Accueil > Culture | Entretien par Caroline Châtelet | 20 mai 2015

Stéphane Brizé : « "La Loi du marché", un film qui parle de notre monde »

En compétition au Festival de Cannes, interprété par Vincent Lindon et des acteurs non-professionnels, La Loi du marché aborde avec un réalisme convaincant la violence du travail. Rencontre avec son réalisateur, Stéphane Brizé.

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Septième long-métrage de Stéphane Brizé, La Loi du marché suit un homme au chômage. Incarné par Vincent Lindon, Thierry réalise le parcours de la majorité des demandeurs d’emplois, enchaînant entretiens avec son conseiller Pôle Emploi, entretiens d’embauche et formations à la recherche d’emploi. Mais lorsqu’il retrouve enfin du travail, le quinquagénaire est confronté à un dilemme, sa fonction de vigile dans un supermarché lui imposant de réprimer des plus pauvres que lui et de surveiller ses collègues. Du travail, oui, mais à quel prix ?

Avec une précision implacable, La Loi du marché révèle à travers le parcours de Thierry autant les situations d’humiliations subies dans la recherche d’emploi que les situations d’oppression auxquelles peuvent contraindre le travail. Faisant le choix d’un réalisme direct et sans fard, Stéphane Brizé filme à hauteur d’homme et offre à Vincent Lindon – avec qui il tourne pour la troisième fois – un rôle à sa mesure, l’interprétation rigoureuse et pudique de ce dernier énonçant l’impuissance générale face à un système.

Regards. Que représente pour vous le fait d’être en compétition à Cannes avec ce film-là ?

Stéphane Brizé. Je ne sais pas s’il faut dire « avec ce film-là ». Cannes est la vitrine la plus énorme pour présenter un film. C’est une situation unique et je trouve ça exceptionnel de pouvoir montrer un film qui parle de notre monde, qui témoigne des drames d’aujourd’hui, à cet endroit-là.

Quelle place occupe La Loi du marché dans votre parcours ?

Chacun de mes films s’est fait à un moment donné et n’aurait pas pu se faire à un autre. Ce qui est très important, c’est que quand je fais le film, je dois être capable de me mettre en danger, de me dire que je ne sais pas tout, de me mettre en position de déséquilibre pour pouvoir inventer à mon simple niveau, très modestement. Pour ne pas être en sécurité, il fallait ici que j’arrache la caméra du sol et que je mette Vincent Lindon face à des comédiens non-professionnels. S’il y a toujours eu dans mes films la nécessité de filmer des dysfonctionnements, jusqu’alors je filmais des dysfonctionnements intimes. Après Quelques heures de printemps, j’avais le sentiment d’être au bout de quelque chose. J’étais aussi arrivé à un temps de plus grand apaisement – faire des films s’inscrit également dans un parcours intime – qui me permettait d’ouvrir la porte sur notre monde et de mettre en perspective un personnage dans son contexte social.

« Thierry est un homme qui fait ce qu’il peut avec les mots »

Vous avez aussi choisi de ne pas donner de dialogues aux acteurs, leur expliquant chaque situation de jeu. Qu’est-ce que ce mode de travail permettait ?

La question que je me pose à chaque film est : quel dispositif imaginer pour être le plus réaliste possible et créer du réel dans le cadre d’une fiction ? Là, j’ai juste poussé le potentiomètre et intégré face à un acteur professionnel des comédiens non-professionnels. La nécessité d’un acteur ultra confirmé pour traverser le film, c’est que Vincent Lindon crée par sa présence de la fiction dans un cadre cinémascope. La nécessité de comédiens non-professionnels relevait – pour nombre d’entre eux – du fait qu’ils jouent ce qu’ils sont dans la vie dans le cadre de leur profession. Le personnage de Thierry se retrouvant dans plusieurs situations de rapports sociaux – avec sa banquière, un agent de Pôle emploi, etc. –, j’avais besoin de nourrir ces échanges d’hyperréalisme. Toute profession a un rapport à la langue propre et chaque personne possédait ainsi le langage idoine. Cela fait que Vincent se retrouve en situation de fragilité. Si lui est quelqu’un de plus confirmé en tant qu’acteur, eux sont plus confirmés dans leurs boulot, et cela met en place une sorte d’équilibre.

La fragilité de Thierry se ressent dès la première scène : il bafouille un peu, se répète et sa parole qui patine révèle un personnage englué dans sa situation. Était-ce cela aussi que vous cherchiez à raconter ?

C’est un homme qui fait ce qu’il peut avec les mots. Il a exercé un travail d’ouvrier, précédemment, et on ne lui a simplement pas demandé d’être loquace. Il faut qu’il soit capable de se vendre, face à sa banquière, à un potentiel employeur, ou dans la simulation d’entretien d’embauche par la formation Pôle emploi. Mais comme il n’est pas un homme de mots, il se retrouve en butte à ses propres difficultés. Cette fragilité à cet endroit, cette faille dans son corps solide le rend humble, et c’est émouvant.

