Fabien Perrier
Accueil > Monde | Par Fabien Perrier | 14 octobre 2014

À Berlin, un Palestinien pousse la porte de la mairie

Trois candidats SPD seront en lice, samedi, pour succéder au maire de Berlin Klaus Wowereit, dont le Palestinien d’origine Raed Saleh. Son élection serait un symbole fort, mais il lui faut convaincre son parti – en restant dans les clous de la social-démocratie.

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« Ich bin ein Berliner ! » L’homme qui, en cette fin septembre 2014, lance cette fameuse adresse s’appelle Raed Saleh. Né en 1977 près de Naplouse, en Cisjordanie, celui qui se définit comme un « social-démocrate au passeport allemand, d’origine arabe, et de confession musulmane » insiste : « Ich bin in Berliner durch und durch » (« Je suis un Berlinois pur et dur », ndlr). L’assertion produit son effet : dans la maison Willy-Brandt, siège du SPD, résonne une salve d’applaudissements des plus de sept cents militants sociaux-démocrates assistant au premier débat entre les trois candidats à la mairie de Berlin qui se tient au siège de leur parti.

Première pour une capitale européenne

Raed Saleh sait bien que nombre d’entre eux sont venus pour le voir et l’évaluer. Car dans le fond, vingt-cinq ans après la chute du mur, la question n’est pas seulement : qui succédera à Klaus Wowereit, premier édile depuis 2001 de la capitale allemande, démissionnaire ? Elle est surtout : Berlin sera-t-elle la première capitale européenne à se doter d’un maire qui soit tout à la fois issu de l’immigration, de confession musulmane, et né en Palestine ?

L’interrogation taraude les esprits depuis que, face à la perte inexorable de sa popularité due à la livraison sans cesse retardée de l’aéroport Berlin-Brandebourg, Klaus Wowereit a décidé de quitter ses fonctions le 11 décembre, sans nommer de successeur, et de laisser le soin de trancher aux militants du parti, majoritaire à la chambre berlinoise.

Ils sont trois en lice. Le premier à s’être déclaré, Raed Saleh est l’actuel président du groupe SPD qui compte quarante sept parlementaires. Jan Stöß, le chef du SPD régional, représentant l’aile "gauche" du SPD, s’est longtemps considéré comme successeur naturel, mais ne semble pas remporter l’adhésion. Le troisième, et le dernier à avoir officialisé sa candidature, est le sénateur en charge du développement de la ville et de l’environnement, Michael Müller, plus au centre du SPD. Trois cadres, un seul poste. Aux militants SPD de choisir, mi-octobre, qui sera à la tête de cette ville-région de 3,4 millions d’habitants.

« L’Allemand du futur »

Sous l’imposante statue de Willy-Brandt, Raed Saleh est à son aise. Le candidat surprise dont toute la presse parle, en Allemagne comme à l’étranger manie l’humour avec habileté, multiplie les références à l’histoire allemande et du SPD, énumère les réalisations à son actif depuis qu’il est chef de groupe. Il se démarque et oblige à se positionner. Son slogan en témoigne : « Es-tu prêt ? », demande-t-il aux militants. Et de raconter l’anecdote fondatrice de son slogan : interpelé pour savoir si Berlin était mûre pour le faire maire, lui a retourné la question à son interlocuteur.

« Je ne voterai pas pour lui même si je trouve son discours et les thèmes qu’il aborde justes », explique Monika, soixante-cinq ans, militante du SPD. Sa justification ? « Les Berlinois ne sont pas prêts à élire un immigré comme maire ». Hans-Georg Lorenz, ancien député berlinois que Raed Saleh considère comme son « père politique », est de l’avis opposé : « Les Berlinois sont prêts ; les partis politiques, je n’en suis pas toujours sûr. »

Le SPD berlinois est effectivement en décalage avec la population : parmi les 17.220 militants, les deux tiers sont des hommes (les femmes représentent 51% de la population berlinoise) ; l’âge moyen est de cinquante et un ans (près de quarante trois pour la capitale). Mais Hans-Georg Lorenz veut y croire : « Aucune société ne subsistera si elle n’intègre pas la diversité, ne la rend pas utile, désirable. Berlin a su le faire. Les Huguenots ont constitué une part très importante de la société berlinoise Nous avons beaucoup tiré avantage des vagues d’immigration. Nous avons énormément à apprendre de Raed. Il est en quelque sorte l’archétype de l’Allemand du futur. Les Allemands doivent en avoir conscience. »

