Accueil > Société | Par Pierre Martini | 26 octobre 2013

Le football français sur la place de grève

Pour protester contre la "taxe à 75%", les clubs de football professionnels ne craignent pas de se vautrer dans le ridicule d’une "grève" qui risque de leur faire perdre plus que la tête.

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Les promesses électorales ont parfois des destins contrariés : si certaines sont vite enterrées, d’autres sont longuement traînées par leurs auteurs comme une embarrassante casserole, au point de prendre une forme méconnaissable. C’est un peu l’histoire de la "taxe à 75%", mesure choc du programme de François Hollande qui, dix-huit mois plus tard, déclenche un nouveau psychodrame au sein... du football français. Retoqué par le Conseil constitutionnel, le premier texte a été refondu de sorte que la taxe ne porte plus sur les salariés, mais sur les entreprises, ce qui a significativement réduit son périmètre d’application : selon la Ligue du football professionnel (LFP), les footballeurs représenteraient 10% des contribuables concernés.

"C’est la mort du foot"

Gouverné par une faune hétéroclite de dirigeants (patrons de PME en quête de lumière, "président délégués" issus de nos élites, magnats d’origines aussi diverses que leurs fortunes), le football professionnel affiche un libéralisme bon teint et n’a pas manqué de hurler à la mort – littéralement – pour protester contre cette mesure. "Il s’agit d’une question de vie ou de mort", gémit Bernard Caïazzo, président de l’AS Saint-Étienne, "C’est la mort du foot en France", renchérit Jean-Raymond Legrand son homologue de Valenciennes [1]. Le premier devra régler 900.000 euros au titre de la saison 2012-2013, le second 200.000... (voir ce graphique représentant le nombre de joueurs concernés et les montants par club).

Les dirigeants invoquent les difficultés financières rencontrées par les clubs pour fustiger cette pression fiscale inique en oubliant de dire que si leurs déficits sont devenus chroniques, c’est essentiellement parce qu’au lieu d’employer les énormes ressources des droits de télévision au développement de leurs infrastructures et à la diversification de leurs revenus, ils ont laissé filer leurs masses salariales pour rémunérer des joueurs au prix fort mais au rendement sportif inégal. La taxe sanctionne précisément cette dérive, et pourrait ainsi avoir la vertu de les inciter à une modération salariale qui, en définitive, leur profiterait.

Mais ces considérations n’ont pas modéré leur révolte, et nos génies de la communication n’ont rien trouvé de plus brillant, en cette période où le football pâtit d’une image déplorable, que de lancer un mouvement de "grève", rebaptisée "journée blanche", consistant à ne pas disputer la 15e journée du championnat de Ligue 1, le week-end du 29 et du 30 novembre prochain. C’est peu dire que cette démarche a été accueillie avec consternation, et que les tentatives d’explication ont rencontré la réprobation générale. Au moins est-il divertissant de voir des patrons manier une rhétorique simili-syndicale avec l’aisance d’un énarque contraint de manœuvrer un engin de chantier.

Quelle politique pour le football ?

Autre mesure de rétorsion : les clubs ont quitté le groupe de travail "football durable" mis en place par Valérie Fourneyron. Un geste fort ingrat, dans la mesure où en l’axant sur la "compétitivité" des entreprises de football, la ministre des Sports leur avait livré une démarche sur-mesure, ignorant royalement des problématiques plus politiques comme l’expropriation du public populaire des stades (les supporters, les spectateurs et les téléspectateurs – cochons de payeurs – sont remarquablement exclus du débat) ou la question du financement public des stades prévus pour l’organisation de l’Euro 2016 (superbe exemple de privatisation des bénéfices au profit des clubs et des géants du BTP). Surtout, la ministre avait agi pour que la taxe à 75% soient plafonnée à 5% du chiffre d’affaires, accordant ainsi un avantage qui profite aux clubs les plus riches [2]. De quoi rendre la mesure encore plus bancale.

Comme le souligne Nicolas Bonnet, responsable de la commission Sport du PCF, le gouvernement aurait pu engager une véritable réflexion sur le football, et envisager des mesures politiquement ambitieuses : "instaurer des salaires plafonds et une échelle des rémunérations, mettre fin au mercato et aux agents maquignons, interdire les paris sportifs, créer une autorité administrative de contrôle de gestion des clubs indépendante des fédérations et des ligues professionnelles".

Pas complètement dupes des chances de succès d’une menace aussi scabreuse, les dirigeants du football français se sont accordés cinq semaines avant son éventuelle mise à exécution, dont ils perçoivent mieux, aujourd’hui, les conséquences désastreuses pour leur cause. Ils doivent rencontrer, jeudi prochain, François Hollande. Le président de la République profitera-t-il du rapport de force pour renvoyer le foot pro dans les vestiaires, ou bien saisira-t-il l’occasion d’une nouvelle capitulation anticipée en accédant à leurs revendications ?

Notes

[1Legrand a récemment obtenu quelque notoriété après la diffusion de l’émission Cash Investigation sur France 2 : l’enquête a mis à jour le prêt fictif d’un de ses meilleurs joueurs à un obscur club péruvien et son retour-express avec un salaire miraculeusement abaissé de 75.000 à 15.000 euros. Lire l’article de france3.fr et voir la vidéo ci-dessus.

[2Au lieu de 43,5 millions d’euros, le PSG n’a par exemple plus que 20 millions à régler pour l’exercice 2012-2013.

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