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Accueil > Politique | Par Guillaume Liégard | 22 juillet 2013

« S’affranchir des schémas anciens », par Guillaume Liégard

La montée du FN, les évolutions des partis socialistes et sociaux démocrates, l’émergence de nouveaux mouvements populaire à l’échelle internationale…interrogent nos cadres politiques et questionnent la stratégie d’union de la gauche qui organise en profondeur la gauche française depuis 1965. Union de la gauche, break ou rupture ? Le débat doit s’organiser. Dans le numéro d’été de Regards, Jean-Luc Mélenchon livre sa vision. Ici, Guillaume Liégard, membre de la Gauche anticapitaliste, nous donne son point de vue.

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« L’avenir nous tourmente, le passé nous retient, c’est pour ça que le présent nous échappe » Gustave Flaubert

La crise que connaît l’Europe n’est pas une crise conjoncturelle. Elle est la double résultante d’une crise de la domination occidentale, en place depuis au moins le XIXème siècle, et d’une crise de suraccumulation du capital, non résolue, depuis le début des années 1970. Le capitalisme mondialisé bouleverse non seulement la situation internationale mais aussi la texture même de nos sociétés avec l’atomisation du salariat, l’explosion du précariat et du chômage de masse, les effets d’une urbanisation généralisée ou encore l’essor d’Internet.

Pour une gauche de transformation, une stratégie de conquête du pouvoir suppose une articulation entre mobilisations sociales et victoires électorales. L’unité organique des opprimés dans un seul parti ou front est un leurre, ce qui suppose le moment venu des alliances. Il en a toujours été ainsi, y compris pour l’Octobre russe. Mais les forces pour une telle alliance ne sont pas encore constituées.

La victoire d’une gauche, fidèle à un projet d’émancipation, doit prendre en compte trois éléments : un changement de nature de la social-démocratie, une crise du mouvement ouvrier qui impose de repenser en profondeur notre projet et nos formes d’intervention, l’émergence de nouveaux mouvements de masse. L’avenir ne sera pas la répétition des schémas anciens.

Une social-démocratie actrice de la contre-réforme libérale

Dans les rapports internes à la gauche, le vieux clivage réforme ou révolution n’a plus lieu d’être. Longtemps l’objectif – au moins affiché – entre ces deux pans de la gauche est resté le même, seuls les moyens divergeaient. La gauche de rupture reprochait aux sociaux-démocrates le caractère timoré de leurs réformes quand ces derniers opposaient leur réalisme et leur capacité à améliorer concrètement la vie du plus grand nombre. Or, aujourd’hui, les politiques menées par les différents partis socialistes européens s’inscrivent pleinement dans le cadre de la contre-réforme néolibérale, en accompagnant et anticipant les mutations exigées par le capitalisme mondialisé. Les programmes sont désormais incompatibles, ce qui ruine fondamentalement toute stratégie d’union de la gauche.

La social-démocratie européenne est aujourd’hui un champ de ruine. Partout, l’affaiblissement, la perte de substance a pris d’effarantes proportions, même pour les plus beaux fleurons comme le parti social-démocrate suédois passé de 1,1 million d’adhérents (pour un pays de moins de 10 millions d’habitants !) au milieu des années 70 à 125 000 aujourd’hui. La politique traditionnelle de la social-démocratie, keynésienne, est sapée par l’évolution du capitalisme.

Le projet du Front de Gauche doit viser à rassembler toutes celles et tous ceux qui n’ont pas renoncé à transformer cette société. Il ne fait guère de doute que, sur une telle perspective, coexisteront une aile plus radicale, un « centre » et un courant d’adaptation. Que ce dernier courant soit issu ou non de la tradition social-démocrate, nul ne peut le savoir. Que notre objectif soit de travailler les contradictions qui la traversent, c’est en revanche une certitude.

Une crise du mouvement ouvrier

La crise de la social-démocratie est un fait mais peut-on affirmer pour autant « qu’une autre gauche a commencé à prendre la relève », comme l’affirme Mélenchon. Oui, des luttes de résistances, diverses, protéiformes existent. Oui, Syriza perce, Izquierda Unida en Espagne s’affirme et le Front de Gauche a réalisé un beau résultat à la présidentielle. Mais devant l’ampleur des attaques, « le fait que la crise du néolibéralisme puisse se dérouler de façon si étrangement pacifiée, bien loin des âpres batailles qui avaient présidé à son installation, témoigne de façon déconcertante de l’étendue de son triomphe » [1]. Les mobilisations sociales et les résultats électoraux ne sont pas à la hauteur des attaques.

Le courant communiste et toute la gauche de rupture n’échappent pas à la crise du mouvement ouvrier. Dans les quatre principales puissances économiques de l’Union Européenne (Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie), la gauche radicale n’apparaît pas comme une alternative crédible, ni ne polarise la vie politique. La crise du mouvement syndical est un autre indicateur. Ajoutons l’épuisement d’une génération militante issue des années 1968 qui, petit à petit, part à la retraite, sans qu’une relève équivalente trouve sa place.

