Le 24 novembre, à Kiev. Photo Ivan Bandura CC BY 2.0
Accueil > Monde | Par Mathilde Goanec | 27 novembre 2013

Le jeu risqué du pouvoir ukrainien

Il a soufflé le chaud et le froid depuis des mois, pour finalement dire non à ses partenaires européens. Viktor Ianoukovitch a cédé devant les injonctions de la Russie, et refusé de signer un accord d’association avec l’Union européenne. Depuis, des milliers d’Ukrainiens descendent dans la rue, pour dire leur volonté de s’arrimer coûte que coûte à l’UE.

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« Poutine, si tu nous aimes, laisse-nous partir ».... Les Ukrainiens manient très bien l’ironie, surtout en période trouble. Des dizaines de milliers d’entre eux se sont réunis à Kiev ce week-end, mais aussi dans plusieurs autres villes du pays, Lviv, Kharkiv, ou Tcherkassy, pour un mouvement baptisé en quelques heures « Euromaïdan ». Une invention linguistique pour dire leur attachement à l’Europe, mais aussi rappeler symboliquement cette place centrale de la capitale ukrainienne, Maïdan Nezalejnosti, épicentre il y près de dix ans de la révolution orange, qui chassa du pouvoir une équipe corrompue et soumise aux intérêts moscovites.


Rappel des faits : la semaine dernière, le président ukrainien a déclaré qu’il ne signerait pas l’accord d’association avec l’UE, pourtant négocié depuis de longues années, lors du sommet sur le partenariat oriental qui se tient jeudi à Vilnius. Une claque pour la diplomatie européenne, qui tenait là l’un des plus ambitieux accord de voisinage jamais signé sur son flanc est. Victor Ianoukovitch, avec un art consommé du marchandage, a préféré se ranger résolument du côté des Russes, qui voient d’un très mauvais œil cet accord d’association, même s’il n’est aucunement une porte d’entrée vers l’intégration européenne. Vladimir Poutine sait bien comment tordre le bras de ses alliés, à coup de baisses du prix du gaz, de chèques pour relancer une économie ukrainienne exsangue, et de menaces à peine voilées : ainsi, il y a quelques semaines, il a momentanément fermé ses frontières à certains produits ukrainiens, provoquant la frayeur des entrepreneurs locaux, très dépendants du marché russe.

Un accord risqué pour le pouvoir

Surtout, pourquoi risquer de fâcher la Russie, alors qu’elle lui propose une alléchante union douanière avec d’autres pays de la CEI, « en famille », avec comme seule exigence de rester sous son giron ? En face, l’UE se montre bien plus exigeante : Bruxelles réclame la libération de l’ancienne premier ministre Ioulia Timochenko, ou au moins son évacuation sanitaire vers l’Allemagne, ainsi que le respect des droits de l’homme et de la presse ; elle demande aussi à l’Ukraine de mettre ses règles économiques en conformité avec le marché commun européen, de mettre fin à la corruption, de réformer des pans entiers de son système de santé, d’éducation ou encore d’approvisionnement en énergie. Ce faisant, la casse sociale est inévitable.

« L’Europe va tirer profit de cet accord économique, car elle aura désormais un accès facilité à notre marché, estime Roman Motychak, consultant en communication, très circonspect sur la manière dont l’UE négocie avec les dirigeants ukrainiens. Elle doit payer sa part et jouer sa mission civilisatrice en offrant aussi clairement un régime de libre circulation entre l’Ukraine et l’Europe, le seul moyen de nous soustraire de l’emprise russe. Car combien d’entre nous ont été humiliés dans des consulats européens lors de demande de visa ? ». Les négociateurs européens ont sûrement aussi sous-estimé l’importance du lien qui unit l’Ukraine et la Russie et les ambitions de Poutine quant à une grande « union eurasienne ».

Devant l’impasse, le choix européen

Parmi les Ukrainiens qui manifestent, très peu savent vraiment ce que contient cet accord d’association et ses conséquences sociales induites. Mais ils estiment que ce refus les éloigne encore un peu plus du destin européen dont ils rêvent. .. « Une certaine Europe imaginaire, un monde sans corruption et autres beautés de la vie post-soviétique », confie la journaliste Iryna Slavinska. Nombre d’entre eux étaient déjà là en 2004, pour soutenir une équipe orange, des promesses européennes plein les mains. Discréditée, elle sera remplacée par Victor Ianoukovitch en 2010. Les Ukrainiens ont écouté, sans trop y croire, le nouveau président assurer que le pays resterait fidèle à ses engagements auprès de Bruxelles. Ce revirement est donc celui de trop. « Cela n’a rien à voir avec la révolution orange, excepté peut-être pour le sentiment d’union et de force qui traverse les manifestants, assure Kseniya Kharchenko qui manifeste à Kiev depuis quelques jours. C’est davantage un mouvement d’humeur qu’une action de long terme comme il y a 9 ans. Il n’y a pas de leader, juste des gens qui sont mécontents des autorités comme de l’opposition. Et vu l’état dans lequel se trouve notre pays, il n’y pas des tonnes de choix possibles pour les jeunes qui manifestent : c’est soit l’aéroport de Boryspil et l’émmigration, soit Maïdan, et l’orientation européenne. »

Suspense

Les présidents du Conseil européen Herman Van Rompuy et de la Commission José Manuel Barroso ont condamné lundi les pressions exercées par la Russie sur son voisin, ainsi que les interventions musclées de la police ukrainienne pour éloigner les manifestants des lieux de pouvoirs à Kiev. Tout en rappelant que l’accord « était toujours sur la table »... Une manière de montrer à Viktor Ianoukovitch, qui sera à Vilnius jeudi, qu’il peut encore revenir en arrière. Le président ukrainien joue de cette dualité, mais risque bien de tout perdre : en cédant une nouvelle fois à la Russie, il a montré en plein jour sa faiblesse.

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