Accueil > Politique | Par Samy Johsua | 28 octobre 2013

Samia, « la courageuse »

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Dans toute la ville de Marseille, il fut impossible de rater les affiches de Samia Ghali, avec pour seule mention « la courageuse ». Et voilà une gloire nationale rapide pour la Maire des 15ème et 16ème arrondissements de Marseille. Notoriété qui a débuté avec sa proposition fracassante d’en appeler à l’armée dans les Quartiers Nord, s’est accentuée avec sa consécration comme représentante patentée de leur population, et a atteint des sommets après le résultat surprise du premier tour de la primaire socialiste et la campagne acerbe « Marseille contre les Parisiens » entre les deux tours. On en oublierait presque son soutien à Valls, la manifestation dont elle a pris la tête contre un camp de Roms dans son quartier, son appréciation quasi positive de l’incendie d’un autre de ces camps par « de bons citoyens ». Et son travail main dans la main avec FO dans sa Mairie, obtenant la quasi liquidation des autres syndicats. La voilà ironiquement acclamée par la droite, et adoubée par Ségolène Royal qui en a oublié que Mennucci fut son directeur de campagne.

Le parcours de Ghali devrait légitimement faire rêver. Une jeunesse perturbée dans des Cités délabrées, un engagement politique précoce. A la force du poignet, la voilà devenue sénatrice. Comme elle dit elle-même à très juste titre, pour une femme et « avec le nom que je porte » ce n’est pas si courant. Le début de l’affaire d’ailleurs est encore plus exemplaire. Elue socialiste dans cette Mairie d’arrondissements, elle est repérée rapidement par Guy Hermier. Cet intellectuel communiste tout en finesse, très populaire dans les quartiers nord comme dans le reste de la Ville, conduit alors une politique en rupture radicale avec les traditions clientélistes. Il fut un des rares dirigeants communistes à s’opposer au soutien à Tapie, à la grande époque de ce dernier où la Mairie et la gauche lui tendaient les bras. Dix ans après la mort de Hermier, Samia Ghali, devenue Maire, organisait une commémoration ouverte à tous les anciens collaborateurs du député Maire décédé (dont Mennucci, élu en même temps que Ghali en 1995). Laquelle assemblée fut introduite par le nouveau mentor de la sénatrice, Jean Noël Guérini, déjà mis en cause dans maintes affaires à ce moment. De quoi faire se retourner dans sa tombe l’ancien responsable des « refondateurs communistes » !

Toute la contradiction de la trajectoire de Samia Ghali est là. Son succès à la primaire est incontestable. Mini bus ou pas, c’est une performance d’avoir réussi à mobiliser bien plus de 10 000 votants en sa faveur. Succès qui tient d’abord dans la mobilisation de plusieurs réseaux clientélistes. Celui, indirect, de Gaudin ; celui plus actif de FO (mais qui s’est révélé finalement peu puissant vu le nombre important de votants) et bien entendu celui de Guérini. Celui de la député Sylvie Andrieux, elle-même condamnée en première instance (et fortement opposée par ailleurs à Guérini, rien n’est simple à Marseille). Et enfin le sien propre au premier chef, construit autour de sa fonction de Maire, mais largement appuyée sur les moyens Conseil Général. Et aussi évidemment celui de la communauté d’origine qui est la sienne (les chaouis, partie de l’immigration algérienne). C’est ce dernier point qui a concentré la critique en « communautarisme ». Mais une critique très ambiguë au demeurant. Marseille est une ville de « communautés » dont les liens se fondent sur la difficulté de survivre après une émigration toujours difficile sans l’aide de ces réseaux particuliers. Italiens, Corses, Portugais, Espagnols, Arméniens, Juifs de toute origine, Pieds Noirs (une communauté carrefour d’autres communautés), Libanais, Kurdes. Et bien sûr Maghrébins (en fait plus spécialement Marocains, Tunisiens, Algériens –Kabyles, Chaouis et autres-… et là encore avec d’importantes différenciations), maintenant Comoriens. Ces « communautés » ont été (et continuent à être pour les plus récentes) des réseaux de survie ou au moins de convivialité dans un monde hostile. A proprement parler il n’y a « communautarisme » que si ces appartenances indéniables conduisent à s’opposer les unes aux autres au lieu de trouver des points de sublimation communs. Ces deux processus ont toujours été en concurrence à Marseille et le sont encore.
Par le passé un des points de convergence fut l’engagement politique, singulièrement à gauche (ou dans le mouvement ouvrier au sens large, ce qui va de pair avec une division de classe dans la communauté) et, moins nettement mais quand même, dans le gaullisme tendance extrême, et encore plus anciennement dans la démocratie chrétienne. La crise historique du mouvement ouvrier d’une part, celle du gaullisme de l’autre ont affaibli considérablement cette voie politique sans que pour autant elle disparaisse, heureusement.

