Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 9 janvier 2014

Marx Family : Karl, Groucho et Bernard

Un peu d’économie marxiste tendance Groucho... Sur les abus du droit de la propriété intellectuelle quand la Warner disputait "Casablanca" aux Marx Brothers, et sur la crise économique de 1929, magistralement résumée.

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Alors que les Marx Brothers préparent en 1946 le film A Night In Casablanca, ils reçoivent une lettre des bureaux judiciaires de Warner Brothers, qui les menacent d’intenter une action en justice s’ils continuaient à vouloir utiliser un titre selon eux trop proche du célèbre film Casablanca (avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman) sorti en 1942. Pour la réponse, c’est Groucho qui s’y colle.

« Chers Warner Brothers,

Il semble donc qu’il y ait plus d’un moyen de conquérir une ville et de la maintenir sous sa domination. Par exemple, jusqu’au moment où nous avons envisagé de faire ce film, il ne m’était pas venu à l’idée que la ville de Casablanca appartenait en exclusivité aux Warner Brothers. Cependant, ce n’est que quelques jours après l’annonce de notre film que nous avons reçu votre long document lourd de menaces nous intimant l’ordre de ne pas utiliser Casablanca.

Il paraîtrait qu’en 1471, Ferdinand Balboa Warner, votre arrière-arrière-arrière-grand-père, cherchant un raccourci vers la cité de Burbank [1], ait échoué sur les rivages d’Afrique et, élevant son alpenstock [2] (dont il devait plus tard tirer un joli stock d’actions en bourse), ait dénommé la ville Casablanca. Votre attitude tout simplement m’échappe. Même si vous envisagez de ressortir votre film, je suis sûr que le spectateur moyen pourra, en temps voulu, arriver à faire la différence entre Ingrid Bergman et Harpo. Je ne sais pas si j’en serais capable, mais je voudrais pouvoir essayer.

Vous prétendez que Casablanca est à vous et que personne d’autre ne peut utiliser ce nom sans votre permission. Et "Warner Brothers", alors ? Est-ce que c’est à vous aussi ? Vous avez probablement le droit d’utiliser le nom de Warner mais qu’en est-il de celui de Brothers ? Professionnellement, nous étions frères bien avant vous. Nous faisions la tournée des bleds en tant que Marx Brothers alors que le Vitaphone n’était encore qu’une petite lueur fœtale dans l’œil de son inventeur, et même avant nous, il y avait eu d’autres frères – les Frères Smith (ceux des petites pilules pour le rhume), les Frères Karamazov, Dany Frères, un arrière-centre de l’équipe de Detroit, et "Frère, Peux-tu te Fendre d’une Thune ?" »...

Cette lettre ne suffit pas. Il en fallut encore deux autres de Groucho apportant des « précisions » pleines de non-sens sur le scénario de leur film pour que Warner renonce à son action... C’était avant que ne prospèrent les prétentions des firmes à vouloir tout breveter.

« Marx, le petit jeu est fini ! »

« ...Je vais vous expliquer ce que signifie une couverture de 25 %. Disons par exemple que vous aviez acheté pour 80.000 dollars d’actions : il vous suffisait de donner comptant 20.000 dollars seulement. Vous deviez le reste à votre agent de change... Toutes les actions ne cessaient de monter en flèche. Lorsque nous étions en tournée, le producteur Max Gordon m’appelait chaque matin au téléphone uniquement pour me donner les détails du marché et me faire part de ses prédictions pour la journée étaient ne varietur : toujours au beau fixe ! Jusqu’alors je n’avais jamais pensé que l’on pût s’enrichir sans travailler...

Je n’ai pas assisté à la ruée vers l’or de l’année 49. Je veux dire 1849, bien sûr. Mais j’imagine que ce fut à peu près la même fièvre qui avait atteint les gens dans tout le pays. Le président Hoover était à la pêche ; et tous les autres membres du gouvernement fédéral semblaient ignorer totalement ce qui se tramait. Je ne suis pas certain qu’ils auraient pu réussir à rétablir la situation s’ils s’en étaient mêlés, mais les choses étant ce qu’elles étaient le marché continua à glisser gaiement vers son destin.

Un jour que personne n’a oublié, le marché donna des signes de manque de fermeté... Au premiers temps, la vente se fit sans désordre, mais très vite la pondération céda la place à la peur et tout le monde se mit à jeter des paquets d’actions dans l’arène qui devint rapidement une fosse aux lions à en juger par le peu qui put être sauvé. Bientôt les agents de change prirent peur eux aussi, et ils se mirent à réclamer à corps et à cris leurs marges additionnelles, les sommes restant dues après le dépôt des couvertures de 25 %. C’était de leur part une bonne plaisanterie, car presque tous les clients n’avaient plus d’argent liquide et les agents furent obligés de vendre à bas prix les actions qu’ils détenaient en dépôt...

Certains de mes amis perdirent des millions de dollars. J’eus plus de chance. Je ne perdis que 240.000 dollars (c’est-à-dire 120 semaines de travail à 200 dollars par semaine). J’aurais certainement pu perdre plus encore, mais c’était là toute ma fortune du moment. Le jour du dernier écroulement, de la convulsion finale, mon ami et ex conseiller financier Max Gordon me téléphona de New York. En cinq mots il me fit une déclaration dont je pense qu’un jour elle sera comparée à son avantage avec n’importe lequel des mots historiques de ce pays. Il me dit seulement "Marx, le petit jeu est fini !" Avant que j’aie pu dire un seul mot, il avait raccroché. Parmi tous le fatras des articles écrits par les économistes et les spécialistes, je ne pense pas qu’il s’en soit trouvé un qui ait résumé la catastrophe aussi bien que mon ami Gordon ».

Extrait de Groucho and me. Groucho Marx, Arthaud 1962

Et parce que des Brothers en entraînent d’autres, voici les Nicholas Brothers. Rien à voir avec l’économie, mais trois minutes de bonheur (extraits du film Stormy Weather, 1943).

Notes

[1Burbank est la ville de Californie proche de Los Angeles où Warner Brothers a son siège social.

[2Bâton alpin muni à sa base d’une pointe de fer, ancêtre du piolet.

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