Le 1er mai 2012, Paris © Patrice Leclerc / phototheque.org
Accueil > Société | Entretien par Jeanne Cherequefosse | 1er mai 2013

René Mouriaux : « La division éloigne les syndicats de leur base sociale »

À l’occasion du 1er mai, et au lendemain de la ratification de l’accord sur la sécurisation de l’emploi (ANI) par un certain nombre de syndicats, nous avons souhaité esquisser les contours de l’actuelle cartographie syndicale en France. Combien pèse qui ? Qui pense quoi ? Trois questions à René Mouriaux, politologue, spécialiste des syndicats.

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Regards.fr. La réforme de la représentativité syndicale de 2008 était censée améliorer les conditions de représentativité des syndicats en vue de leur participation aux négociations collectives, locales et nationales. Qu’en est-il ?

René Mouriaux. Sur le fond, les nouvelles règles sur la représentativité, basées sur les suffrages des salariés [1], sont tout de même une amélioration par rapport à la situation précédente qui reposait sur un décret unilatéral des pouvoirs publics. Plus de transparence donc - à condition que les statistiques ne soient pas manipulées - et une plus grande légitimité pour les syndicats appelés à la négociation.
Mais la loi sur la représentativité n’aura pas profondément modifié le rapport de force au niveau national. Certes, dans un premier temps, elle a eu des effets politiques, en creusant le fossé entre les deux syndicats majoritaires (CGT/ CFDT) et les organisations minoritaires (CFTC/FO/CGC-CFE), qui elles, craignaient, eu égard aux nouvelles règles, de perdre leur représentativité. En fait, cette division n’a pas eu lieu, pour preuve la CFTC, dont tout le monde pensait qu’elle était moribonde, a passé la barre des 10% et retrouvé un rôle stratégique en intégrant un pôle réformiste sur lequel peut désormais s’appuyer le gouvernement. Car la signature du récent accord sur la sécurisation de l’emploi (ANI) a provoqué une fracture entre syndicats signataires et non signataires. Les partisans de l’ANI, CFE-CGC et CFTC et CFDT, totalisant plus de 50%, on ne peut plus arguer, légalement, de la nature minoritaire de l’accord.
Partant de là, il faut aussi une capacité de mobilisation et des objectifs clairs. C’est là dessus que se fait le clivage actuel entre les syndicats dits réformistes, mais que moi j’appelle réformateurs, et les syndicats qu’on dit contestataires mais que l’on pourrait appeler de transformation sociale, qui ont une visée plus large que la négociation et le donnant donnant ou la gestion du système tel qu’il est.

Existe-t-il un décalage entre la capacité de mobilisation d’un syndicat sur le terrain et sa représentativité institutionnelle ?

Il est tout à fait possible qu’un syndicat ait une capacité de mobilisation bien supérieure à sa capacité de négociation. Les règles de la représentativité au niveau national ou au niveau des branches n’empêchent pas que des syndicats au niveau local aient une capacité de mobilisation et puissent à terme influencer le contenu des négociations. Reste à voir comment cela modifie les rapport de force sur le terrain. Si l’on prend l’exemple de l’usine Renault à Flins, il est évident que l’obtention de la construction de la Micra, contrepartie d’une augmentation du temps de travail et d’ une baisse de salaire, avantagera, au moins à court terme, la CFDT signataire de l’accord. Autre exemple, celui de Goodyear où la CGT largement majoritaire n’a néanmoins pas été en mesure d’obtenir la création de la SCOP.
Ajoutons que les règles juridiques ne sont jamais totalement neutres : la représentativité juridique peut aussi être un moyen d’écarter les syndicats n’ayant pas un seuil d’audience suffisant de la table des négociations. Le fond du problème c’est la faiblesse du taux de syndicalisation, même si les élections professionnelles montrent un attachement syndical beaucoup plus large que ne l’indique le nombre d’adhésions. Seul un projet commun et un rapprochement entre les syndicats, qu’il se traduise par une unité d’action, ou une unité organique, pourrait véritablement renforcer la représentativité des syndicats en France. La division est source d’éloignement entre les syndicats et leur base sociale. Au contraire, à chaque fois qu’il y a eu unification, comme en 1936 ou en 1943, il y a eu des poussées de syndicalisation.

Que pensez vous du fait qu’un accord puisse être validé par des organisations totalisant 30% des suffrages exprimés alors qu’il faut 50% pour s’y opposer ?

La loi fournit un cadre et des contraintes mais n’est pas à même de modifier substantiellement la donne. Il ne faut pas lui demander ce qu’elle ne peut donner et qui relève en fait de la vitalité du mouvement social. Si les salariés ne comprennent pas, faute de présentation claire et convaincante, les enjeux des luttes actuelles et les pièges qu’il faut surmonter, ce sont les idées dominantes qui passeront. Le rapport de force est là, quand bien même les règles seraient plus favorables. Il ne suffit pas d’avoir des électeurs : il faut leur indiquer une perspective, des objectifs et savoir protester et faire pression quand il le faut, par les manifestations ou même le recours à la grève. Les mécanismes de la représentativité favorisent les rapports institutionnels, qui ont leur intérêt, il faut être présent dans les négociations de convention collective, à l’Unedic etc., mais cette présence institutionnelle ne suffit pas.
C’est aussi et avant tout une question de contexte politique : la CGT, la FSU et Solidaires avaient tous trois appelé à voter contre Nicolas Sarkozy et pour une autre politique.
Or, au bilan des un an du PS, on constate que le gouvernement n’a pas tenu ses promesses de campagne, et sur le plan syndical il a, dès le premier sommet social, fait des concessions au Medef.
Il y a aujourd’hui du désespoir, du désenchantement, une peur très profonde, révélée par le sondage Ouest France du 28 avril sur la crainte d’une explosion sociale - même si dans l’état actuel des choses je n’y crois pas car la division du salariat, que concrétise les défilés en ordre dispersé du 1er mai, est trop importante. Le ras le bol pour le moment est présent, mais souterrain et peine à se structurer. Or en l’absence de solution syndicale ou politique, le défouloir c’est le Front national.

Notes

[1Pour être représentatifs les syndicats doivent totaliser au moins 8% des suffrages, à l’échelle nationale, lors des élections professionnelles, des élections TPE et des élections à la Chambre de l’agriculture.

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