L’autre point de convergence est toujours présent, c’est d’abord la revendication de l’appartenance nationale française et à ses « valeurs », constamment bafouées d’ailleurs, de liberté, d’égalité et de fraternité, comme l’a montré la marche pour l’égalité, partie de Marseille, dont on commémore les 30 ans. Mais incontestablement c’est surtout la revendication d’être marseillais. Comme l’a rappelé le collectif du 1er juin 2013 « Nous sommes tous des marseillais ». Or le renforcement de la coupure Nord/Sud de la Ville (et la fermeture qui en découle dans certaines cités et en particulier au niveau scolaire) a tendance à mettre en crise aussi cela. Les appartenances communautaires évoluent alors parfois en oppositions. En particulier (c’est la donnée principale) sous la forme d’un racisme débridé, de rejet et de mépris pour les dernières immigrations, fonds commun du FN, de la droite (en grande partie) voire de secteurs entiers du PS. Puis, possiblement, mais ce n’est pas fait encore loin de là, sous la forme d’une revendication identitaire réactive des communautés les plus récentes.

Le vote pour Ghali a dans ces conditions pris effectivement l’allure d’une affirmation propre des grandes cités populaires, pour la première fois avec cette dimension. Avec une espèce même de fierté d’y être enfin parvenu. En contrepartie les réactions contre cette affirmation, comme certaines déclarations de concurrents socialistes de la Primaire, furent indéniablement racistes. Ce n’est pas le cas de Mennucci qui, on le sait moins, a ses propres réseaux d’implantation fonctionnant à l’identique dans une partie de ces populations, surtout dans son secteur municipal. Et qui, personnellement, n’est pas porté à ce racisme de base. Mais qui assume et revendique une solidarité sans faille avec le gouvernement (que lui reproche Ghali à juste titre). En particulier la défense de la politique d’austérité gouvernementale, mais là c’est une donnée en commun à tous les candidats de la Primaire, Ghali comprise.

Dans le même mouvement le succès de Ghali a été accompagné du fait patent que seuls en définitive les mécanismes clientélistes se sont montrés aptes à une telle affirmation. Samia Ghali n’ayant par ailleurs avancé, en dehors des affirmations hyper sécuritaires, que très peu d’options programmatiques à proprement parler. Même chose pour un concurrent moins connu à la même fonction de représentation, Karim Zeribi, patron de la RTM (les transports), figure à fort potentiel médiatique local. Député européen EE, il a obtenu une majorité locale dans ce parti, à l’aide de cartes considérées comme de complaisance par nombre de dirigeants locaux du parti (mais reconnues tranquillement valables par la direction nationale de EE). Et, lors des dernières législatives, il a montré une capacité clientéliste et de reconnaissance identitaire avec exactement les mêmes racines et mécanismes (lui aussi fut soutenu par les réseaux de Guérini). Comme si l’un n’allait pas sans l’autre : l’obtention de la reconnaissance des quartiers populaires avec le mécanisme clientéliste qui fait l’élection du Maire depuis les années Defferre jusqu’à aujourd’hui. Ce qui donne tout le drame de la situation marseillaise. Il n’y a pourtant pas de fatalité. On peut quand même sortir de ce mécanisme lié, comme l’a montré la mobilisation citoyenne autour du « Collectif du Premier Juin » et son panel de propositions concrètes, qui a montré qu’une autre voie est possible. Mais pour l’instant, trop étroite.

Dans le contexte général que tout le monde connaît, ceci peut évoquer des précédents dramatiques, comme celui de l’affirmation de la communauté corse avant guerre par la montée politique de Sabiani (homme fort de la Municipalité, passé de la gauche au PPF de Doriot et à la Collaboration), appuyée sur le célèbre tandem de gangsters, Carbone et Spirito.