Il ne suffit pas de gagner des parts de marché au sein de la gauche, car ce marché se contracte. Le concept de gauche lui même apparaît obscurci car associé, qu’on le veuille ou non, à la politique du PS. Depuis plus de trente ans, les politiques des gouvernements de gauche comme de droite ont choisi le même cap. Cela signifie que pour une fraction de plus en plus importante de la société, en gros les moins de quarante-cinq ans, ce brouillage idéologique est leur seul vécu politique. Le clivage gauche/droite leur apparaît moins opérant. Les deux dernières partielles, dans l’Oise et le Lot-et-Garonne, montrent qu’une fraction non négligeable de l’électorat PS vote FN au second tour. Nous sommes confrontés à des problèmes nouveaux qui appellent des réponses nouvelles.

Pour dégager une perspective majoritaire, il faut renouer les fils avec cette partie des catégories populaires qui a déserté le camp de la gauche. Nous sommes donc confrontés à une tension difficile. Il nous faut, d’un côté, travailler les nombreuses contradictions de l’électorat de la gauche gouvernementale, et, de l’autre, aller chercher celles et ceux qui ne se reconnaissent pas, ou plus, dans le camp de la gauche assimilée à des politiques austéritaires.

Laisser le mort, saisir le vif

L’union de la gauche est une stratégie qui a permis aux partis sociaux-démocrates d’accéder au pouvoir avec l’appui de courants plus radicaux. L’inverse ne s’est jamais produit. Et dans des périodes de forte radicalisation, devant la poussée des organisations voulant rompre avec le système, les partis socialistes ont souvent fait le choix de rallier le camp d’en face. Face à la montée du FN et la radicalisation d’une partie de l’UMP, la petite musique de l’unité de la gauche reprend corps. Elle doit être sans faille, sans exclusive, dès lors qu’il s’agit de combattre l’extrême droite. Mais se placer à la remorque du PS, au nom du moindre mal, n’est au final un rempart de rien. Notre indépendance vis-à-vis du PS est la condition sine qua non pour remettre en marche l’espérance, meilleure antidote au FN.

Mais notre rapport au Parti socialiste ne fait pas une stratégie. Une crise économique, même lorsqu’elle se traduit par des attaques d’une grande brutalité et de profonds reculs sociaux, ne génère pas de processus mécanique de radicalisation. Voilà notre chantier.
L’apparition de luttes populaires à travers toute la planète, de la Tunisie au Québec, du Brésil à la Turquie, montre qu’une issue positive est possible. Il se produit une synchronisation des luttes car le système craque de toute part. Sans spéculer de façon messianique sur la portée de ces luttes, une gauche de transformation sociale a plusieurs tâches immédiates. Pour les mener à bien, elle doit se doter d’une stratégie de prise de pouvoir, même algébrique et inachevée. Il n’y aura pas de transformation de la société sans l’existence d’un projet alternatif, d’une espérance collective instrument de la cohésion des opprimés. Cela ne veut évidemment pas dire que ce projet sera le principal ressort des mobilisations. C’est en général beaucoup plus simple que cela : le pain, la paix... Mais à bien des égards, le vide politique est aujourd’hui un vide idéologique. Le travail de réappropriation d’un projet d’ensemble est en marche, notamment autour de la perspective écosocialiste. Mais il serait prétentieux de dire que nous avons résolu le défi programmatique du XXI° siècle, que ce travail est achevé [2]. C’est un processus d’élaboration au long cours qui ne peut simplement se faire à froid.

La question des mobilisations sociales, celle de l’irruption des masses, est plus que jamais décisive. Il faut penser l’unité de la radicalité sociale, sociétale et politique. Il existe certes une autonomie de la sphère politique et il peut donc exister des discordances, des déconnexions entre situation sociale et résultats électoraux mais seulement dans une certaine mesure. Et lutter ne suffit pas, il faut aussi pouvoir gagner, même un peu. Il ne s’agit donc pas de l’attente eschatologique des grandes mobilisations populaires qui font le charme de l’extrême-gauche et qui relèvent d’En attendant Godot. Etre capable d’intervenir sur les fronts sociaux est désormais une tâche majeure pour le Front de gauche. Sans se tromper sur son rôle, il ne s’agit pas de chapeauter ou de prendre la tête de quoique ce soit (ou de le croire), mais d’être un acteur avec d’autres des mobilisations à venir. Sans hiérarchie et sans instrumentalisation. Ces éléments doivent nourrir une réflexion pour produire les références, un corpus de propositions cohérentes et articulées qui ne tombent pas dans le maximalisme revendicatif. Mais il faut rompre avec la division des tâches entre mouvements sociaux et mouvements politiques si prégnante dans ce pays.

