Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 28 juin 2013

Quadrophenia, à propos des générations perdues

Ressorti en copie restaurée, Quadrophenia de Franc Roddam brosse le portrait désillusionné du mouvement mod, première expression générationnelle de l’Angleterre des années 1960. Un film musical, plus politique qu’il n’y paraît.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Brighton mon amour. C’était il y a bientôt cinquante ans. Dans les stations balnéaires du sud de l’Angleterre sixties, des hordes de jeune mods se donnaient rendez vous pour faire le coup de poing contre leurs ennemis jurés, les rockers. Les mods ? Vous savez ces jeunes gens qui ne roulaient qu’en scooter italien, et ne portaient sous leurs parkas militaires que des costumes ultra ajustés. Ces jeunes gens énervés qui dans un Royaume Uni tout juste assujettie à la société de consommation tentaient de trouver, via le modern jazz et le rythm’n’blues américain, via la revendication d’une élégance singulière une forme d’existence, de distinction serait on tenter de dire, qui leur soit propre. Un mouvement modernist incarné par des groupes tels que The Small Faces ou The Who. Cette histoire de (talking about my generation), oubliée dix ans après les faits, Pete Townsend, leader des Who, en fît d’abord un opéra rock, musicalement un peu gras du bide, avant que Franc Roddam ne s’en empare dans la foulée du revival mod de l’immédiat après punk pour une adaptation ciné emblématique.

Loubards vs minets ? On irait un peu vite en besogne en affirmant que la rivalité entre les deux tribus générationnelles n’aurait été qu’une question de musique et de look. Et on se tromperait tout aussi lourdement en analysant le phénomène comme l’expression d’une opposition de classes entre ouvriers- rockers et petits employés-mods. C’est que derrière les blousons de cuirs ou les parkas militaires, ce qui se jouait aussi pour cette jeunesse, sans autre avenir que celui de vieillir comme la génération précédente, concernait le rapport à l’autre, à l’immigré, au noir jamaïcain, avec d’un côté les tenants d’un rock blanc, sudiste, raciste et de l’autre les afficionados des musiques noires comme le modern jazz, le rythm’n’blues, la northern soul de chicago voire le ska jamaïcain.

Can you see the real me ? En tant que film, Quadrophenia, certes, ne tient pas ce discours directement. Attaché à la figure de Jimmy, jeune mod trouvant au milieu de sa bande de potes, une densité de vie que ni ses parents ouvriers ni l’humiliation quotidienne du salariat ne peuvent lui procurer, le film, que Franc Roddam réalise quinze ans après les évènements de Brighton, s‘attache plus à dénoncer dans l’illusion communautaire une bien faible digue face au sentiment d’aliénation de son personnage principal. Ainsi on pourrait appréhender les vingt premières minutes du film comme une critique grinçante de la monétarisation de la société de loisirs, tant à chaque séquence il est question du prix des fringues, de la dope, de la bouffe dégueulasse et même des sodas. Suit la description minutieuse d’une existence futile et survoltée, n’ayant d’autre finalité que l’oubli de soi, dans la danse, le sexe, l’ivresse médicamenteuse des amphétamines gobées comme s’il s’agissait de Tic Tac, et la violence. D’une certaine manière ce que Roddam donne à voir, c’est le modèle pérenne des générations perdues, des mods d’hier jusqu’aux cailleras d’aujourd’hui.

Des mods aux antifas ? On aurait quand même pu craindre que le film, découvert il y a plus de vingt ans dans une copie salement amochée, ait salement pris quelques rides. La restauration numérique qui précède la ressortie en salle de Quadrophenia, en effaçant les scories de l’image et du son, lui rend à la fois sa modernité et l’inscrit parmi les classiques du cinéma social-générationnel anglais. Quand à son lien avec l’actualité, il pourrait bien aussi s’exprimer visuellement par le biais d’un morceau d’étoffe. Celui des polos portés par Jimmy. Des polos siglés Fred Perry. Marque emblématique des mods anglais, avant que ceux ci ne se scindent en deux tendances : glam rock androgyne et original skinheads. D’une certaine manière, Clément Méric appartenait à cette deuxième mouvance. Opposé aux skins fascistes comme les mods l’étaient aux rockers racistes.

Quadrophenia de Franc Roddam. Avec Phil Daniels, Mark Wingett, Leslie Ash, Sting. En salles le 26 juin.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?