Certes on n’en est pas là et il serait absurde de considérer que l’évolution politique des uns et des autres (donc de Samia Ghali) serait écrit. Mais, à travers le prisme très particulier de la situation marseillaise, on mesure ce que signifie concrètement la politique libérale globale depuis 30 ans, cautionnée par la direction du PS. Brisant tout espoir de progrès commun, cette politique nie toute opposition de classe, pour ne laisser que l’idéologie du « chacun pour soi ». Laissant comme seule porte fallacieusement ouverte celle de la guerre de tous contre tous, elle peut conduire aux pires extrémités. Et on mesure en même temps combien le surgissement d’une alternative réellement à gauche est indispensable, misant sur l’union de ceux d’en bas contre ceux d’en haut et sur la pacification des relations entre communautés. Une lueur d’espoir cependant : contrairement à Paris, et comme à Lyon, la deuxième ville de France comptera avec une liste de large ouverture initiée par un Front de Gauche uni. Laquelle ne règle pas tout, loin de là. Mais donne les moyens minimaux d’envisager une autre situation que celle, délétère, qu’a révélée et accentuée la primaire PS.

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Vos réactions

  • Voici le genre d’ article qui explique pourquoi je ne suis plus abonné à Regards depuis deux mois ( vous transmettrez à Martelli et à Autain de ma part ...)

    Regard auto centré et partial de la situation marseillaise ..qui oublie les relations difficiles au sein du Front de gauche entre PC et le reste ( Ga , Gu , Pg ) dont la force militante est devenue quasi nulle au vu des effectifs : la rupture communautaire décrite par Johsua existe aussi au sein du Front de gauche entre le PC du 15ème , de certains quartiers du 5ème et la gauche radicale de la Plaine du 456 ...

    L auteur de cet article ne se pose pas la question du sens d’ une liste d’ union " EELV , NPA , PG , GA " à Istres dont le seul but est de s’ opposer à une majorité institutionnelle et municipale certes criticable mais dont la conséquence sera peut être de faire perdre une ville rouge dans le sac de la droite ou pire ... GA ou la perte des élus assurés pour le Front de gauche !

    Mais bon Johsua est devenu une marque de fabrique de "didacticien de la politique à la Gauche de la Gauche " : son aura est reconnue et en soi sa présence régulière dans les articles de MédiasRegards montre que la question de l’ équilibre de la parole est aussi une question difficile au sein de forces vantant à longueur de texte et de statuts la "nécessaire démocratie , parités " ...

    Mon dieu que cette période est déprimante sur le plan politique !

    Thierry HERMAN

    THIERRY HERMAN Le 28 octobre 2013 à 23:34
       
    • Cet Herman est toujours à côté de la plaque. Son moteur : casser du Front de gauche comme on va "casser de l’arabe ou du PD" ! A moins qu’il ne soit un porte-flingue du PS et qu’il ait reçu des enveloppes pour ça... Ce qui expliquerait aussi le fait qu’il ne soit pas resté bien longtemps dans les organisations du Front de gauche dont il a soigneusement fait le tour mais dont il n’a rien obtenu en contrepartie.

      L’Humain d’abord Le 30 octobre 2013 à 14:56
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  • Au secours Clémentine vient faire l’arbitre...

    Michel GUENOT Le 29 octobre 2013 à 13:57
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  • Voici le genre d’ article qui explique pourquoi je vais m’ abonner à Regards( vous transmettrez à Martelli et à Autain de ma part ...).

    reneegate Le 30 octobre 2013 à 14:03
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  • Ce qui est aussi certain c est que l’ auteur de l’ article plus haut porte en lui même l’ échec de son ancienne organisation ou anciennes organisations pour ce qui est de mailler les "quartiers populaires" en terme de territoire militant : échec cruel de la LCR , puis du NPA , puis d’ autres plus petits groupes qui refusent de comprendre l’ importance de l’ effet de masse dans une action politique ou qui le critiquent quand ils l’ observent jalousement chez le voisin communiste ou socialiste

    THIERRY HERMAN Le 12 novembre 2013 à 20:59
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  • guy HERMIER un des seuls dirigeants communistes à s’opposer au soutien à Tapis ! comment peut on ecrire de tels mensonges ?
    Guy,c’est exact, était en opposition totale avec Tapis et ses methodes mais pratiquement l’ensemble des responsables du 13 et de la Région PACA l’étaient aussi...LA PREUVE LE MAINTIEN DE LA candidature Hermier au 3e tour de scrutin à la présidence de Région en 1992 face à Gaudin et à Tapis ... décidé par le comité régional du Parti Communiste Français

    Alors que penser de cet article de Joshua.....

    A.G Le 16 décembre 2013 à 16:00
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