Accueil > Culture | Par Arnaud Viviant | 29 octobre 2013

Lou Reed, le fils perdu

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La vie m’a fait un chouette cadeau, celui d’avoir connu les disques de Lou Reed avant ceux du Velvet. D’avoir écouté Heroin, Sweet Jane, Rock’n’roll ou White Light/White Heat dans leur version live, sur l’album de heavy metal pontifiant « Rock’n’Roll Animal », bien avant d’ouïr les originaux primitifs des mêmes chansons interprétées par le V.U.

Ma chance aura donc été de remonter le fleuve du génie de Reed plutôt que de le descendre, de l’avoir fréquenté adulte avant de l’avoir connu enfant, comme si je faisais l’expérience de l’étant avant celle de l’être, pour le dire en termes sartriens. Je ne sais combien de fois j’ai écouté Heroin avec les bavardes guitares de Dick Wagner et Steve Hunter, en me disant qu’il ne pouvait rien exister de plus beau, avant de découvrir que Lou Reed l’avait cent mille fois mieux interprétée en 1969 avec un petit groupe enfantin s’appelant le Velvet Underground. Ça, c’est un choc esthétique sans pareil, en ce qu’il vous oblige à tout repenser, et en premier lieu vous-même. A mes yeux gamins, Lou Reed était un dieu, mais soudain je réalisais que c’était un Dieu dont j’avais lu le Nouveau Testament, sans connaître l’Ancien. Vraiment, je souhaite cette bonne fortune à tous.

Aujourd’hui, je crois fermement que le plus important chez Lou Reed, ce n’est ni sa beauté de petite frappe amerloque, ni ce caractère intransigeant et hautain qui a fait que ses meilleurs disques solos sonnaient déjà comme des crachats bien avant le punk. Que ce n’est ni ce chanter-parler qu’il aura inventé et institué seul dans le rock d’éblouissante manière ; ni cette écriture de novelliste qui lui fait croquer des personnages de l’Americana comme nul autre. Non, je crois maintenant que le plus important chez Lou Reed, ce qui le constitue en tant qu’homme et surtout en tant que rocker, ce sont ses relations avec ses parents. Lorsqu’il avait quinze ans, ceux-ci l’ont envoyé chez le psy pour qu’il y subisse des électrochocs. Bien des années plus tard, John Cale racontait à propos de leur rencontre : « Lou était passé par une période très douloureuse de thérapie par électrochocs. Il était sous traitement lorsque je l’ai connu… Sa relation avec sa mère était très difficile, jusqu’à être pénible à constater. C’est certainement un élément qui explique beaucoup de choses. Je crois qu’il a ressenti terrible d’avoir subi cette épreuve. Il me l’a expliqué une fois, mais je n’ai jamais vraiment compris pourquoi on lui avait fait ça. Il me parlait de ce qu’il avait enduré et j’étais horrifié par ce qu’il me racontait. » De son côté, Sterling Morrison ajoutait : « Selon ses parents, Lou n’aurait surtout pas dû faire de rock. »

Heureusement, il en a fait contre ses parents, tout contre. Avec la provocation, l’effronterie, la violence raffinée, le sadisme et le masochisme que sa situation de fils perdu réclamait comme un dû. D’autre part, cette situation l’aura sans doute entraîné à se chercher des pères. A l’Université de Syracuse, ce fut d’abord son prof, le romancier Delmore Schwartz, qui fut le premier élu.

Lou Reed : « Mon ami et prof Delmore Schwartz avait écrit des nouvelles qui m’avaient tellement impressionné que j’ai pensé pouvoir jouer ces accords que j’aimais tant, tout en satisfaisant cette partie de moi qui voulais devenir écrivain. On pouvait réunir les deux, ça me semblait facile, et j’aurais alors eu tout ce que j’aimais vraiment : la guitare électrique, ces accords et les mots, ces mots simples. » Puis il y eut Andy Warhol. Difficile de voir l’artiste homosexuel en père, même si la reproduction (mécanique) joue un rôle important dans son œuvre. Pourtant, c’est sans doute celui qu’il tint envers le jeune Lou Reed : quelqu’un qui vous pousse à travailler, à donner le meilleur de vous-même, quelqu’un vous sommant de l’éblouir, avant que le fils se rebelle et ne vous lâche.

« Songs For Drella », ce tombeau à Warhol, mais aussi ce pardon à un père putatif, est au demeurant le dernier bon disque que Lou Reed ait enregistré. Comme si, une fois le père mort, l’inspiration s’était définitivement tarie.

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  • Je voudrais en profiter pour rappeler l’album New York de Lou Reed aux paroles politiquement corrosives en particulier Strawman.

    Paul Le 29 novembre 2013 à 21:36
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