A Tunis, devant le siège du premier ministre, l'un des militants reproduit une scène d'emprisonnement (photo: Laurent Hazgui /Divergence)
Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 22 avril 2013

Prisonniers, les oubliés du pouvoir naddhaoui

Depuis le 17 janvier dernier, un sit-in d’anciens prisonniers se tient devant la Kasbah de Tunis où siège le premier ministre. Essentiellement issus des rangs d’Ennahda, ces militants torturés dans les geôles de Ben Ali n’intéressent plus grand monde en Tunisie. Même pas leurs amis parvenus au pouvoir.

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« Vous voyez la série Prison break ? Et bien c’était ça, en pire. En quelque sorte, nous avons été sur les bancs de l’Université de Guantanamo et d’Abou Ghraib ! » Fethi Soumri, teint sombre, barbe dense, enfile son ex-tenue de prisonnier et trouve les moyens de plaisanter un peu. Dans les années 90-2000, il a passé huit années sous les verrous après en avoir vécu six autres en exil et en vadrouille dans la région. Parti par la Libye puis passé par « la Bulgarie, la mer, le Niger... », d’autres lieux encore, avant de se retrouver captif, d’abord du régime libyen puis dans son pays. En prison, il a été torturé, tout comme la poignée d’homme qui, ce dimanche 21 janvier, achève un 94ème jour de sit-in devant la Kasbah de Tunis où siège le chef du gouvernement tunisien.
Au dessus de leur campement de fortune - une table, des chaises, un matelas, quelques coussins et des couvertures - une banderole annonce un « sit-in de résistance pour l’aministie ». Une autre affiche les portraits de chahids -martyrs- morts dans les prisons de Ben Ali. Une cage de fer leur permet de reproduire des scènes de bastonnade et de torture. « Nous demandons simplement la reconnaissance officielle par l’Etat des violations commises dans les prisons tunisiennes. Et les moyens de vivre dignement dans la société, c’est un droit », résume Mekni Ezzeddine, 50 ans, « ancien étudiant et ancien entraîneur de Tae-kwon-do » tient-il à préciser, détenu, lui, pendant 3 ans et 3 mois.

Selon la Ligue tunisienne des Droits et libertés(LTDL), le nombre de prisonniers politiques sous le régime de Ben Ali a avoisiné les 30.000. Un chiffre qui monte à 45.000 si on compte les yousséfites sévèrement réprimés à l’époque de Bourguiba. En juillet 2012, près de 11.500 demandes d’amnistie générale et d’indemnisation avaient été déposées auprès du ministère des Droits de l’homme, selon la LTDL. En février 2011, un décret-loi relatif à l’amnistie générale a été adopté et beaucoup de prisonniers ont été libérés.

« Nous sommes des islamistes, des syndicalistes, des militants de Gafsa, des opposants de gauche, tous mélangés », assure Lokman, l’un des plus âgés qui a passé 15 années en prison, entre 1987-1990 et 1991-2003. De fait, la police de Ben Ali ratissait large quand il s’agissait de réprimer des opposants au régime. Reste que la très grande majorité des 30.000 prisonniers étaient des militants islamistes. Sur le sit-in de la Kasbah, il n’y a d’ailleurs que des militants d’Ennahda. Ce qui leur fait un point commun avec l’homme à qui ils demandent reconnaissance et réparation : Ali Laarrayedh, chef du gouvernement depuis le 22 février dernier, lui-même passé par la prison sous Ben Ali, est un « naddhaoui ». « On se fiche de son appartenance politique, assure Abdelkalek Aloui, autre rescapé des décennies de plomb. C’est au représentant de l’Etat que nous demandons des comptes. Ce n’est pas Ennahdha qui doit reconnaître notre condition d’anciens prisonniers, c’est l’Etat. » Mais il se trouve que l’Etat, aujourd’hui, en Tunisie, c’est Ennahda : même si les islamistes partagent le pouvoir avec le Congrès pour la république (CPR) de Marzouki et Ettakatol, cette troïka est largement dominée par la formation de Rached Ghannouchi.
Les militants de la Kasbah, comme le précise Abdelkalek, comptent donc « des amis au gouvernement ». Ils sont pourtant contraints, depuis le 17 janvier, de mener ce sit-in pour espérer se faire entendre. Sans succès. « C’est justement ça, le problème : les dirigeants actuels nous font passer le message que nous sommes leurs militants et que nous devons donc être capable de comprendre que vu l’état général du pays, il y a d’autres priorités », explique Abdelkalek. Les militants du sit-in ont recueillis le soutien des formations de gauche. Si Mekni s’en félicite, Abdelkalek est bien moins enthousiaste : « ils viennent nous soutenir avec l’idée d’en tirer un bénéfice politique, c’est du calcul. Ils voient cette mobilisation comme un outil de plus pour bloquer le pays. Mais au fond ils se fichent de nous, nous ne sommes pas de leur camp ». Ces militants d’Ennahda restés au pays, ils ont été les premières victimes des violences policières du régime et ont vu revenir leur chef historique de son exil londonien, un peu comme une fleur, après la chute du tyran. Deux ans après la révolution à laquelle ils considèrent avoir « contribué », ils font le constat amer que les hommes de Ghannouchi, parvenus au pouvoir ne prêtent qu’une oreille lointaine à leurs revendications. Même si, très récemment, le ministre de la Santé a appelé les médecins témoins d’actes de torture exercés sous l’ancien régime sur des prisonniers, « à présenter volontairement un rapport sur les atrocités dont ils ont été témoins », il flotte comme un sale parfum de cocufiction sur le sit-in.

Et les naddhaoui de la Kasbah apparaissent bien isolés sous leur auvent de fortune. En attendant la reconnaissance du statut de prisonnier politique et le rétablissement des droits (professionnels et médicaux notamment) ils témoignent de leur vécu, d’une « barbarie inhumaine » assène Abdelkalek. Il a passé cinq années passées en prison, de 1984 à 1987 et de 1989 à 1991. Il parle d’un jeune homme contraint de violer son frère aîné par les geôliers. De visages plongés dans des bassins d’excréments humains jusqu’à suffocation. De bastonnades menés à quinze sur un, à briser les bâtons sur un corps inanimé. Il parle de tous ceux qui sont morts. Et de son frère que l’on a dénudé, attaché et frappé devant lui, ligoté sur une chaise à qui l’on demandait de parler. « Mais je n’avais rien à dire ». Brusquement, la voix s’étrangle. Abdelkalek fait un pas de côté, s’isole cinq minutes. C’était il y a plus de vingt ans. Son frère est ressorti handicapé de cette séquence et lui, doit toujours se faire soigner de problèmes au ventre contractés durant ses années de détention. Son cas a été mentionné dit-il dans des rapports d’Amnesty International et de l’Onu. Un peu fanés, islamistes et ex-taulards maltraités, lui et ses camarades n’ont pas vraiment le profil séduisant - notamment pour les médias occidentaux - des jeunes « révolutionnaires tunisiens » de janvier 2011. Ils ne demandent pas à plaire, juste à être reconnus. Samedi 27, ce sera le 100 ème jour de sit-in. Ils promettent ce jour-là une action « surprise » annonçant un « changement de stratégie » pour se faire entendre. Mais elle sera « non-violente et pacifique »... pour ne pas trop embêter les « amis » au pouvoir.

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