Accueil > Economie | Par Bernard Marx | 8 septembre 2014

À la recherche d’une politique économique de gauche

Face à ce que le journal Le Monde nomme lui-même « le social libéralisme décomplexé au pouvoir », il est aussi urgent qu’indispensable de donner contours et vie à une politique économique alternative de gauche. La revue Alternatives économiques s’y est employée.

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Alternatives économiques vient de faire œuvre utile en consacrant, cet été, le dossier de son numéro mensuel et sa revue trimestrielle L’Économie politique à la recherche d’une autre politique économique, véritablement de gauche.

L’Économie politique a regroupé les contributions de neuf économistes : quatre "politiques" (le député PS Pierre Alain Muet, l’ancien député PS européen Liêm Hoang-Ngoc, l’ancien ministre Europe Écologie-Les Verts Pascal Canfin et son collègue David Belliard, conseiller de Paris) et cinq "experts" (Éloi Laurent et Xavier Timbeau de l’OFCE, Michel Husson d’Attac, Bruno Pallier de Sciences Po, et Benjamin Dessus de Global Chance). On lira aussi avec intérêt, dans le mensuel, les synthèses des journalistes Guillaume Duval, Christian Chavagneux et Marc Chevallier.

Tous les courants d’analyses et politiques ne sont pas "représentés". Alternatives économiques se situe ici, sans doute délibérément, du côté de ceux qui rejettent la voie "souverainiste" et la déconstruction de l’euro. C’est un choix de base que je partage. Cette voie est à mon sens illusoire et dangereuse. Pour le reste, la diversité est suffisamment large pour constater des lignes de force, des convergences, mais aussi l’ampleur du travail pour que l’alternative d’une politique économique de gauche devienne le centre du débat politique en France.

Redonner un sens au mot "gauche"

Et d’abord cela a-t-il encore un sens de vouloir une politique économique "de gauche" ? Pour le nouveau ministre de l’Économie Emmanuel Macron, « Être de gauche, c’est être efficace, recréer les conditions pour investir, produire et innover ». Il recycle ainsi une formule de Gérard Schröder de 1997 : « La politique économique n’est ni de droite ni de gauche, elle est bonne ou mauvaise. » Mesurée à cette aune-là, sa politique qui suscite l’enthousiasme du Medef et l’approbation de Wolfgang Schaüble (lire "Le spectacle affligeant d’une vieille gauche passée à droite") n’est évidemment pas de gauche. Enfonçant la France dans la spirale déflationniste, elle ne permettra de relancer ni l’emploi, ni l’investissement, ni l’innovation.

Dans un article écrit en 2007, mais qui reste de grande actualité, ("L’avenir a-t-il une gauche ?"), Zygmunt Bauman, l’un des grands sociologues actuels, constatait que deux façons de concevoir l’idée de la gauche sont devenues dominantes. La première approche consiste à « rattraper les méandres les plus récents de la droite » au nom de l’adaptation et de la mise à jour de concepts dépassés. Dans cette approche, « l’agenda politique de la gauche devient un produit dérivé, une image miroir de l’agenda écrit par la droite. »L’ambition de cette gauche devient seulement de faire mieux, d’être plus efficace que la droite. Le modèle est celui de la gauche version Tony Blair et Gordon Brown. Mais l’élève Hollande l’a en réalité adopté très vite une fois entré en fonction. Dès l’automne 2012 il confie au journal Le Monde : «  Je pense que pour la France, c’est mieux que ce soit la gauche qui fasse cette mutation, qu’elle le fasse par la négociation, dans la justice, sans blesser les plus fragiles ni les déconsidérer. Les autres l’auraient fait sans doute, mais brutalement » (31 octobre 2012).

