Accueil | Entretien par Catherine Tricot | 2 mai 2014

Alstom : ce que propose la CGT

Quel actionnariat, et surtout quelle stratégie industrielle pour Alstom, placé devant l’alternative General Electric/Siemens ? Les réponses de Bernard Devert, responsable des questions industrielles pour la fédération CGT de la métallurgie.

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Quand les salariés d’Alstom ont ils été informés des projets de démantèlement de leur entreprise et de vente à General Electric ?

Comme tout le monde, le jeudi 28 avril, en lisant la presse et en écoutant les radios. Pourtant les discussions entre le patron de Alstom, Patrick Kron, et les dirigeants de Général Electric remonte à plus de trois mois. Lorsque Arnaud Montebourg s’est rendu en février aux États-Unis au coté de François Hollande, General Electric refuse pourtant de le rencontrer. Patrick Kron a mené seul ces discussions avec GE. Même son directeur financier n’était pas dans le coup.

Vous tombez donc de l’armoire ?

Pas tout a fait. Cela fait des années que nous alertons sur la situation d’Alstom, notamment sur ses difficultés de trésorerie. Les salariés étaient déjà inquiets. Il y a trois semaines un vaste plan de restructuration était lancé pour réduire les emplois et déménager le siège de Alstom-transport vers la Hollande, fiscalement moins contraignante…

« Des sommes considérables pour les acquisitions, au détriment des investissements »

Comment est-on arrivé à la situation actuelle ?

Quand en 2006, l’État se retire d’Alstom après y être rentré en 2004, on se souvient que sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, le groupe Bouygues devient l’actionnaire de référence avec une participation au capital du groupe de 30%. Patrick Kron mène alors une politique active de cession d’actifs et de croissance externe. Il rachète des usines en Russie, au Kazakhstan, aux États-Unis. Il achète également une filiale d’Areva qui apportait beaucoup de cash à Areva. Pour toutes ces acquisitions, Alstom débourse des sommes considérables au détriment des investissements au sein de l’entreprise. Pour donner un exemple, le TGV ou les trains RER se fabriquent dans des hangars non chauffés, les ouvriers travaillent avec gants et bonnets en hiver. Pas l’idéal pour préparer le TGV du futur, qui doit s’accompagner de nouveaux sauts technologiques. Pendant cette période, Alstom engrange des commandes pour un montant de 53 milliards, mais ces défauts d’investissement se traduisent par une baisse de la qualité de la production, un retard dans les délais de fabrication. L’entreprise paye des pénalités de retard de près de 300 millions. En quelques années, l’entreprise est passée de réserves de 2 milliards à un déficit de 4 milliards. Ce qui n’a pas empêché de verser des dividendes de 1,4 milliards à Bouygues… et Patrick Kron.

Qu’est-ce qui a déclenché, finalement, le processus de cession ?

Ce qui précipite la situation est l’arrivée du mur de dettes avec des remboursements d’emprunts qui se montent à 700 millions par an. C’est alors que Bouygues prend la décision de se retirer. Et c’est dans ce contexte que s’amorcent les négociations entre Kron et GE. L’offre de l’américain, "l’OPA amicale" est rassemblée dans un document de 120 pages dont l’existence est révélée jeudi 28. Dans la journée, l’action d’Alstom gagne 20% et la valeur des actions de Bouygues grimpe de 400 millions.

« L’ensemble des syndicats s’est positionné pour une troisième voie »

Comment les syndicats et les salariés ont-ils été informés ?

Vendredi, un comité de groupe européen se tient comme prévu en Allemagne. Patrick Kron y fait un court passage et annonce qu’il donnera toutes les informations aux salariés en temps utile… Et l’on découvre que le conseil d’administration devait se prononcer dès le dimanche soir sur la vente à GE ! Finalement la réunion est reportée de 48 heures. Le ministère met tout en œuvre pour que Siemens fasse une offre. Mercredi soir donc, le CA accepte de ne pas décider mais confirme le choix privilégié de GE. La décision définitive est reportée à fin mai.

Les syndicats ont-il exprimé une préférence entre les options GE et Siemens ?

