Accueil > Economie | Par Laura Raim | 25 juin 2014

Alstom : l’État actionnaire mais pas stratège

Pour mener la cession du pôle énergie du groupe français à l’américain General Electric, le gouvernement et Bouygues sont parvenus à un accord pour que l’État devienne actionnaire principal d’Alstom. Une entrée au capital symboliquement forte, qui n’empêche pas le démantèlement du fleuron industriel.

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L’État ne peut pas tout mais il va quand même pouvoir devenir l’actionnaire principal d’Alstom. Au terme de trois jours de discussions, Arnaud Montebourg a annoncé dimanche soir que l’État et Bouygues étaient parvenus à un accord, dans le cadre de la vente de la branche énergie du groupe à l’américain General Electric.

En quoi consiste l’accord signé samedi entre Alstom et General Electric ?

Comme prévu, Alstom cèdera au géant américain ses activités de gaz et vapeur pour 12,35 milliards d’euros, mais Arnaud Montebourg a obtenu que GE investisse 2,5 milliards dans trois coentreprises détenues à parité avec GE – une dans les équipements pour les réseaux électriques, une autre dans les équipements pour les énergies renouvelables (éolien en mer et hydroélectrique), une troisième pour les turbines et les équipements liés au nucléaire. Un modèle de coopération qui fait ses preuves, depuis plus de quarante ans, avec Safran dans le développement des moteurs d’avions. GE consent par ailleurs un droit de veto à l’État sur tout ce qui touche au nucléaire. Enfin, il s’engage à conserver des centres de décision en France et à créer 1.000 emplois dans les trois ans à venir, avec des pénalités de l’ordre de 50.000 euros par emploi non créé.

Que devient Alstom ?

Recentré sur le transport, le nouvel Alstom doit pour sa part utiliser le produit de la cession pour renforcer ses activités dans le ferroviaire. Il est notamment prévu que 600 millions d’euros servent à acquérir la branche signalisation de General Electric. Le solde sera affecté à un dividende exceptionnel, au désendettement et au renforcement des fonds propres.

L’État va racheter 20% du capital d’Alstom. Combien cela va-t-il lui coûter ?

On ne peut pas encore savoir, puisque le prix final dépendra de l’évolution du cours de bourse. L’État souhaitait racheter les titres détenus par Bouygues, premier actionnaire d’Alstom avec 29,4 % des parts, pour 28 euros par action – soit le montant de la dernière cotation vendredi 20 juin. Mais le groupe de BTP a voulu en profiter pour faire monter les enchères et refusait de les céder à moins de 35 euros. Les deux parties ont fini par s’entendre sur un mécanisme d’option d’achat : pendant près de deux ans après la finalisation de l’alliance entre GE et Alstom, l’État pourra racheter des parts à Bouygues aux prix plancher de 35 euros, si tant est que l’action atteigne au moins cette valeur en Bourse. Mais si cela lui semble plus intéressant, l’État aura aussi la possibilité d’acquérir des titres directement sur le marché. Et si le cours n’a pas atteint 35 euros à la fin des vingt mois, l’État pourra, pendant une semaine, racheter à Bouygues jusqu’à 15% d’Alstom au prix du marché, obligeant alors Bouygues à inscrire une moins-value dans ses comptes. L’État paiera donc in fine entre 1,7 milliard d’euros (correspondant au cours actuel) et 2,2 milliards (correspondant à un cours de 35 euros).

Comment l’État peut-il, en pleine période de rigueur budgétaire, financer une telle opération ?

L’État ne puise pas dans son budget pour entrer au capital d’une entreprise. Il passe par l’Agence des participations de l’État (APE), créée en 2004 et dirigée depuis 2012 par David Azéma. L’État, qui a perçu 4,5 milliards d’euros de dividendes en 2013, compte ainsi 71 participations pour une valeur de quelque 110 milliards d’euros. Pour financer l’opération Alstom, il peut donc céder des participations. En l’occurrence, le ministère des Finances a annoncé mardi la vente de 3,1% du capital de GDF Suez. L’agence avait déjà procédé récemment à des cessions d’actions, notamment dans Aéroport de Paris, Safran ou EADS, ce qui lui avait permis de dégager 1,9 milliards d’euros.

À quoi sert l’entrée au capital de l’État ?

Contrairement à la simple prise de participation décidée en 2003 par Nicolas Sarkozy pour sauver le groupe de la faillite, cette intervention ne vise pas à recapitaliser l’entreprise, qui va gagner plusieurs milliards d’euros après la vente de sa division énergie à GE. Il s’agit ici de veiller aux intérêts industriels de la France et d’exercer « une vigilance patriotique », selon l’expression d’Arnaud Montebourg. Le groupe de BTP va d’ailleurs prêter des titres Alstom à l’État de manière à lui donner 20 % des droits de vote et deux administrateurs afin qu’il puisse immédiatement agir comme actionnaire principal et peser sur les décisions.

Reste que cette nationalisation partielle change finalement peu la donne : le groupe sera bel et bien démantelé, l’activité majeure de l’énergie passant sous pavillon américain. « Un non-sens économique et politique à l’heure où la France s’engage dans la transition énergétique », se désole Bernard Devert, secrétaire de la Fédération de la métallurgie CGT. Dans ses revendications, «  la CGT ne demandait pas à l’État d’entrer au capital d’Alstom en remplaçant simplement Bouygues mais en procédant à une augmentation de capital qui aurait permis de financer les investissements dont Alstom a cruellement besoin, rappelle le syndicaliste. L’entrée au capital de l’État ne sert pas à grand-chose si c’est pour accompagner le bradage du fleuron industriel plutôt que d’imposer un changement de stratégie. Ce n’est pas un État actionnaire que l’on veut mais un État stratège ».

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