Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 20 novembre 2013

Les économistes ne sont pas tous des sales types (8)

Revue de presse périodique de ce que disent les économistes sur le monde tel qu’il va et tel qu’il pourrait aller mieux.

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Déflation : L’Europe doit changer de cap

 

Les proclamations de sorties de la récession, de reprise et d’amélioration progressive dans la zone euro et en France ont fait long feu. Les risques de déflation sont tels que la BCE a décidé d’abaisser son taux directeur à 0,25% un record historique. Le débat sur la stratégie de « sortie » de crise devrait d’autant plus être rouvert que de nouvelles pièces ont récemment été apportées : le Trésor des Etats Unis a publié un rapport mettant en évidence la responsabilité de la politique de l’Allemagne ; un économiste à la Commission européenne a publié une étude montrant que l’austérité coordonnée dans les pays de la zone euro a étouffé le rétablissement économique et a approfondi la crise ; l’agence Standard and Poors vient de dégrader à nouveau la « note » de la dette publique française de AA+ à AA.

Il ne faut certes pas s’attendre à ce que ce débat et la proposition d’une alternative soient portés par François Hollande et son gouvernement. C’est un engament de bataille que le candidat avait annoncé et que le Président a immédiatement trahi. Mais il faut souhaiter que citoyens, forces sociales et politiques progressistes mettent en grand le pied dans la porte pour ouvrir un vrai changement de cap.

D’abord le diagnostic : Oui, la déflation menace bel et bien la zone euro. Plusieurs pays sont déjà dans la trappe. Ceci est particulièrement grave.

La déflation est l’inverse de l’inflation, c’est-à-dire une baisse auto entretenue du niveau général des prix. La déflation est plus grave que l’inflation. La baisse du niveau général des prix vient de l’insuffisance de la demande par rapport à l’offre. Les surcapacités intensifient la concurrence sur les prix. Mais la déflation aggrave le problème en poussant la demande des ménages et des entreprises à la baisse dans l’attente de baisses de prix. Surtout la déflation alourdit mécaniquement les dettes et les taux d’intérêt réels. L’inflation profite aux endettés. La déflation profite aux rentiers… du moins tant que les endettés « paient » leur dette. Comme la crise actuelle est directement liée aux excès d’endettement d’abord privés puis publics, on peut facilement comprendre que la déflation revient à enfermer dans un cercle vicieux d’endettement, de stagnation économique et de chômage. C’est ce qui s’est passé au Japon dans les années 1990/2000 après l’éclatement des bulles financières et immobilières. Et le Japon, vingt ans après, peine toujours à en sortir. En Europe on y est ou presque : fin octobre l’inflation annuelle en zone euro était mesurée à 0,7%, au plus bas depuis fin 2009.Elle ne cesse de ralentir depuis juillet. La baisse est effective en Grèce et en Espagne. En Italie le rythme annuel est de 0,7% soit moins que l’augmentation de 1 % de la TVA. L’Allemagne, elle-même, connait une inflation très faible de 1,2 %.

Ensuite les causes : Oui, On paie les dégâts de la stratégie d’austérité dans toute la zone euro et de « dévaluation interne » dans les pays du sud de l’Europe.

Si l’on compare l’évolution de la situation aux USA et dans la zone euro, « la divergence est flagrante : on constate que le PIB américain est, à la fin du 2ème trimestre 2013, 4.8% au-dessus de son niveau d’avant crise alors que celui de la zone Euro est, au même moment, 2.8% au-dessous de ce niveau » note Phillipe Waetcher économiste à Natixis Asset Management.