Les coordonnées de la situation européenne, en particulier dans la zone euro, imposent une réponse à cette échelle par la construction d’un bloc de gauches anticrises. Les rebondissements à venir, le développement des mobilisations dans le sud de l’Europe nécessitent des réponses coordonnées. En France, cela signifie oeuvrer au renforcement et au développement du Front de gauche. La transformation de celui-ci en nouveau parti ne se proclame pas. L’idée d’un parti large, unifié autour d’une même vision du monde, est prématurée. Sans irruption d’un mouvement de masse produisant de nouvelles expériences, sans une grande question politique susceptible d’homogénéiser, ce qui l’emportera à court/moyen terme, c’est une pluralité des visions politiques. Cette diversité doit être comprise comme une richesse. Il n’y aura pas de nouveau développement du FdG sans une approche ouverte de sa construction qui doit dépasser le cadre d’un simple cartel. L’équilibre entre le respect des forces et courants existants d’une part et la capacité à agréger de nouveaux secteurs organisés ou non n’a rien d’évident. Les formes et les modalités d’élargissement et d’appropriation populaire du FdG sont sans doute à inventer.

Mais porter le meilleur des traditions du mouvement ouvrier ne suffira pas. Un mouvement d’ensemble fera émerger du neuf comme par exemple le mouvement des Indignés en Espagne. La jonction possible entre une partie de ce mouvement et la Gauche Unie dans ce pays est un champ stratégique prometteur et trace une alternative tournée vers l’avenir. Il est difficile de prévoir les contours que prendrait un tel mouvement en France, mais, à la chaleur des mobilisations, émergeront aussi des formes politiques nouvelles. C’est dans la capacité à saisir en dynamique la situation politique, dans notre volonté de laisser le mort pour saisir le vif que nous pourrons être des candidats légitimes au pouvoir. Il ne s’agit pas de nier les difficultés d’un tel projet, mais mener les batailles nouvelles avec les stratégies d’hier, c’est réinventer la ligne Maginot. L’urgence sociale, politique et écologique nous impose d’autres ambitions.

Notes

[1Susan Watkins, Editorial de la New Left Review (NLR II-61, janvier-février 2010) in Agone n°49.

[2Quelques réflexions sur les questions stratégiques : www.europe-solidaire.org.

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  • "C’est dans la capacité à saisir en dynamique la situation politique, dans notre volonté de laisser le mort pour saisir le vif que nous pourrons être des candidats légitimes au pouvoir". Oui ! Laisser le mort çà commence par faire du FDG plus qu’une addition de chapelles plus ou moins intellos mais une seule grande force politique capable de montrer à la société qu’elle est capable de s’unir avant de rassembler. Je crois que la difficulté qu’il nous faut dépasser d’abord est là sinon comment être pris au sérieux par les citoyens surtout vu la hauteur où nous mettons la barre...

    Cincinatus Le 24 juillet 2013 à 10:16
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  • D’accord sur la crise de la social-démocratie. En revanche, dire que l’union de la gauche c’est forcément se mettre à la remorque du PS m’apparaît profondément démobilisateur. Ceci a été vrai par le passé. Mais le PS actuellement au pouvoir mène une politique qui ne la relie plus à aucun héritage de la gauche et la coupe d’une base populaire : comme vous le dites très bien, sa politique "s’inscrit pleinement dans la contre-réforme néolibérale".
    L’intérêt est que cela laisse "un boulevard" à la gauche authentique d’imposer une autre voie capable de renverser la domination du PS. Dès lors, l’union de toutes les obédiences de gauche (socialistes et écologistes refusant la politique d’austérité, communistes, trotskistes, altermondialistes...) est incontournable !

    Cyril Le 28 juillet 2013 à 12:24
       
    • Unir les forces qui sont à la gauche du PS (qui lui même est désormais à droite), d’accord. Mais si la stratégie se calque sur la nécessité de débattre avec la gauche socialiste et EELV, alors nous adoptons une démarche qui ne vise que le traditionnel "peuple de gauche" dans sa composante écoeurée par le social-libéralisme. C’est trop peu car s’attaquer au libéralisme aujourd’hui, c’est s’attaquer au capital et il convient pour tenir le choc de ne pas viser un 51/49 mais une majorité bien plus large (et vraiment mobilisée car les élections ne font pas tout). Evidemment, dans cette logique, notre réserve se situe alors principalement chez les non-inscrits, les abstentionniste et ceux qui votent "contre le système" en se trompant de bulletin. Et pour ceux-là, gauche et droite, ils en ont fait l’expérience, c’est pareil, ou quasi. Alors brandir le drapeau de l’union de la gauche, c’est se tirer une balle dans le pied... même si, bien évidemment, cela ne dispense pas d’inviter toutes les vraies gauches à se rassembler... sur cette base nouvelle qu’est la lutte contre le libéralisme austéritaire donc contre toutes les droites, décomplexée (l’UMP) ou complexée (le PS).

      alain31 Le 10 août 2013 à 22:03
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