Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 20 juin 2013

Man of Steel, le côté obscur de la force

Déboulant en Europe, et sur près de six cent écrans français après avoir conquis l’Amérique Man of Steel, nouvelle version des aventures de Superman, offre à qui veut bien la regarder en face, une étrange représentation de notre monde, entre désir de destruction massive et révélation messianique. Un film symptôme.

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Soyez sympa, rembobinez

Voilà le genre de film à la projection duquel on assiste à la façon d’un(e) anthropologue (a)mateur, histoire de voir quelles histoires la peuplade étrange dans laquelle nous sommes immergés, c’est-à-dire la société occidentale globalisée, se raconte - et de quelle manière elle se les raconte. Un film, non pas pour soi, mais pour apprendre ce que sont les autres, ce qui les structure, comment au travers de personnages de (science) fiction, ils se représentent, eux-mêmes, et le monde dans lequel ils vivent. C’est-à-dire le nôtre. Superman, donc. Ou plutôt Man of Steel, nouvelle adaptation ciné du héros de papier à la cape rouge né à la fin des années 1930 aux Etats-Unis. Un film qui, en langue hollywoodienne, appartient à la catégorie des « reboot », c’est-à-dire consistant à revenir aux origines du personnage pour tenter d’en relancer la saga. Pour ce faire la Warner Bros a fait appel à un triumvirat de choc comprenant Christopher Nolan, auteur de la dernière trilogie des Batman, à la production, son scénariste attitré David S. Goyer avec derrière la caméra Zack Snyder déjà réalisateur de deux adaptations de comics ultra violents : Three Hundred et Watchmen.

Super Jésus ?

A l’issue de la projection, deux choses principalement auront donc frappé notre spectateur(trice) anthropologue. La première concerne le personnage de Superman lui même. Si le film reprend à la lettre la trame originelle de l’enfant des étoiles, survivant de la planète Krypton, exilé sur terre pour échapper à la destruction de son monde, il la redouble d’un enjeu messianique assez manifeste pour que l’on puisse sans peine établir une correspondance entre Superman et Jésus, celle-ci s’exprimant notamment lors de la première apparition face aux hommes de Superman, lévitant à trois mètres du sol, dos au soleil, et cape au vent. Un nouveau jésus donc qui en aura bavé parmi ses congénères, enfant cette fois-ci effrayé par l’étendu de ses capacités perceptives et de ses pouvoirs physiques, longtemps maintenu dans l’ignorance de son arrivée sur terre. Une sorte de mutant aussi, abritant en lui même de quoi reproduire toute une espèce, à la façon d’une bien étrange banque de sperme ambulante. Comme si, alors que les comics et leurs premières adaptations n’en faisaient qu’un monsieur muscle volant, ce Superman là exprimait le fantasme d’une nouvelle étape dans l’évolution de l’humanité. Etrange. Car alors que faire de l’ancienne version, devenue obsolète ? Loin des réflexions d’un comité d’éthique, Man of Steel poursuit alors son chemin vers ses morceaux de bravoure qui occupent l’intégralité de sa deuxième partie et qui voient Superman lutter contre quelques renégats eux aussi rescapés de Krypton, voulant éradiquer l’humanité pour s’établir en colonie sur Terre. Ici ce qui est mis en scène, c’est tout d’abord la virtuosité technique dans la représentation des combats. Des combats particulièrement destructeurs. Au point que l’explication convenue selon laquelle l’Amérique reviendrait sans cesse via le cinéma d’effets sur le traumatisme du 11 septembre ne tient plus.

De Caligari à Superman

Ici, et c’est notre seconde remarque, comme dans les autres films du genre, de IronMan à World War Z en passant par Avengers ce ne sont pas quelques tours qui volent en poussière, mais des villes entières qui sont saccagées. Comme si la destruction massive était devenue un trope commun, le moment d’une prouesse à chaque fois démultipliée, et l’expression manifeste d’un plaisir sadique. Tout se passe en effet comme s’il s’agissait là non plus d’une simple catharsis, mais d’un désir réel et récurrent de destruction des villes, d’un besoin d’en passer par l’épuisement physique de la cité pour revenir à une forme de paix. Une sorte de préparation visuelle et mentale, d’anticipation de quelque chose qui pourrait advenir. On songe alors ici à Siegfried Kracauer qui en 1947 avait mis en évidence dans son plus célèbre ouvrage De Caligari à Hitler la façon dont les films allemands des années vingt, remplis de figures effrayantes qui peuplaient l’inconscient de la société dans laquelle et pour laquelle ils étaient produits préludaient l’ascension puis l’avènement du nazisme. En ce sens, Man of Steel, excède les catégories de « bon » ou « mauvais » film pour se ranger dans celle des films symptômes de notre époque. S’en détourner au prétexte qu’ils ne nous « plaisent » pas constituerait une énorme erreur de jugement.

Man of Steel de Zack Snyder. Avec Henry Cavill, Amy Adams, Michael Shannon. En salles le 19 juin.

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