« Recréer la vie à l’écran dans un cadre très construit »

Vous dites dans une interview que « L’hyperréalisme est la seule chose qui [vous] intéresse à l’écran. » Pourquoi ?

C’est compliqué, c’est comme ça. Ce qui m’émeut, c’est de recréer la vie à l’écran dans un cadre très construit, dans une histoire que j’ai inventée pour emmener les personnages autour d’un propos. Après, si le réalisme m’intéresse pour mettre en œuvre mon propos, ce n’est pas forcément ce qui m’importe chez les autres cinéastes, et je peux aussi bien apprécier les frères Dardenne, Ken Loach, que Martin Scorsese. Le cinéma est multiple et je reste pantois devant certaines scènes de Maurice Pialat. Sa capacité à faire oublier sa caméra offre des moments de grande émotion, qui font accéder à une vérité absolue.

La caméra ne précède jamais les acteurs. Ce choix – qui évacue toute position de surplomb – s’est-il imposé d’emblée ?

J’ai rarement anticipé dans mes films sur les déplacements d’un acteur, mais là, le geste est beaucoup plus affirmé. La seule position de surplomb est peut-être au travers des caméras de surveillance qui, au sens premier, surplombent les clients du magasin. Mais effectivement, c’est une caméra qui ne décide de rien, elle s’adapte à ce qui se passe. Enfin quand je dis qu’« elle ne décide de rien », je crée ce dispositif, tout est très réfléchi en amont, ce n’est pas un documentaire et je sais exactement ce qui va se passer. Le travail a consisté à être toujours en retard d’un temps, allant chercher ce qui est juste en train de se passer ou ce qui vient de se passer, le mouvement du personnage décidant où va la caméra.

« Mes films ne font qu’emprunter au réel »

Était-ce important de ne pas romancer sur un sujet tel que celui-là ?

Je ne fais que romancer. Cette histoire est une pure invention, c’est du roman, sauf que comme il y a des images et du dialogue, cela fait un film. À part un relatif sens de l’observation et une assez bonne mémoire pour me souvenir de situations, je n’ai aucune imagination. Mes films ne font qu’emprunter au réel, je fais naître de la fiction avec du réel.

On parle beaucoup de la production de ce film, toute l’équipe ayant été payé au tarif syndical, tandis que le producteur, Vincent Lindon et vous-même êtes payés en majeure partie en participation. Qu’est-ce que ces conditions disent de votre cinéma et de ce que vous défendez ?

La manière dont s’est fait ce film ne relève pas d’un acte de principe. Il y a simplement une équation artistique, économique, et technologique à résoudre. La question que je me suis posée au début du projet est : quel est le dispositif à mettre en place pour créer ce que je veux créer ? Cette forme-là me semblait la plus juste et elle est le fruit de cette nécessité. Ensuite, on peut se poser la question du financement des films aujourd’hui. Ce type de films ayant de plus en plus de mal à être financés comme ils l’étaient il y a dix ou quinze ans, faut-il tenter de faire comme avant, mais avec moins de temps et en payant moins bien les gens ? C’est une solution, mais ayant besoin de temps pour faire les choses, dans mon cas cela entamerait l’artistique. Faut-il alors faire autrement, avec une technologie nécessitant moins de personnel, sans équipe lumières ni maquillage et coiffeur ? Ce film permettait ce dispositif-là et comme il devait se faire rapidement, j’ai également demandé que le producteur, le réalisateur et moi ne prenions qu’une toute petite partie des salaires que nous aurions reçus sur une production classique. Mais ce n’est pas une question purement éthique, je résous un problème technique en faisant cela. En tant que maître d’œuvre je préfère prendre le risque financier de ce film que de le faire porter à l’équipe. C’est une question de déontologie vis-à-vis d’eux.

La Loi du marché , de Stéphane Brizé, scénario de Stéphane Brizé et Olivier Gorce. En salles depuis le 19 mai.

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Vos réactions

  • "Du travail, oui, mais à quel prix ? "

    est-ce que ce n’est pas aussi le bilan d’un XXème siècle (et du début du XXIème)—un siècle tragique ?

    On a fait croire aux gens n’importe quoi ; "Travaillez, bossez, marnez ..." Et puis, les mines ferment, x secteurs périclitent.

    Bref, la classe ouvrière n’est plus ce qu’elle était ; on se retrouve avec des êtres humains que l’on ne re-connaît plus, que l’on ne connaît plus. Et c’est tjrs " la guerre, la misère " .

    Qu’est-ce qu’on fait ?

    clara z

    clarazavadil Le 24 mai 2015 à 08:46
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  • Je conseille aux électeurs d’aller voir ce film . peut-être comprendront-ils qu’on ne peut actuellement voter pour l’umps . A méditer .

    l’ Antonien . Le 8 juin 2015 à 15:16
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