Accueil > Monde | Par Jack Thompson | 4 décembre 2013

En Thaïlande, les élites traditionnelles mobilisées pour la « démocratie »

En Thaïlande, un mouvement de protestation réunit les opposants au gouvernement élu de Yingluck Shinawatra. Quels évènements politiques ont conduit à cette séquence débutée début novembre ? Récit.

Une correspondance de Bangkok.

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Le 24 novembre dernier, environ 200 000 « anti » Shinawatra sont descendus dans la rue pour protester contre un pouvoir qu’ils jugent « corrompu ». Ce jour là il s’agissait de contrer une tentative du gouvernement d’amender la Constitution. Un amendement « anti-démocratique » selon les protestataires qui voyaient dans ce retoquage constitutionnel une manœuvre du clan Shinawatra pour s’arroger encore plus de pouvoir.

Depuis l’instauration d’une nouvelle Constitution rédigée par des généraux putschistes en 2007, les sénateurs sont pour moitié élus, pour moitié nommés. Un système censé prévenir la corruption. Si il était passé, cet amendement aurait rendu aux électeurs le choix des sénateurs. Paradoxale Thaïlande où le suffrage universel est honni par l’opposition « démocratique » qui l’estime galvaudé par l’achat massif des votes par un homme, Thaksin Shinawatra, richissime homme d’affaire entré en politique dans les années 90.

Immensément populaire pour ses mesures sociales dont la consultation médicale à 30 bahts (0.75 €) qui a permis aux plus démunis de découvrir l’accès aux soins, l’ancien premier ministre est tout autant haï. Depuis 2004, le pays du Sourire est divisé en deux clans irréconciliables, les « pro » et « anti » Shinawatra. Renversé en septembre 2006 par l’armée, Thaksin Shinawatra a pris les chemins de l’exil. Depuis 1996, ses partisans -qu’ils soient présents ou en exil- remportent systématiquement tous les scrutins. En septembre 2008, Somchai Wongsawat, son beau frère, est élu premier ministre. Il ne restera au pouvoir qu’un trimestre, le temps que la justice dissolve son parti et mette fin à son mandat. Faute de majorité parlementaire l’opposition retourne des élus de la majorité pro Shinawatra. Le démocrate Abbhisit Vijjajiva accède ainsi au pouvoir sans jamais avoir remporté d’élection. C’en est trop pour les « chemises rouges », mouvance populaire pro-shinawatra qui se sentent floués de leurs votes et occupent le centre de Bangkok durant deux mois au printemps 2010. Le vice premier ministre Suthep Thaugsuban ordonnera à l’armée de les disperser. Bilan : 90 morts et 2000 blessés. Nouvelles élections en 2011 et nouvelle victoire du clan des Shinawatra. Cette fois-ci, c’est Yingluck Shinawatra qui est élue première ministre, la sœur de Thaksin qui, deux mois avant son accession au pouvoir n’avait aucune expérience politique !

L’opposition raille la marionnette de l’homme en exil à Dubaï. Néanmoins on peut mettre au crédit de Yingluck la restauration d’une certaine sérénité... qui a volé en éclat le 30 novembre dernier quand le parlement a voté une amnistie politique générale qui aurait blanchit Thaksin. La haine de Thaksin remobilise l’opposition. Début novembre, une alliance hétéroclite de monarchistes, d’ultra nationalistes et de conservateurs liés à l’ancien mouvement des chemises jaunes s’installe au pied du monument pour la démocratie. Quelques 20.000 personnes campent sur l’avenue Ratchadamnoen. Ceux-ci sont essentiellement issus de la capitale, s’y retrouvent la bourgeoisie conservatrice et les classes moyennes urbaines. A deux pas du monument de la démocratie, un restaurant très chic devient un must pour les élites conservatrices qui y dinent en écoutant les discours d’orateurs enfiévrant le public. L’un d’eux se transforme en leader naturel d’une foule qui ne cesse de grossir, Suthep Thaugsuban, l’ancien vice-premier ministre. Au fil des reculades du gouvernement, Suthep s’enhardit. Il exige la démission de Yingluck, la dissolution du gouvernement. La foule grossit encore, des cohortes de ruraux venus du Sud (fief du parti démocrate et région d’origine de Suthep) arrivent en convois. Suthep vocifère de plus en plus fort. « Thaksin dehors ! Yingluck dehors ! » lui répond, dans un tintamarre infernal de claps et sifflets, une foule qui hurle des invectives contre les Shinawatra. Suthep surenchérit encore, la chute du gouvernement ne suffit plus, la dissolution non plus, « il faut déraciner une fois pour toute le Thaksinisme » martèle t-il. Suthep annonce qu’il saisira les centres névralgiques du pouvoir le 1er décembre. La police réplique, elle ne le laissera pas faire. Le 30 novembre, des heurts ont lieu entre les chemises rouges et l’opposition. Des morts et des blessés.

Suthep met ses menaces à exécution. Durant deux jours, ses partisans affrontent la police. Barricadés derrière des murs en béton couverts de barbelés les forces de l’ordre repoussent les émeutiers à force de gaz lacrymogènes, canon à eau et balles en caoutchouc. Subitement, hier mardi matin, sans que personne ne s’y attende les policiers ont baissé leurs armes et ouvert les barricades. Symboliquement les émeutiers sont autorisés a occupé le siège du gouvernement. D’un coup la pression retombe. La Cité des Anges peut retrouver son sourire pour fêter l’anniversaire du roi Bhumibol (86 ans le 5 décembre).

Mais au-delà, cette trêve risque de faire long feu. Suthep rappelle que la lutte ne sera réellement victorieuse que lorsque le thaksinisme sera totalement déraciné. Il appelle à une remobilisation dès le 6 décembre. Suthep a également dévoilé un plan de réforme constitutionnel par un « conseil du peuple » composé de « gens biens » qui seront choisit dans tous les rangs de la société -hormis les politiciens- pour former un gouvernement provisoire. De son coté, Yingluck Shinawatra se dit ouverte au dialogue mais rejette toute idée de démission. Les querelles entre « pro » et « anti » Shinawatra sont loins d’être résolues, Quant à la « démocratie » thaïlandaise, elle risque de demeurer brouillonne quelques temps encore.

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