Dans une déclaration commune, l’ensemble des syndicats s’est positionné pour une troisième voie, celle d’une participation publique avec rachat par des fonds publics du capital détenu par Bouygues. Le ministre de l’Économie envisage cette prise de participation et une recapitalisation d’Alstom par la vente d’une partie du capital d’EDF (on parle de 10%), ce que la CGT refuse. On ne va pas déshabiller Paul pour habiller Patrick. Ce qui est en jeu, c’est le démantèlement du groupe par la vente la filiale Alstom Power, qui représente 63% de l’activité du groupe. Nous faisons remarquer que Siemens est par ailleurs engagé dans une restructuration qui se traduit par la fermeture de deux usines ferroviaires, et que GE cherche avant à acquérir le marché des éoliennes en mer et du réseau super Grid… Autant dire que ces options ne sont pas bonnes pour l’emploi.

Vous avez été reçus ce mercredi par Arnaud Montebourg. Quelles sont les propositions de la CGT ?

Nous voulons informer les salariés. Nous sommes à l’initiative d’assemblées générales sur tous les sites du groupe. Si nous ne l’avions pas fait, les salariés ne seraient informés de rien directement. C’est franchement très moyen en matière de démocratie et de dialogue social. Et c’est contradiction avec les exigences en matière d’information des salariés, selon le droit européen. Nous envisageons de porter plainte au niveau européen contre la direction d’Alstom pour délit d’entrave. Nous souhaitons une table ronde avec la direction d’Alstom.

« Nous demandons une participation publique »

Au-delà, que préconisez-vous pour l’avenir d’Alstom, en termes d’actionnariat et de stratégie industrielle ?

Voici, en trois points, ce que nous défendons comme propositions auprès du ministre, puisqu’il ne nous est pas donné de rencontrer la direction du groupe.

1. Pas de démantèlement du groupe Alstom. Nous savons ce qu’il advient des groupes découpés. Il n’y a plus rien de Pechiney. La sidérurgie française est fragilisée et n’est plus en capacité de répondre aux besoins. Nous avons d’ailleurs toutes les peines à connaître le contenu du rapport remis au ministre sur le sujet, dont nous disposons seulement des conclusions : selon ses auteurs, GE ne serait intéressé que par la partie électrique (qui représente 70% du groupe, 30% revenant à la partie transport). Ce qui intéresse GE, ce sont les technologies de l’éolien et celles des réseaux. L’État français va dépenser 7 milliards pour l’éolien : on comprend que GE soit attiré par les techniques et par ce marché. Ils sont également intéressés par les turbines des EPR, les centrales de gaz en lien avec l’exploitation du gaz de schiste aux États-Unis. Sous l’impulsion d’Obama, GE rapatrie sur le territoire américain ses outils de production. Le gouvernement américain vient de décider de taxer de 35% les entreprises qui ne feraient pas revenir sur le sol américain les moyens de production.

2. Nous demandons une participation publique pour faire face aux échéances financières d’Alstom. Il ne faut pas céder au chantage ni aux sirènes de GE. Et il faut bien reconnaître que leur appel est puissant. GE met 10 milliards sur la table. Cela intéresse bougrement le premier actionnaire, Martin Bouygues, et tous les actionnaires d’Alstom.

3. Il est nécessaire de prendre le temps pour définir un changement de stratégie industrielle. Nous demandons que cessent les croissances externes au détriment des investissements dans le matériel et dans la formation, les compétences des salariés. Cela ne signifie pas que nous sommes opposés à toute coopération avec d’autres entreprises, sur des projets précis. Par exemple, nous pensons que des projets devraient être conduit avec EDF, la SNCF, la RATP, la région Ile-de-France pour développer les transports qui correspondent aux besoins d’une société mobile et qui doit opérer une bascule énergétique et environnementale.

Nos idées commencent à être entendues. Nous sommes au tout début d’une course de vitesse.

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  • Dans la journée, l’action d’Alstom gagne 20% et la valeur des actions de Bouygues grimpe de 400 millions

    toute la stratégie du PDG Kron est là
    tout le reste que l’on nous sert dans la plupart de la presse c’est du l’enfumage
    la seule motivation du PDG c’est de favoriser des gains financiers pour un tas de copains ou autre peut importe les conséquences, à l’image du monde financiarisé de l’entreprise

    tchoo Le 3 mai 2014 à 21:35
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