, au prétexte qu’elles freineraient le libre commerce et le libre investissement.
C’est ainsi que des menaces pèsent particulièrement sur :

  • • l’agriculture : « Au-delà des raisons mises en avant et portant sur les questions de sécurité sanitaire des aliments et le modèle culturel alimentaire (PGM, hormones, appellations d’origine, normes d’utilisation des produits chimiques dans la chaîne alimentaire…) un tel accord remettrait totalement en cause l’objectif de faire évoluer l’agriculture européenne vers des modèles plus durables – aux plans économique, social et environnemental », explique l’économiste Jacques Berthelot dans une analyse particulièrement précise et détaillée.
  • • les services publics (notamment, l’éducation, la santé et les services sociaux, l’approvisionnement en eau, les services postaux et les transports publics) déjà affaiblis sont particulièrement visés alors que selon la CES ils devraient être exclus de la négociation.
  • • Le renforcement des droits de propriété intellectuelles menacerait notamment l’accès des citoyens à un Internet libre mais aussi à des médicaments bon marché.
  • • Le règlement des différends état-investisseur : l’introduction d’un mécanisme ad hoc d’arbitrage investisseur/État est un autre danger majeur. Comme l’explique les responsables d’ATTAC et d’Aitec « Les investisseurs privés pourraient être dotés du droit d’attaquer directement des gouvernements souverains qui, au nom de l’intérêt général, auraient fait des choix de politiques publiques qu’elles estimeraient contraires à leurs droits de propriété et à la sécurité de leurs investissements, ou qu’elles considéreront comme des discriminations déloyales en faveur des économies locales. » Ce n’est pas une lubie. C’est au contraire une clause que les États Unis veulent introduire dans le partenariat transpacifique. Elle existe dans plusieurs accords de libre-échange bilatéraux et a déjà produit ses effets. En vertu de l’Accord de Libre-Échange Nord-Américain (ALENA), la firme américaine Lone Pine Resources Inc. défie le moratoire sur la fracturation hydraulique émis par la province canadienne de Québec et poursuit le gouvernement canadien pour des compensations. De même, Philip Morris international a lancé une attaque massive contre la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte antitabac, en utilisant les règles et procédures de protection de l’investissement.

Ne pas miser sur le pourrissement ou un accord a minima

Selon certains, il ne faudrait pas s’affoler. Les oppositions d’intérêt entre les entreprises et les capitaux des deux rives de l’Atlantique vont surgir au cours de négociations qui ont toute chance de s’enliser au-delà des 2 ans prévues et d’aboutir finalement soit à un échec, soit à un accord beaucoup moins ambitieux qu’annoncé initialement.
C’est tout à fait possible mais ce n’est pas une raison pour laisser faire, attendre et voir.
Au contraire, il y a toutes les raisons de porter le fer dès maintenant contre le TTIP et d’en faire notamment un des grands débats des élections européennes de 2014. Car miser sur le grand marché transatlantique c’est continuer de s’inscrire dans l’Europe de l’austérité et de l’absence de solidarité.

Les termes de langage de la Commission :
ec.europa.eu

Les prises de positions de :
La confédération européenne des syndicats
Aitec et ATTAC
Le Parti de gauche

Les analyses de :
• Pierre Defraigne
• Jean Gadrey
• Jacques Berthelot
• Gérard Filoche et Jean-Jacques Chavigné
• Thierry Brun
• Raoul Marc Jennar
• le CEPII

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