Accueil > Economie | Par Jérôme Latta | 21 janvier 2014

Rapport Oxfam : l’obscène confiscation des richesses

L’ONG internationale Oxfam, publie une étude qui donne une idée du creusement radical des écarts de richesse au cours des trente dernières années, dans le monde entier. Et montre comment la spoliation économique va de pair avec une dépossession politique.

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« Les inégalités économiques extrêmes et la confiscation du pouvoir politique sont trop souvent interdépendantes. Si rien n’est fait, la mise à mal des institutions politiques se poursuivra et les États serviront principalement les intérêts des élites économiques, aux dépens des autres citoyens. » Placé en exergue de l’étude de l’association Oxfam [1] « En finir avec les inégalités extrêmes », ce constat en résume parfaitement la teneur.

Inégalités : un désastre planétaire

Ce creusement des écarts de richesse n’usurpe pas le qualificatif de vertigineux, illustré par une kyrielle de chiffres affolants au point qu’ils deviennent abstraits... sans jamais cesser d’être obscènes.

  • • Près de la moitié des richesses mondiales est détenue par seulement 1 % de la population.
  • • La richesse des 1 % les plus riches s’élève à 110 trillions de dollars : c’est 65 fois la richesse totale de la moitié la moins riche de la population mondiale.
  • • La moitié la moins riche de la population mondiale possède la même richesse que les 85 personnes les plus riches du monde.
  • • Sept personnes sur dix vivent dans un pays où l’inégalité économique a augmenté au cours des trente dernières années.
  • • Aux États-Unis, les 1 % les plus riches ont confisqué 95 % de la croissance post-crise financière depuis 2009, tandis que les 90 % les moins riches se sont appauvris.
  • • Si la part de revenus allant aux 1 % les plus riches était restée la même qu’en 1980, le reste des États-Unis aurait disposé de 6.000 dollars supplémentaires par personne en 2012.
  • • La fortune combinée des dix personnes les plus riches d’Europe dépasse le coût total des mesures de relance mises en œuvre dans l’Union européenne.
  • • En 2013, 210 personnes sont devenues milliardaires, rejoignant ainsi un groupe de 1.426 personnes détenant une richesse nette de 5,4 trillions de dollars.

    Les principaux constats sont plus parlants les uns que les autres. L’accroissement de la part des revenus allant aux plus riches est aussi à l’œuvre dans les pays en développement, déjà les plus inégalitaires. La crise internationale n’a pas affecté la tendance à la concentration des revenus. Les politiques d’austérité ont brutalement frappé les franges les plus pauvres, mais elles ont aussi eu un impact sans précédent sur les classes moyennes. Et les conséquences de cet ordre mondial contribuent à le renforcer : perpétuation des privilèges, inégalité des chances, immobilité sociale, limitation de l’accès à l’éducation, aggravation des inégalités liées au sexe et à l’origine, diminution de la part du revenu affectée au travail au profit du capital...

Le libéralisme, un hold-up idéologique

Un intérêt majeur du rapport est qu’il insiste sur une confiscation qui n’est pas seulement économique, mais aussi politique, et qui repose fondamentalement sur une construction idéologique : « Oxfam a pu observer la manière dont les personnes et les groupes les plus riches confisquent les institutions politiques à leurs propres fins, aux dépens du reste de la société. Les niveaux inédits d’inégalité économique que l’on observe désormais sonnent comme un avertissement : en l’absence de contrôle, les institutions représentatives continueront de s’effriter et le déséquilibre du pouvoir entre les nantis et les pauvres pourrait devenir chronique et immuable. » L’ONG insiste en particulier sur « la surreprésentation massive des intérêts des riches » au sein des gouvernements.

Si corrélation et causalité ne peuvent être confondus dans l’analyse des données, la coïncidence entre la mise en œuvre des dogmes libéraux et l’envolée des inégalités est frappante.

Au travers des exemples édifiants des États-Unis, de l’Europe, de l’Inde, du Pakistan, du Mexique ou de l’Afrique, ce sont les conquêtes dévastatrices de l’idéologie libérale qui se trouvent illustrées. Les politiques fiscales injustes constituent un des bras armés de cette captation, au travers des impôts régressifs, des exemptions fiscales et de la tolérance envers les paradis fiscaux. C’est ainsi qu’une part significative de la richesse des plus nantis échappe aux évaluations : les sommes détenues offshore sont (prudemment) estimées à 18,5 trillions de dollars, soit... plus que le PIB des États-Unis (15,8 trillions de dollars). « Les membres les plus riches de la société ont non seulement obtenu une plus grande part du gâteau, mais se sont en outre retrouvés à payer moins d’impôts sur cette part. »

Résister et agir reste possible

En matière de dépenses publiques, « le cas le plus notoire et le plus révoltant est sans doute le plan de sauvetage de l’industrie financière au lendemain de la crise financière mondiale de 2008 », tandis que les politiques d’austérité et les coupes dans les dépenses publiques, dont même le FMI finit par reconnaître l’inanité, ne faisaient qu’empirer la situation et ses effets.

Le texte n’est cependant pas dépourvu de notes d’optimisme : le Brésil, le Mexique et l’Argentine sont parvenus à réduire les niveaux d’inégalité, même si ces pays partent de plus loin que les autres. Le Ghana a prouvé qu’il était possible de mettre en œuvre un programme transparent de redistribution de sa manne pétrolière, et dans de nombreux pays d’Amérique latine, la volonté politique a permis d’inverser le processus. Les auteurs en appellent aussi à reconsidérer le modèle de développement exemplaire... des États-Unis de l’après-guerre.

La prise de conscience et le rejet de ce système inégalitaire par les opinions publiques sont par ailleurs en hausse... et même les « élites » s’en inquiètent. Oxfam constate ainsi que le discours sur la prospérité partagée et la croissance inclusive (qui implique de considérer que le problème est l’appauvrissement, pas les inégalités) n’est plus de mise chez les tenants de la doxa économique mondiale : « Au lieu de cela, la croissance économique s’apparente à un jeu où le vainqueur rafle tout. De récentes conclusions suggèrent également que l’inégalité chronique freine la croissance économique à long terme et complique la lutte contre la pauvreté. »

Le rapport d’Oxfam estime que « l’heure est à la lutte contre les inégalités », et il est publié à la veille du Forum économique mondial, afin d’en interpeller les participants. À ce stade, il est fort peu probable que l’interpellation suffise.

Notes

[1Créée en 1942, Oxfam est une association britannique devenue en 1995 une confédération internationale de dix-sept organisations, aujourd’hui présente dans une centaine de pays, et dont l’objectif principal est la lutte contre la pauvreté et les inégalités – avec des préoccupations particulières pour le développement durable, le commerce équitable, la satisfaction des besoins humains élémentaires ou les droits civiques. www.oxfam.org.

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  • Oui, pour la lutte pour la richesse pour tous,
    tout mon soutien pour le développement durable, le commerce équitable, la satisfaction des besoins humains...

    Yamna DELGOULET Le 22 janvier 2014 à 19:43
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