Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 30 mai 2013

Le fond de l’air est frais. Le Joli Mai de Chris Marker & Pierre Lhomme

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On peut se plaindre du temps qu’il fait, des températures anormalement basses, de la pluie trop abondante, du printemps qui ne vient pas et constater qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil. Il y a cinquante ans un parisien interrogé dans la rue par l’équipe mise en place par Chris Marker indiquait que le froid persistant, 12,5 C° en moyenne cette année là, était causé par les explosions nucléaires… A l’époque la grande peur ne venait pas encore du réchauffement climatique, mais de la guerre froide. En mai 1962 les accords d’Evian qui mettent fin à la guerre en Algérie venaient juste d’être signés. De Gaulle au pouvoir depuis quatre ans, n’avait pas encore fait voté l’élection du président au suffrage universel. Georges Pompidou, venu de la banque Rothschild occupait le poste de premier ministre depuis le 14 avril. Pour Chris Marker, La France, surtout, connaît alors après plus de vingt années de guerres, mondiale puis coloniales, son premier printemps de paix. Son projet est simple. Réaliser le portrait d’une ville, Paris, par ses habitants. Pour ce faire Chris Marker et Pierre Lhomme, son opérateur, disposent d’un nouveau matériel. La KMT, une caméra de marque Coutant, la première alors en France à synchroniser le son et l’image. Un prototype fabriqué en deux exemplaires. L’un pour Marker, l’autre pour Jean Rouch. De quoi inventer ces films que l’on regroupera bientôt sous le terme de « cinéma du réel ».

Portrait poétique tout autant que politique, Le Joli Mai donne donc la parole aux parisiennes et aux parisiens choisis un peu au hasard parmi le peuple de la rue. Un vendeur de costumes aussi ronchon que jovial, un bougnat, un garagiste, des femmes dont les fenêtres donnent sur l’allée des citées insalubres qui pullulent dans les quartiers populaires. Dans le quartier Mouffetard, qui n’a encore pas été récupéré par la bourgeoisie cultivée, Marker se fait le témoin de la misère qui règne mais aussi de la joie de vivre de ses habitants. L’époque sonne le début de l’exil vers les lisières de la ville et ses grands ensembles neufs. Dans son livret, lu par Yves Montand, Marker note que ces taudis laissent quand même une place au bonheur alors que dans ces nouvelles constructions, « là, on ne sait pas ». Cinquante ans après, nous savons et pouvons désormais engager la discussion délibérative avec le réalisateur de 1962. A travers le temps et l’espace. Cette idée, qui anime Marker, de témoigner d’un temps, d’une époque, d’une société en mutation, à destination des spectateurs du futur, cette idée d’enregistrer le maintenant pour ceux d’après, Marker la reprendra par la suite pour en faire le cœur de ce qui deviendra son film le plus célèbre peut être : La Jetée.

Alors oui le spectateur du XXI siècle ne peut qu’être saisi, à cinquante ans d’écart, par l’ensemble des transformations qui se sont opérées, par tout ce qui subsiste aussi, tout ce que persiste. La langue de Paris, d’abord, est ce qui frappe le plus. Vallonnée dans ses intonations, ses accents, ses couleurs, telle qu’elle se laisse écouter dans le film, on pourrait la croire disparue, formatée. Elle s’est juste transformée, transportée par d’autres populations, d’autres indigènes, comme cet étudiant Dahoméen dont la grand mère lui disait « méfie toi des français ». C’est que le dernier des prolétaires a toujours un sous prolétaire issu des pays colonisés « et que cela survit à la colonisation ». La question du logement ? Cruciale aujourd’hui, elle l’est encore plus alors ou l’on dénonce déjà la mise en cage des populations et la spéculation immobilière sur les terrains constructibles. Le travail aussi est alors l’objet de questionnements auxquels nous n’avons toujours pas apporté de réponse. Deux ingénieurs, réunis autour d’une table affirment que « la semaine de trente heures, techniquement on pourrait y être déjà, s’il n’y avait pas de blocage moral ». « Alors les gens seront sans travail ? » relance l’interlocuteur. « Non ils seront sans prestige » répondent les ingénieurs. Dans cette société de loisirs qui se met en place, Marker note que « le travail n’achète que l’oubli du travail (…) et le rêve se consomme tout préparé. Seule fenêtre sur le monde, la télévision s’avère d’autant plus nécessaire que le logement est petit ».

Par association d’idées, à la façon d’un marabout’d’ficelle, Marker déplie son film, passant du témoignage à l’analyse, de la capture du réel à sa construction esthétique, ironique. Pour les besoins de sa restauration numérique, Pierre Lhomme, véritable co-auteur du film a suivi les instructions laissées par Marker et que son décès l’an passé ne lui permît pas de réaliser. Vingt minutes du montage initial ont été coupées, qui redonnent au Joli Mai l’élan qu’il avait il y a cinquante ans. Comme s’il venait d’être terminé il y a cinquante jours. Il aura fallu que tout change pour que rien ne change, pourra-t-on dire avec Lampedusa. Quoi de plus actuel en effet que ce Joli (mois de) mai ?

Le Joli Mai de Chris Marker & Pierre Lhomme. Avec Yves Montand, Chris Marker, Simone Signoret. Ressortie en copie numérique, restaurée. En salles le 29 mai.

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