L’autre approche consiste à essayer de constituer une idée de gauche sur le rassemblement des restes politiques de ceux qui rejettent la droite. Mais le rejet de la droite n’est pas une colle suffisante pour construire une politique cohérente. « La substance qui sous-tend cette approche est purement négative, elle est dépourvue de toute âme intérieure et de cohésion. »

Care, Share, Dare

Ni alignement, ni simple rejet, la gauche doit retrouver une affirmation positive d’elle-même. Une politique économique de gauche n’a de sens et d’intérêt que si elle est construite sur les valeurs et les ambitions d’émancipation humaine qui sont les siennes. « Depuis plus d’un siècle, écrit Zygmunt Bauman, la marque distinctive de la gauche a été de croire que c’est le devoir sacro-saint de la communauté d’entretenir et d’aider tous ses membres, collectivement, contre les forces puissantes qu’ils sont incapables de combattre seuls. »

Les contributeurs des dossiers d’Alternatives économiques s’y emploient de façons diverses et plus ou moins convergentes. Ainsi, selon Éloi Laurent, une politique économique de gauche au XXIe siècle devrait « se donner le développement humain comme horizon, l’État-providence comme moyen et le progrès comme discours ». Bruno Palier plaide que la politique économique retrouve une ambition collective qui vaille la peine d’être recherchée, celle de construire un avenir de qualité pour tous. Ce qui selon lui exige de donner une réelle priorité à l’investissement social. Pour Pascal Canfin, « à l’impératif de compétitivité, qui surdétermine aujourd’hui la politique du gouvernement, il faut opposer une politique du bonheur. » Le mot pourra surprendre dit-il. Le bonheur apparait certes parfois par le fait de consommer plus, mais, dans de nombreux cas, il est aussi non marchand, y compris pour les personnes qui ont du mal à boucler les fins de mois ». À ses yeux, l’économie du care (l’économie du lien et non des biens), celle du share (consommation collaborative, économie sociale et solidaire, véritable participation aux décisions collectives) et celle du dare (renforcer l’autonomie et la capacité d’action et d’innovation de chacun) ne sont pas anecdotiques, mais centrales et fondatrices.

Une autre efficacité économique

S’articule à ceci un autre enjeu essentiel, qui consiste à ne pas négliger l’efficacité économique, mais au contraire à le prendre à bras le corps avec une tout autre stratégie que la compétitivité par la baisse des coûts salariaux, les réformes structurelles du marché du travail et la chasse aux chômeurs.

L’investissement écologique, le Green new deal, la réforme de l’Europe, celle de l’État et des services publics, la réforme de la santé, la mutation de l’entreprise dominée par la valeur actionnariale, sont autant de chantiers abordés par les auteurs. Cette liste est elle-même loin d’être exhaustive, puisque n’y figure pas, par exemple, la réforme de la finance et celle de la fiscalité.

Au terme de ces dossiers, le lecteur pourra se dire que la reconstruction d’une politique économique de gauche ne doit surtout pas être réduite à un débat sur le rythme de la réduction du déficit budgétaire ou à une bataille parlementaire d’amendements aux réformes de structure telles qu’elles sont dictées par l’OCDE, la Commission européenne ou le Medef. Même si ces batailles ne sont évidemment pas inutiles. Il se dira aussi que l’on est encore loin du compte pour que les axes et les principes proposés deviennent une politique économique mobilisatrice. N’ayant certainement plus aucune confiance dans la capacité du Parti socialiste, ni vraisemblablement plus grande confiance dans celle des autres partis de gauche pour effectuer ce travail, il se demandera sans doute : « Comment faire, et vite ? »

Le livre le plus récent de Zygmunt Bauman paru en Français (en mai 2014) est un court essai : Les riches font-ils le bonheur de (Armand Colin). Lecture vivement conseillée : on ne sort pas du sujet.

En voici les dernières phrases : « Il semble que nous ayons besoin de catastrophes pour reconnaitre et admettre (hélas rétrospectivement, seulement rétrospectivement...) leur venue. Pensée glaçante, s’il en est. Serons-nous un jour capables de la réfuter ? Nous ne le saurons que si nous essayons encore et encore. Et toujours plus obstinément. »

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