Accueil > Monde | Par La rédaction | 4 juin 2013

Le mur de la peur est brisé en Turquie

Au départ, vendredi 31 mai, un mouvement d’opposition à un projet immobilier impliquant la destruction d’un parc public au cœur d’Istanbul. Une répression brutale. Et la Turquie qui s’embrase.

Nous reproduisons ici de larges extraits d’un article rédigé et mis en ligne dimanche 2 juin au soir par Emre Öngün. Militant de la Gauche anticapitaliste (GA), salarié et docteur en science-politique, il revient sur la fin annoncé du « modèle » turc, sur la composition sociologique du mouvement et sur la place qu’y occupent les forces de gauche.

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(...) Jusqu’à présent, [la Turquie représentait ] un modèle pour les pays du bassin méditerranéen, un succès de croissance capitaliste et de « démocratie ». Certes la démocratie y était assimilée au simple fait de gagner les élections (et l’AKP les a « vraiment gagné » face à une opposition, il ne s’agissait pas d’élections truquées), certes il y existait une répression continue, certes les droits syndicaux y étaient attaqués de manière frontale, certes la politique qui y est menée est une insulte à l’ABC des considérations écologiques que même le Grenelle de l’environnement a acté, certes la condition des femmes a tendance à y régresser, certes etc… Mais tout de même, malgré cela, la Turquie « laïque » était un exemple. Un exemple avec lequel les gouvernements Sarkozy-Fillon puis Hollande-Ayrault ont initié un projet de coopération policière toujours d’actualité…

Depuis vendredi, cet « exemple » est battu en brèche. En ce sens, l’ébranlement du régime turc est une secousse de plus à l’ordre capitaliste, en Europe et dans le monde. Le gouvernement étatsunien a été, comme d’habitude, plus prompt que la machinerie européenne à saisir ces enjeux.(...)

Comme toute mobilisation, celle-ci évolue également par rapport au camp opposé. Il apparaît clairement que le gouvernement est pris de court par un mouvement qu’il n’avait pas prévu. Ses réponses ont consisté, de manière combinée, en une répression féroce, une auto-critique sur les abus de cette répression (le maire AKP d’Istanbul, Kadir Topbas, ou le vice-premier ministre Bülent Arinç jouant les « gentils policiers »), de nombreuses rodomontades et/ou des provocations du premier ministre Erdogan consistant à dire que le projet se fera et à qualifier les manifestants de « poignée de maraudeurs »… Et enfin le joker suprême de l’AKP : la carte de la division religieuse avec la proposition d’inclure la construction d’une mosquée dans le projet immobilier à Taksim. Après une carrière politique durant laquelle il n’a jamais connu de véritable échec et alors que son parti est tout puissant, R.T.Erdogan, pris au dépourvu, ne tire que sur les deux fils qu’il connaisse vraiment : l’accusation d’immoralité et la répression. La première ne semblant guère marcher, la deuxième devient le recours ultime. Or c’est justement l’utilisation immodérée de ce deuxième qui a causé tant d’exaspération.

(...) Cette mobilisation est extrêmement hétéroclite et bigarrée : des employés de classe moyenne, des citoyens, des fonctionnaires de divers ordre, des petits commerçants, des groupes de supporters, des parties du petit peuple urbain, des fractions de la bourgeoisie et même des vedettes artistiques…
Il est indéniable que dans l’élargissement du mouvement, la classe moyenne « blanche » (par opposition aux anatoliens en général et aux kurdes en particulier), nationaliste-kémaliste (c’est-à-dire un nationalisme-étatiste pseudo-progressiste) a joué un rôle d’importance. Ce secteur social, qui se considère comme progressiste, voue une haine profonde envers l’AKP et combine son hostilité aux femmes portant un foulard (dont il défend les interdictions qui les touchent) avec un nationalisme exacerbé. Cela a été particulièrement visible à travers des drapeaux à l’effigie de Mustafa Kemal, référence mythique pour ces secteurs, ou des marqueurs « identitaires » (l’emploi du chant du « 10ème anniversaire de la république », devenu un véritable signe de ralliement). D’autre part, par exemple, nul doute que le sentiment religieux peut [subsister] parmi les petits commerçants participant au mouvement, même s’ils sont minoritaires. Enfin, les nombreux drapeaux turcs montraient tout simplement dans ce cadre que la mobilisation dépassait le seul cadre des milieux radicaux et sont, en somme, inévitables dès lors qu’un niveau de masse est atteint dans la population non-kurde.

Or, le mouvement, s’il n’a pas dissous ces caractéristiques, les avait déjà englobés dès la journée de samedi, dans un cadre de revendications démocratiques. L’étanchéité entre composantes s’est avérée impossible. Un exemple important est le cas du CHP (Parti de la République et du Peuple), principal parti d’opposition parlementaire, se disant de gauche et débouché politique de la classe moyenne kémaliste (donc nationaliste-étatiste). Le CHP avait un meeting prévu à Kadiköy sur la côte asiatique d’Istanbul mais, confronté à l’accusation générale de division, il a dû y renoncer avec précipitation pour annoncer une marche aboutissant à Taksim afin de rejoindre le reste de la mobilisation. Depuis, il suit le mouvement mais ne le dirige pas.