Source : http://philippewaechter.nam.natixis.com

Il ne fait guère de doute que les purges budgétaires imposées en Europe à partir de 2010 ont entrainé une deuxième récession. Même ralentie dans son rythme, cette politique reste de nature déflationniste. A quoi il faut ajouter un assainissement bancaire beaucoup plus faible qu’aux USA, le traitement désastreux de la crise des finances publiques grecques et la politique de « dévaluation interne » menée au nom du redressement de la compétitivité dans les pays en situation de déficits de leurs échanges extérieurs ( Grèce, Espagne, Portugal, Italie, France…). « Cette nouvelle expression (dévaluation interne) remplace le terme de « désinflation compétitive » qui avait cours dans les années 1980, Mais sous des oripeaux sémantique différents, c’est la même chose, expliquent les économistes Michel Aglietta et Thomas Brand (Un new deal pour l’€urope, éditions Odile Jacob. mars 2013). C’est une pratique qui jette les pays les uns contre les autres. Elle ne peut aboutir qu’au même résultat que la dévaluation externe par le change dans les années 1930, c’est-à-dire l’appauvrissement général…Ce jeu est à somme négative du fait de l’effet dépressif global qu’il entraîne. C’est pourtant très exactement ce qui est entendu aujourd’hui dans les cercles européens par « réformes structurelles » qui se limitent à la recherche généralisée d’une baisse des coûts salariaux ».

Fait nouveau, passé à peu près inaperçu en France : un économiste à la Commission européenne a produit une étude qui analyse et chiffre les effets de la politique d’austérité budgétaire. Son papier d’abord retiré du site internet de la Commission a finalement été remis en ligne (c’est ici en anglais seulement). L’auteur, Jan in’t Veld, estime que la politique de resserrement budgétaire a entraîné, entre 2011 et 2013, des pertes cumulées de production équivalant à 18% du PIB annuel en Grèce, 9,7% en Espagne, 9,1% en France, 8,4% en Irlande et 8,1% en Allemagne.

Encore les causes : Oui, l’Allemagne fait partie du problème

Le rapport semestriel du Trésor américain sur l’économie internationale, publié le 30 octobre met en cause le rôle de l’Allemagne dans les risques de déflation en Europe et dans le monde (www.treasury.gov). Le lendemain, le gouvernement allemand a rejeté ces critiques, les jugeant « incompréhensibles » : « Il n’y aucun déséquilibre en Allemagne qui nécessiterait une correction de notre politique économique favorable à la croissance et orientée vers la consolidation », a déclaré le porte-parole du ministère allemand des Finances.

Mais la Commission européenne elle-même commence à s’interroger sur les excédents allemands. Enfin, c’est un début de commencement, car on en est au stade où la Commission a seulement décidé… « de lancer une analyse en profondeur » de la chose. Et, a tenu à préciser José-Manuel Barroso, il n’est pas de remettre en question la politique dite « de compétitivité » ni en Allemagne, ni dans les pays déficitaires (www.latribune.fr).

Les économistes français n’ont jusqu’ici pas commenté directement l’affaire. Mais l’Américain Paul Krugman, les Anglais Martin Wolf et Simon Wren-Lewis, le Grec Yanis Varoufakis ont chacun expliqué pourquoi c’est le Trésor américain qui a raison.

Voici par exemple, en résumé, les explications de Paul Krugman : La création de l’euro a été suivie par l’apparition de déséquilibres considérables compensé par des flux de capitaux des pays excédentaires (essentiellement l’Allemagne) vers les pays de la périphérie de la zone (Espagne, Grèce…). Avec la crise de 2008, les flux de capitaux privés se sont taris. Même si des prêts publics ont en partie compensé cette pénurie, les pays de la périphérie doivent alors impérativement réduire leurs déficits… Normalement on devrait s’attendre à ce que l’ajustement soit plus ou moins symétrique, les pays en excédent réduisant leurs surplus, comme les pays en déficit réduisant les leurs. Mais ce n’est pas ce qui se passe.

Source : blog de Paul Krugman (3 novembre 2013)

L’Allemagne ne s’est pas adaptée du tout. Elle a continué à maintenir des coûts de la main-d’œuvre fortement concurrentiels et elle a accumulé d’énormes excédents de ses échanges extérieurs. Cela déprime la demande et pénalise la croissance en Europe et dans le monde… « et cela fait de l’Allemagne une partie significative du problème ». L’Allemagne prétend qu’elle demande aux pays du Sud de faire les efforts qu’elle a su faire pour améliorer sa compétitivité. Mais ce n’est pas vrai. « L’Allemagne a pu réaliser de grands gains de compétitivité sans déflation au début des années 2000, parce que les pays du Sud de de la zone avaient une inflation bien au-dessus de 2%. Mais aujourd’hui la zone Euro a globalement une inflation inférieure à 1%. Cela signifie que les pays déficitaires ne peuvent réaliser une dévaluation interne que par la déflation. .. Bref l’Allemagne demande à ces pays d’accomplir un exploit qu’elle n’a jamais dû effectuer et que personne ou presque n’a jamais réussi à réaliser ».