Éducation, économie, intégration

La personnalité comme le parcours de Raed Saleh semblent en effet correspondre à cette ville qui compte 15% d’immigrés, et un quart de Berlinois issus de l’immigration. Lui est arrivé en 1982 lorsque son père, travailleur immigré, fait venir sa famille, dont il est le sixième des neuf enfants. Sourire aux lèvres, il raconte que c’était alors un rêve d’exercer un métier dans lequel il fallait « porter un costume ou une blouse blanche ». Il commencera par distribuer des journaux, puis dès l’âge de seize ans, préparera des frites et des burgers dans une chaîne de fast-food. Il en gravit tous les échelons jusqu’à devenir cadre dirigeant avant de fonder en 2005, avec des amis, sa propre entreprise, la société Mandaro, spécialisée dans l’impression de documents.

"Self made man", donc ? Il préfère rappeler le rôle de l’enseignement, et son parcours. « J’ai travaillé durement », rappelle-t-il. Et ajoute : « je dois beaucoup à une enseignante, Hannelore Wolf. À mon arrivée, je ne connaissais pas un mot d’allemand. Elle m’a dit de rester après les cours pour apprendre la langue et combler ainsi cette lacune. »

De son histoire, il semble avoir tiré ses trois axes de campagne : éducation, économie, intégration. L’école a permis son intégration. Il répète aujourd’hui dans tous les meetings : « La place des enfants est en crèche, pas devant la télévision ! » Son évolution se confondrait presque avec celle de la ville réunifiée, en pleine croissance économique, qui abrite nombre de start-up, tandis que son passé le pousse à lutter contre les injustices grimpantes : Berlin compte 11,7% de chômeurs, dont 22,3% d’étrangers. « Son développement est extraordinaire. Mais tout le monde n’en profite pas. Nombreux sont ceux qui n’ont plus les moyens de vivre à Berlin ou disent qu’ils n’ont aucune perspective. Cela ne peut pas laisser indifférent le social-démocrate que je suis », confie-t-il.

Une modération toute sociale-démocrate

« Nous, les sociaux-démocrates, devons écrire des histoires d’ascension sociale. Il n’est pas possible que l’avenir des jeunes dépende de leur lieu de naissance », martèle-t-il. Il veut donc développer le « vivre-ensemble », faire de la capitale « un exemple européen en matière d’intégration » tout en « fixant des règles claires »  : respect de l’autre, des enseignants, de la police notamment. Il veut construire des ponts, comme il le fait avec sa femme palestinienne, en tant que père de deux enfants, élevés dans les deux langues, allemand et arabe, ou dans ses associations, sa circonscription, son parti.

Mais lui qui multiplie les rencontres et déclarations combattant l’antisémitisme n’a écrit aucune ligne sur le conflit israélo-palestinien sur son site. Il fait de la politique pour le Land de Berlin, retourne certes régulièrement en Palestine, mais n’est pas là « pour écrire un essai sur le sujet. » Puis il témoigne : « Il ne peut y avoir qu’un dialogue pacifique. Je vois, des deux côtés, que les gens n’en peuvent plus de cette guerre. Ils sont épuisés par ce conflit inutile et sanglant. Nous voulons la paix. »

Ce Berlinois n’en dira pas plus sur la question. « Ce serait bien que je puisse ouvrir les portes de la politique à d’autres immigrés », conclut-il. Et confie que, s’il était élu, il aimerait favoriser des rencontres entre de jeunes Allemands, Israéliens et Palestiniens. Le candidat surprise n’en finit pas d’ouvrir des portes.

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Vos réactions

  • Après Barack Obama, un nouveau symbole d’un certain recul du racisme bientôt à la tête de Berlin ?

    Francis Le 17 octobre 2014 à 11:32
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  • Même s’il ne faut pas fantasmer sur les capacités et la volonté de Raed Saleh à mener une politique réellement progressiste sur le plan social ( ce que ne fait par ailleurs pas F. P.)
    voici un reportage plutôt réjouissant et encourageant dans une période où l’obscurantisme et les intégrismes ressurgissent

    Berthelot Le 17 octobre 2014 à 15:21
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