Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 19 octobre 2013

Les économistes ne sont pas tous des sales types (4)

Revue de presse périodique de ce que disent les économistes sur le monde tel qu’il va et tel qu’il pourrait aller mieux.

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« Prix Nobel d’économie » 2013 : Et que vivent les marchés financiers !

Le désastre de la crise déclenchée en 2007/2008 a démontré avec fracas l’inanité de l’idéologie de l’efficience et de l’autorégulation des marchés financiers archi dominante depuis plusieurs décennies. Alan Greenspan - le président de la FED de 1987 à 2006, qui a tant œuvré pour la défendre et la mettre en œuvre- avait, lui-même, dû l’admettre en octobre 2008 devant une commission du Sénat des Etats-Unis : « J’ai fait une erreur en pensant que des organisations mues par la recherche de leur intérêt privé, en particulier les banques et autres organisations de ce genre, étaient, pour cette raison, les mieux à même de protéger leurs actionnaires et leurs investissements […] Quelque chose qui semblait un édifice très solide, et même un pilier fondamental de la concurrence et des marchés libres, s’est écroulé. Et j’en ai été choqué […] J’ai découvert une faille dans mon idéologie […] J’ai découvert une erreur dans le modèle dont je pensais qu’il expliquait la structure fondamentale du fonctionnement du monde tel qu’il est » (cité par André Orléan, Penser la crise financière. Cepremap/2009).

Un fauteur de crise récompensé

Eh bien ! C’est au pape de la théorie de l’efficience des marchés financiers, Eugène Fama que la Banque Royale de Suède vient d’attribuer son prix 2013 décerné en la mémoire d’Alfred Nobel, communément appelé prix Nobel d’économie. L’impétrant n’a pas fait dans le révisionnisme. Au contraire fin 2009, il continuait de nier les bulles financières (« Je ne sais pas ce qu’une bulle du crédit veut dire, je ne sais même pas ce que bulle veut dire. Ces mots sont devenus populaires. Je ne pense pas qu’ils aient une quelconque signification… ») et la responsabilité des marchés financiers dans la crise (« Les gens suivent la mode qui est d’accuser les marchés financiers. Mais je peux très facilement vous raconter l’histoire en vous montrant que les marchés financiers sont la victime et non la cause de la récession. ») (Interview au New Yorker, janvier 2012).

L’attribution du prix Nobel à Eugène Fama constitue sans doute une tentative de réhabilitation de cette théorie, alors que depuis cinq ans, dans la vraie vie, la domination des marchés financiers sur les décisions économiques n’a pas reculé et leur régulation a peu progressé. « Certes, on peut dire que le système financier est plus stable qu’il y a cinq ans, mais c’est mettre la barre très bas, car il vacillait alors au bord du précipice. Que ce soit dans les milieux gouvernementaux ou au sein du secteur financier, ceux qui s’auto-congratulent du retour à la rentabilité des banques et des améliorations de la réglementation (arrachées de haute lutte) devraient se pencher davantage sur ce qui reste à faire. Le verre n’est pas à moitié plein, au mieux il est rempli au quart. Autrement dit pour la plupart des gens il est aux trois quart vide » dixit un autre prix Nobel, Joseph Stiglitz (http://www.project-syndicate.org/commentary/the-sluggish-pace-of-post-crisis-financial-reform-by-joseph-e--stiglitz/french).

L’entreprise de réhabilitation n’est cependant pas si simple. A preuve, le Nobel 2013 a été aussi attribué à Robert Shiller. Cet économiste de « l’école de la finance comportementale » a critiqué la théorie de l’efficience des marchés, soulignant au contraire dès le début du siècle, leur « exubérance irrationnelle ». Statisticien de haut vol, il a également participé à la mise en place de remarquables indicateurs de prix notamment dans le domaine de l’immobilier. Il pouvait ainsi alerter en temps réel sur la formation des bulles internet puis immobilière.
Le prix Nobel d’économie met ainsi à l’honneur, la même année, un économiste qui pense que les marchés financiers permettent une allocation optimale des financements et que la finance se rééquilibre toute seule, et un qui pense le contraire. On ne saurait croire que le but du jury était de souligner que la théorie économique n’est vivante que dans le pluralisme et la confrontation !

Un face à face réducteur

Ce face à face entre théoriciens de l’efficience des marchés et ceux de la finance comportementale est en effet réducteur.
Les premiers affirment que les marchés financiers peuvent allouer efficacement le capital là où il est le plus utile. Les Etats ne doivent pas limiter leur développement et leur rôle mais y faire respecter le libre jeu de la concurrence comme sur n’importe quel marché de biens ordinaires.
Les seconds considèrent que les investisseurs n’étant pas pleinement rationnels les marchés financiers ne réalisent pas en toute circonstance une allocation optimale des capitaux ce qu’illustre la formation de bulles spéculatives. Mais cela est le résultat, non pas du comportement des marchés, mais de celui des individus. Les Etats doivent donc intervenir pour réguler les marchés et veiller notamment à éviter la formation de bulles. L’objectif n’est pas de restreindre le rôle de la finance de marché, au contraire. Robert Shiller affirme que le capitalisme financier est une invention qui doit être « élargie, démocratisée et humanisée ». Selon lui, l’avenir réside dans « plus de finance, plus de finance innovante, plus de finance démocratique (accessible à tous) et s’inscrivant dans un cadre institutionnel plus performant... La création et la mise en œuvre de nouveaux instruments financiers sera la meilleure tactique pour faire face aux inégalités économiques ». (Présentation de son livre Finance and good society / Princton University Press 2012)

Or le problème ce ne sont pas les individus, ce sont les marchés financiers eux-mêmes et la logique de leur fonctionnement qui les rendent incapables de réaliser une allocation optimale des capitaux et la stabilité économique. André Orlean explique cela depuis des années et notamment dans une courte conférence pédagogique à l’ENS retranscrite ici.

L’enjeu ne serait donc pas seulement de mieux réguler les marchés pour en réduire l’opacité et améliorer leur fonctionnement mais de « définanciariser nos économies » (Le Monde, 7 décembre 2011).
« C’’est là assurément un vaste chantier et une véritable révolution intellectuelle souligne-t-il, tant nous avons été habitués au cours des vingt dernières années à nous en remettre aveuglément aux estimations des marchés. Cette emprise de la valeur financière doit être radicalement remise en cause.
En son principe, la définanciarisation repose sur la constitution de pouvoirs d’évaluation hors des marchés (entrepreneurs, syndicats, pouvoirs publics, associations), aptes à proposer des finalités conformes à l’intérêt collectif. Tel est l’enjeu des politiques monétaire, industrielle et écologique... Il est clair que ces mutations ne pourront se développer que si, simultanément, les circuits du financement de l’économie se trouvent fortement réorganisés de façon à dégonfler puissamment la sphère financière ».

Dans les années 1970/1980, l’économiste américain Hyman Minsky avait développé l’hypothèse de l’instabilité financière inhérente au fonctionnement du capitalisme, en opposition à la montée en puissance de la théorie de l’efficience. Il s’inspirait des analyses développées par Keynes dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie publiée en 1936. Hyman Minsky dont l’ouvrage L’hypothèse d’instabilité financière vient seulement d’être traduit en Français (Editions Diaphanes mai 2013) est mort en 1996 sans que ses travaux aient retenu l’attention de la Banque Royale de Suède !

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