Et la France dans tout ça ?

L’agence de notation Standard and Poors a annoncé le 8 novembre qu’elle abaissait à nouveau la note de la dette publique de AA+ à AA ( elle avait déjà déclassé la note AAA en janvier 2012). L’agence « informe » ainsi les détenteurs et les souscripteurs de dette publique française que le risque de défaut de paiement augmente mais qu’il reste relativement peu élevé.
Selon l’agence ce risque augmente parce que la politique du gouvernement « en matière de réformes budgétaire et structurelle dans les domaines de la fiscalité, du secteur des biens et services et du marché du travail » n’améliore pas les perspectives de la croissance, celle- ci étant la condition pour limiter le poids de la dette et la payer sans problème.
Outre que l’avis de l’agence n’aura vraisemblablement pas plus d’effet sur les taux d’intérêt sur la dette publique française que la première dégradation subie il y a bientôt 2 ans, les motifs de la décision font évidemment problèmes.

C’est ce que souligne Paul Krugman : « De même que la course à l’austérité n’a en fait rien à voir avec la responsabilité fiscale, l’incitation à une "réforme structurelle" n’a qu’un rapport très éloigné avec la croissance. Dans un cas comme dans l’autre, l’objectif est surtout de démanteler l’Etat-providence… Ne considérez pas cette dégradation comme la preuve qu’il y a vraiment quelque chose de pourri dans la situation de la France. Il s’agit bien plus d’idéologie que d’une analyse économique solide » (www.courrierinternational.com)

A ceci près que la politique européenne de dévaluation interne est une course où chacun doit pédaler toujours plus vite pour rester dans le peloton. La déflation salariale notamment en Espagne fait gagner des parts de marché au détriment de la production en France. C’est un changement de cap de l’Europe et pas seulement de la France qu’il s’agit d’entreprendre.

La baisse du taux d’intérêt de la banque centrale européenne ne résoudra pas le problème

La baisse à 0,25% du taux d’intérêt de la Banque Centrale Européenne (BCE), annoncée la semaine dernière par le président de la banque, Mario Draghi, n’est pas une révolution. Elle assouplit simplement une politique monétaire qui était devenue plus restrictive du fait de l’appréciation de l’euro, de la baisse de l’inflation (entrainant une augmentation des taux d’intérêt réels) et du remboursement de certaines facilités d’emprunt des banques auprès de la BCE. Cela peut avoir un impact sur le taux de change de l’euro et donc sur les exportations de la zone, mais l’effet sur les conditions de crédit des banques sera très limité.

Cela a pourtant suffit pour que les dirigeants de la BCE se divisent sur la décision à prendre et pour que les économistes allemands qui tiennent le haut du pavé poussent des cris d’orfraie. Six des 23 membres du conseil de direction de la banque, dont les Allemands Jorg Asmussen et Jens Weidmann, ainsi que les représentants autrichiens et néerlandais, se sont opposés à la décision de baisse.
L’économiste Hans-Werner Sinn Conseiller influent du ministère de l’économie allemand prétend que « Draghi a abusé du système de l’euro en accordant des prêts bon marché aux pays du Sud, le genre de prêts qu’ils ne pourraient pas obtenir sur les marchés de capitaux » et parle de « diktat venu d’une nouvelle Banca d’Italia, basée à Francfort ».

Tous ces cris ont bien sûr pour but d’empêcher la BCE de frapper plus fort comme elle devrait le faire même si cela ne serait pas suffisant. Et ils ont a fortiori pour but d’empêcher l’indispensable changement de cap global de l’Europe. Mais qui peut penser que ce ne serait pas une énorme bataille. (A suivre : Europe : quel changement de cap ?)

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