Accueil > Monde | Par Mathieu Dejean | 25 octobre 2013

Une alternative de gauche est-elle possible au Chili ?

A l’approche des élections présidentielles et législatives du 17 novembre, et alors que les mouvements sociaux de 2011-2012 ont largement influencé les débats de la campagne, une alternative de gauche peine à se dessiner au Chili.

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« Les partis politiques au Chili ne valent pas un clou » (« Ils valent des champignons », en argot Chilien dans le texte). Álvaro Ahumada San Martín, économiste et vice-président de la Villa Grimaldi, une association chilienne de défense des Droits de l’Homme, ne mâche pas ses mots. A l’en croire, à quelques semaines des élections présidentielles et législatives, la tambouille électorale ne met pas en appétit les citoyens chiliens aspirant à une alternative de gauche. Les circonstances semblent pourtant favorables à sa construction.

Une candidate-revenante pour des partis-fantômes

Selon Carla Amtmann, ex-présidente de la Fédération des Etudiants de l’Université Catholique de Valparaiso, « la droite politique, descendante de l’ère dictatoriale, part battue : le gouvernement de Piñera est parvenu à un tel niveau d’impopularité que son action n’est soutenue que par 27% de la population ». La favorite est l’ex-présidente socialiste Michelle Bachelet (2006-2010), soutenue par une coalition – la « Nouvelle Majorité » – qui va du Parti Démocrate-Chrétien au Parti Communiste. Cette candidature « ne représente pas une alternative de gauche aux propositions néolibérales, estime Carla Amtmann. D’après les intentions de vote des magnats de l’économie chilienne, Bachelet est même la candidate de la droite économique, car elle peut lui assurer une gouvernementalité que Piñera n’a pas réussi à garantir ».

La popularité de la candidate cache mal l’agonie des partis de gauche traditionnels qui la soutiennent : « Ils existent parce que Michelle Bachelet existe, explique Álvaro Ahumada. Elle a réussi à gagner la confiance de grands pans de la population, mais il n’en va pas de même pour ces partis. Si elle n’avait pas existé, la gauche serait certainement anéantie aujourd’hui, car elle l’a été de fait lorsqu’elle a perdu les élections contre Piñera en 2010 ». Face à cette gauche virtuellement morte et post-idéologique, quelles alternatives voient le jour ?

Sous la pression des mouvements sociaux

« Cette élection présidentielle est très différente des précédentes car les mobilisations sociales de ces dernières années obligent les candidats à se prononcer sur des questions qu’ils n’abordaient pas auparavant, se félicite Carla Amtmann. On leur demande s’ils sont favorables ou non à la gratuité de l’éducation, à la rédaction d’une nouvelle Constitution, ou encore à la réforme du système de retraites ». Autre particularité, c’est la première fois depuis la chute de la dictature qu’autant de candidats (neuf au total) se présentent. Parmi eux, Marcel Claude, qui se définit lui-même comme un partisan de l’écosocialisme. « A travers sa candidature s’est effectuée l’articulation d’une partie des forces sociales qui se sont accumulées depuis 2011 », soutient Carla Amtmann, qui est aussi la porte-parole du candidat. Néanmoins il reste très minoritaire dans les intentions de vote. Et pour cause, l’amplitude des candidatures traduit aussi l’inexistence d’un bloc des gauches unissant les différents secteurs des « déçus » de la Concertation (centre-gauche au pouvoir de 1990 à 2010).

Alliance improbable, transformation impossible

Le Parti Communiste, qui aurait pu impulser un tel mouvement, a fait le choix de s’allier dès le premier tour (pour la première fois de son histoire) à la Nouvelle Majorité, dans l’optique de faire pression de l’intérieur. L’historien chilien Sergio Grez, spécialiste des mouvements populaires et du communisme au Chili, doute de la pertinence de cette stratégie : « On ne peut pas combattre le modèle néolibéral en faisant une alliance avec des néolibéraux, c’est-à-dire avec les dirigeants de la Concertation, qui l’ont très bien géré pendant vingt ans, affirme-t-il. C’est une alliance contre-nature si l’on veut continuer à soutenir les revendications du mouvement étudiant ». « [Cette alliance] est une grave erreur, confirme Carla Amtman, car on ne peut pas gauchiser la Concertation, et encore moins envisager des changements profonds si nous ne construisons pas une alternative de gauche qui est encore inexistante aujourd’hui, alors que les conditions sont favorables ». Dans ces circonstances, comment combler le fossé qui se creuse entre les mouvements sociaux en demande d’une politique de gauche et les représentants politiques ?

Des étudiants au Parlement

On n’est jamais mieux servi que par soi-même : c’est ce que semblent s’être dit plusieurs leaders du mouvement étudiant de 2011, aujourd’hui candidats aux élections législatives. Certains d’entre eux ont des possibilités d’être élus : Camila Vallejo pour le Parti Communiste, Giorgio Jackson pour le mouvement Révolution Démocratique, Francisco Figueroa et Gabriel Boric pour la Gauche Autonome. « Tous soutiennent des propositions politiques similaires – mais pas identiques –, et s’ils sont élus il est probable qu’ils génèrent une action favorable à la construction d’une gauche différente, adaptée au XXIème siècle, qui se nourrisse des expériences, et capable de représenter notre société en pleine effervescence », estime Álvaro Ahumada. La jeunesse est donc le moteur de la construction d’une gauche alternative au Chili. « Être jeune et ne pas être révolutionnaire est une contradiction presque biologique » disait Salvador Allende. Dont acte.

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