En bref, dans la chaleur de cette mobilisation, la tendance est à la défense des principes démocratiques et à la lutte contre l’autoritarisme croissant de l’AKP (...) Une tendance qui s’est renforcée lors du rassemblement populaire du dimanche 2 juin à Taksim. Là, la gauche sociale et politique a pris clairement le dessus dans la mobilisation avec une présence syndicale significative. A la tribune, le spectre chauviniste a été repoussé le plus possible, avec des hommages non seulement à Reyhanli, ville frontalière avec la Syrie ou un attentat meurtrier a eu lieu récemment mais également à Roboski, ou 32 villageois kurdes avaient été tués « par erreur » par des bombardements de l’armée turque.

Face à la répression, plusieurs mots d’ordre ont été amenés à la tribune par le président du syndicat minoritaire DISK : annulation du projet immobilier à Taksim ; démission des responsables de la répression ; relaxe de tous ceux qui sont gardés à vue suite aux manifestations dans tout le pays ; fin des interdictions de manifester sur les places publiques. Des revendications rendant assez bien compte de la situation du mouvement, ne touchant pas encore directement aux questions spécifiquement de classe, mais cherchant des succès d’ordre démocratique tout en restant sous le slogan fédérateur « Erdogan démission ! », faute d’alternative politique.

D’autres aspects importants de la situation [doivent être évoqués] :

  • L’Etat-major [des forces armées] reste silencieux et s’il est probable que de nombreux officiers ne sont pas mécontents des difficultés d’Erdogan, ce silence, qui aurait été inimaginable il y a 15 ans, ne fait qu’acter sa domestication. Au demeurant, cela n’est plus considéré comme déterminant par aucune partie. Toutefois, avec une aggravation plus profonde de la crise, on ne peut douter que l’armée prendrait pleinement sa place dans la répression, ce qu’elle a déjà partiellement commencé à faire à Ankara ou les gendarmes suppléent la police.
  • Le mouvement kurde est pour le moins en retrait dans le cadre de ses négociations avec le gouvernement pour la fin de la lutte armée. Le mouvement kurde, à travers son parti politique BDP (Parti de la Paix et de la Démocratie), s’il soutient la mobilisation sur le principe ne mobilise guère, sa presse ne s’implique pas (...). Deux députés du BDP, Sirri Süreyya Önder et Ertugrul Kürkcü, sont en première ligne dans le mouvement mais ils ne viennent pas de la matrice du mouvement kurde proprement dit, ce sont des « pièces rapportées » de la gauche-radicale. Ce retrait a d’ailleurs été visible dans les manifestations de soutien à l’étranger, notamment à Paris, samedi 1er juin."
  • Enfin, une composante sociale est tout à fait absente, les milieux populaires pieux, clientèle et base électorale de masse de l’AKP. Or, sans eux impossible d’acquérir la large majorité des travailleurs.

Autant de considérations qui ne doivent pas cacher le paysage d’ensemble, éminemment positif pour la gauche de combat en Turquie. (...) Pour la première fois depuis longtemps, cette gauche de classe a réussi à briser son isolation sociale : elle a initié l’étincelle (avec une dimension écologique forte qui plus est) mais surtout, par la suite, un discours en termes de lutte de classe a pu rencontrer un écho de masse dans le cadre d’une dynamique forte d’affrontement avec le pouvoir de l’Etat. C’est d’ores et déjà un acquis essentiel.

Au-delà de cette avancée, autre chose a été brisée : le mur de peur qui encerclait la Turquie. La peur de l’uniforme, la peur de la police et de l’arbitraire. Des milliers de manifestants affrontent la police au moment où ces lignes sont écrites et des millions d’autres sympathisent avec eux, soit passivement chez eux, soit activement dans les rues de leurs quartiers ou de leurs localités. Tous voient que, non seulement la police agit d’une manière bestiale, mais aussi qu’elle peut être repoussée (...) L’étreinte de la peur s’est desserrée. (...)

Emre Öngün, le 2 juin 2013, 23 heures

Cet article dont le titre original est « "Taksim partout ! Résistance partout !" : le mur de la peur est brisé en Turquie » est à lire dans son intégralité, ici

La répression se poursuit

Débuté vendredi, le mouvement de protestation se poursuit en Turquie, non seulement à Istanbul et Ankara mais également sur d’autres parties du territoire.

La répression policière a déjà fait au moins deux morts et des centaines de blessés parmi les manifestants.

« Cette violence n’est pas vraiment nouvelle, nous a confié Emre Ögün, ce qui l’est c’est son caractère de masse car cela touche plusieurs milliers de personne à la fois ».

De nombreuses vidéos tournent sur le Net attestant de la brutalité de la répression à laquelle se livrent les pandores du « modèle » turc. En voici une :


Turquie : les excès de la police par lemondefr

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