Arsène Tchakarian Photo Sylvain Lefeuvre
Accueil > Société | Entretien par Nathanaël Uhl | 21 février 2014

Affiche rouge : « Des immigrés qui ont fait trembler les nazis »

Le groupe Manouchian a été rendu célèbre par l’Affiche rouge. Le 21 février 1944, au Mont-Valérien, vingt-trois de ses membres sont exécutés par les nazis. À l’occasion de ce 70e anniversaire, Arsène Tchakarian, dernier survivant du groupe, revient sur cette épopée de la Résistance.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Regards.fr. Un 21 février, il y a soixante-dix ans, les nazis fusillent vingt-trois combattants, « des étrangers et nos frères pourtant », du groupe Manouchian. Comment est né ce groupe ?

Arsène Tchakarian. En 1941, le Parti communiste français crée le Front national pour défendre la France alors occupée par l’Allemagne hitlérienne. Missak Maouchian et moi-même, et bien d’autres, en faisons rapidement partie. Il y a dans ce Front, des communistes mais aussi des patriotes, des résistants de différentes sensibilités. À l’époque, on ne sait même pas qu’il y a un général français à Londres. Alors, on fait de la propagande, on distribue des tracts, on colle des papillons contre les nazis sur les murs. Notre but est d’essayer de "réveiller" les Français, de leur dire de ne pas suivre le maréchal Pétain dans la collaboration. Moi, je milite en direction des immigrés arméniens avec Missak. J’habite au dessus de l’atelier de tailleur où je travaille, dans le 5e arrondissement de Paris. C’est là qu’on vient me donner les tracts. Puis, en 1942, le Front national lance les Francs-tireurs et partisans.

Auparavant, Pierre Georges (le futur colonel Fabien) a abattu le premier Allemand au métro Barbès-Rochechouart (le 21 août 1941)...

Oui, mais c’est un acte isolé. Et pour cause. Depuis la signature de l’armistice, les habitants de la zone occupée ont obligation de rendre les armes qu’ils détiennent : du pistolet de collection jusqu’au fusil de chasse. Sinon, c’est la peine de mort. Pas mal de gens vont jeter leurs armes dans les rues, tellement ils ont peur de se faire emprisonner. Du coup, on peut en récupérer quelques unes, pas toujours en bon état, mais il manque les munitions. Au début des FTP, il est impossible de se battre.

Pourtant, début 1943, à Levallois-Perret, vous participez directement à votre première action armée.

En avril 1942, Missak vient me voir et me dit : « Arsène, les tracts, maintenant, c’est fini. On va se préparer à combattre les armes à la main ». Je lui réponds que des armes, nous n’en avons pas. Missak me demande si je suis d’accord sur le principe. Je donne mon accord et je romps tout contact avec mon organisation, ma famille, mes amis. Pendant plusieurs mois, rien ne se passe. On se fait oublier. Puis, au début 1943, Missak m’amène à un rendez-vous avec un môme de dix-neuf ans, qui s’avèrera être Marcel Rajman (Juif polonais membre des Jeunesses communistes, exécuté le 21 février, ndlr). Le lendemain, nous allons faire le repérage à Levallois-Perret puis, le 17 mars 1943, nous commettons notre premier attentat. C’est un succès.

Pourtant, il faut attendre le 1er juin 1943 pour que votre groupe commette sa deuxième action. Que se passe-t-il entre-temps ?

Entre-temps, Jean Moulin convainc de Gaulle de fournir des armes à des communistes et unifie la résistance. La première réunion du Conseil national de la résistance, qui rassemble communistes, gaullistes, socialistes, syndicalistes… a lieu le 27 mai 1943, rue du Four à Paris, en présence de Jean Moulin. On voit donc que l’attaque du 17 mars est une sorte de répétition. Et que, si nous repassons à l’action le 1er juin, c’est parce que le CNR s’est réuni quelques jours avant. C’est en tant qu’élément militaire de la résistance unifiée que nous allons agir dans les mois suivants. Nous avons d’ailleurs, outre le nom de code, un matricule, comme des soldats, et nous sommes enregistrés à Londres au siège des Forces françaises libres.

Le groupe Manouchian est plus connu comme émanation des FTP et singulièrement de la Main d’œuvre immigrée (MOI)…

Avec Missak, nous militons à la MOI, pendant les années 30. Nous allons souvent avenue Mathurin-Moreau où est situé le siège. Mais la MOI a été interdite par le gouvernement français, bien avant l’occupation. Ensuite, pendant les débuts de la résistance, nous militons en direction des Arméniens, comme à l’époque de la MOI, mais ce n’est pas la MOI. Et, par rapport aux FTP, le groupe Manouchian n’en fait pas partie. Je découvre après guerre que nous sommes enregistrés comme première section de l’Armée secrète, émanant du Conseil national de la résistance. Par contre, il est clair qu’il y a beaucoup de communistes dans notre groupe.

Et pas mal d’immigrés aussi, si on regarde l’affiche rouge.

Evidemment ! La direction sélectionne les meilleurs, les plus combattifs, ceux qui sont aussi le plus expérimentés. Moi, j’ai fait mon service militaire en 1937 alors que je n’avais même pas la nationalité française (rires). Les Espagnols, eux, s’étaient battus les armes à la main contre les troupes de Franco. Les Italiens avaient résisté au fascisme. Les immigrés d’Europe de l’Est avaient aussi l’expérience de la clandestinité. Et, c’est vrai : pendant six mois, en 115 actions combattantes, notre groupe est maître de Paris. Ce sont des immigrés qui font trembler les nazis !

Pour votre part, comment vous étiez-vous retrouvé dans cet engagement ? Qu’est-ce qui l’avait déclenché ?

Le 6 février 1934, je suis apprenti chez un tailleur et je dois livrer un colis du côté des Tuileries. Par hasard, donc, je tombe sur la manifestation des ligues factieuses. Ca castagne dur. Et puis arrive la contre-manifestation des communistes, avec les anciens combattants. Ça parle de « camarades », d’ouvriers, tout ça… Je suis jeunot mais ça me marque. Puis, quelques mois plus tard, il y a un meeting de Thorez, salle Bullier, qui appelle à l’organisation d’un "Front commun de la liberté et de la paix". C’est là que j’adhère aux Jeunesses communistes. En tant qu’apprenti tailleur, je suis payé au pourboire, quand les clients à qui je livre me donnent une pièce. Bien sûr, mon patron me promet quelques centimes à la fin de la semaine. Mais, même cette promesse, les patrons ne la tiennent pas.

Vos réactions (1)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • merci ,très intéressant & toujours utile à rappeler ...

    framboiz07 Le 30 mai 2015 à 02:44
  •