Accueil > Résistances | Par Laura Raim | 24 septembre 2014

Air France : non, la grève des pilotes n’est pas un « caprice de privilégiés »

Au dixième jour de la grève des pilotes d’Air France, Manuel Valls a confirmé mercredi « l’abandon » du projet d’expansion en Europe de la compagnie low cost Transavia. Une victoire importante mais partielle. Le conflit en quatre questions.

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Que cherche à faire Air France ?

La compagnie veut rattraper son retard sur le court et moyen courrier low cost. « Les dirigeants n’ont pas du tout anticipé le phénomène, se souvient Valérie Barca, qui a travaillé durant dix ans comme économiste au CCE d’Air France. Ils nous expliquaient avec une grande arrogance que le low cost ne pourrait ni avoir une clientèle d’affaires, ni faire du long-courrier. Ils se sont plantés sur les deux tableaux : avec la crise de 2008, de plus en plus d’entreprises ont choisi des compagnies comme Esay Jet et Ryanair, tandis que des compagnies du Golfe comme Emirates offrent désormais du long-courrier très compétitif. »

Il est vrai que, par rapport à d’autres pays européens comme l’Allemagne, le modèle low cost est arrivé relativement tard en France, où il ne concerne pour l’instant que 20% des vols, contre 45% en moyenne en Europe. Ceci notamment « en raison de l’existence du TGV, qui a longtemps répondu à une demande de voyages à moindre coût dans des conditions de temps de trajet comparables à l’avion, poursuit l’économiste. Mais lorsque le prix des TGV a commencé à augmenter dans les années 2000, ce sont Easy Jet et Ryanair qui en ont profité pour récupérer cette demande. »

Comment la direction entend-elle développer son modèle low cost ?

Au terme du plan de restructuration, la marque Air France ne se chargera plus que des vols long-courrier, a priori les plus rentables, tandis que sa filiale Hop ! s’occupera des vols domestiques n’alimentant pas le hub de Roissy. Quant aux vols européens destinés à la clientèle "loisirs", ils reviendront à Transavia. Lancée en 2007, cette filiale fournissait surtout des vols charters (c’est à dire des vols ponctuels ou saisonniers affrétés par un tour opérateur). Elle est désormais appelée à se transformer en véritable compagnie low cost, capable de concurrencer les géants EasyJet et Ryanair.

Pour y parvenir, la direction veut créer trois bases "Transavia Europe" à Lisbonne, Porto et Munich et faire passer de 14 à 37 le nombre d’avions de Transavia France. Une augmentation qui implique de revenir sur l’accord obtenu en 2007 par le SNPL, le syndicat de pilotes majoritaire, qui engageait la direction à ne pas exploiter plus de 14 appareils avec Transavia France.

Pourquoi les pilotes s’opposent-t-ils à ce projet et que proposent-ils ?

Sachant que Transavia France et Europe sont amenés à récupérer une partie croissante de l’activité d’Air France, les grévistes redoutent une délocalisation de l’emploi vers ces filiales aux conditions de travail et de rémunération dégradées. Les personnels navigants (pilotes et hôtesses) de Transavia France sont déjà payés environ 20% de moins que ceux de la maison mère, pour voler un nombre d’heure supérieur. Et il est à craindre que la direction mise sur le développement de Transavia Europe pour employer des pilotes sous droit portugais et réduire encore plus les coûts du personnel.

Les grévistes réclament donc la création d’un «  contrat de pilote unique   » pour que tous les pilotes du groupe travaillent aux conditions Air France, quelle que soit la marque. Une revendication inaudible pour la direction. Car de fait, il n’y a pas trente-six solutions pour faire du low cost : selon un rapport du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, pour une compagnie comme Ryanair, la masse salariale représente 13% des coûts (loin derrière le carburant, 40%) contre 30% à Air France (plus que les 20% du carburant). Et les salaires qui font la différence sont ceux des pilotes, payés entre 75.000 et 250.000 euros bruts par an chez Air France. Des chiffres qui font dire à la CFDT que leur grève est un « caprice de privilégiés ». Il n’empêche, affirme le NPA dans un communiqué, « il s’agit de travailleurs qui se battent pour conserver leur statut, leurs emplois, et refusent de voir des pans entiers d’activités délocalisés », d’autant que c’est l’ensemble des salariés d’Air France KLM qui vont subir les conséquences des transferts d’activité.

C’est pourquoi le SNPL a gagné le soutien d’autres syndicats, représentant notamment les personnels au sol. Dans un communiqué commun, la CGT, le SNPNC-FO, l’Unac, l’Unsa et SUD-Aérien exigent ainsi « le retrait sans condition du projet Transavia Europe, synonyme de délocalisation de nos emplois » et demandent au gouvernement de « mettre fin au démantèlement en cours et programmé du groupe Air France ».

Mais Air France a-t-elle le choix si elle ne veut pas couler ?

Pour les grévistes, la course au low cost est une stratégie vouée à l’échec, car « Air France ne pourra jamais aller aussi loin dans le dumping social et la fraude fiscale que son concurrent Ryanair, qui demande quand même à ses personnels navigants de se déclarer en tant qu’auto-entrepreneurs !, explique un représentant de la CGT d’Air France. Le problème est structurel : depuis les années 70, on cherche à vendre dans tous les secteurs économiques des produits moins chers de mauvaise qualité pour que les gens de moins en moins bien payés puissent continuer de consommer. Mais le modèle "hard discount" conduit à une spirale appauvrissante et déflationniste, vers moins de recettes fiscales, moins de salaires et moins d’emplois ! »

Tant que l’Union européenne n’impose pas une harmonisation sociale et fiscale par le haut, foncer tête baissée dans la course au moins-disant social alors que les pays voisins pourront toujours faire pire en terme de dumping ne sauvera donc pas Air France. « Personne n’aime les pilotes d’Air France, ils sont imbuvables, arrogants, et ils ont souvent manqué de solidarité avec les autres salariés du groupe, lâche le syndicaliste. Mais ce n’est pas la question. Sur ce combat, ils ont raison, il faut les soutenir. »

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Vos réactions

  • Sauvez le personnel Air France - non à la délocalisation !

    Margot Le 26 septembre 2014 à 11:28
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