planche-contact du photographe Jack Burlot, mai 68
Accueil > Idées | Par Gildas Le Dem | 9 mars 2017

1962, 1968 : deux livres pour deux pages d’histoire

Deux très beaux livres d’histoire, d’Antoine Idier et Todd Shepard, reviennent sur la manière dont 1962 (l’indépendance algérienne) et 1968 (la révolution du mois de mai) ont façonné nos inconscients politiques et sexuels.

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1962 : l’indépendance de l’Algérie. 1968 : un mois de mai qui va bousculer la société française. Deux dates majeures pour la France et la gauche française de l’après-guerre. Deux dates qui façonnent encore l’inconscient politique de notre présent, et dont on croit pourtant tout savoir. Deux dates aussi, dont on voit mal ce que l’une pourrait avoir à faire avec l’autre. C’est pourtant ce que montrent deux très beaux livres d’histoire, parus en l’espace de quelques semaines. Le premier : une remarquable biographie de Guy Hocquenghem, militant d’extrême gauche, militant homosexuel, journaliste à Libération, essayiste et romancier enfin. Le second : un magnifique livre consacré à la révolution algérienne et la révolution sexuelle en France, qui vient bouleverser nos représentations.

Communisme, gauchisme et révolution sexuelle

Le premier, intitulé Les vies de Guy Hocquenghem, est le fruit du patient travail d’Antoine Idier. Directeur des études et de la recherche à l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, Antoine Idier a reconstitué, à travers de minutieuses collectes d’archives et des entretiens, une trajectoire restée dans l’ombre : celle d’un jeune militant, Guy Hocquenghem, d’abord socialisé à la gauche du PCF. Comme beaucoup de ses contemporains issus de la jeunesse intellectuelle, Guy Hocquenghem milite dans des organisations d’extrême gauche marquées par l’anticolonialisme (la guerre d’Algérie, puis celle du Vietnam). "Gauchiste" donc, celui qui n’est encore qu’un jeune normalien n’est pourtant pas tout à fait à l’aise dans ce milieu machiste, où les valeurs virilistes règnent sans partage.

Et, lorsque survient Mai 68, "libération de tous les possibles", celui qui est aussi un jeune homosexuel va apprendre à ses dépens que les organisations gauchistes ne sont pas plus tolérantes que le PCF. C’est une erreur de perception grossière : l’on s’imagine aujourd’hui que Mai 68, qui s’est en effet largement produit contre l’autorité du PCF, aurait, avec le gauchisme culturel, favorisé la libération sexuelle (la libération des femmes et des homosexuels). En fait, comme le montre Antoine Idier, il n’en est rien. C’est aussi bien contre le PCF, que contre les « gauchistes respectables » comme les appellera Hocquenghem, que le mouvement des femmes et des homosexuels vont se constituer avec, notamment, le MLF (Mouvement de libération des femmes) et le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire).

Mai 68, un moment de tensions

Si le MLF et le FHAR s’inscrivent bien sûr dans le sillage révolutionnaire de Mai 68, ils restent des mouvements relativement hétérogènes autant au mouvement social (Mai 68 fut d’abord une grande grève ouvrière), qu’au mouvement culturel, et même au folklore gauchiste. Bref, si Mai 68, le gauchisme, le mouvement féministe et le mouvement homosexuel sont quasi-contemporains les uns des autres, à peine séparés par quelques années, il ne faut pas imaginer qu’ils constituent un moment homogène et univoque. Au contraire, chaque mouvement, relativement autonome, n’aura de cesse de se constituer dans des « écarts » et des « tensions » par rapport au précédent. Et c’est sans doute la leçon la plus importante du livre d’Antoine Idier (leçon qui invalide, en ce sens, toutes les dénonciations de 68 qui, de gauche ou de droite, en font un moment indifférencié).

Et de fait, c’est ce qu’illustre la trajectoire emblématique d’Hocquenghem, qui passera, non sans hésitation et tâtonnement, des "maos" aux "folles" du FHAR. Guy Hocquenghem écrira alors Le désir homosexuel, sorte de manifeste théorique de la révolution homosexuelle de l’époque qui distingue soigneusement désir homosexuel d’une part (un désir défini comme seul révolutionnaire) et homosexualité (une catégorie socialement construite, et dont il convient de se libérer). Cet essai, un peu oublié, aura pourtant tant d’importance qu’il inspirera pour partie, dans les années 90, les études queer aux États-Unis.

Mais, non moins important : après 68, comme nombre de jeunes intellectuels qui ont sacrifié leur carrière universitaire à leurs engagements, Hocquenghem va d’abord trouver refuge au journal Libération. On imagine mal aujourd’hui combien ce journal, fondé par Sartre, est alors un laboratoire de toutes les transgressions. Sans doute, Hocquenghem donne bien quelques cours à Vincennes (où il côtoie René Schérer, Gilles Deleuze, Michel Foucault). Mais c’est d’abord au sein de ce drôle de journal qu’est Libération qu’il s’épanouit. Pour un temps.

De Libération à la révolution néo-conservatrice

Car, très vite, Libération, d’organe du gauchisme, va devenir non pas simplement le reflet, mais l’un des principaux artisans de la révolution conservatrice en France. Bien placé pour observer ce long mais irréversible processus, Hocquenghem n’aura pas de mots assez durs pour mettre en question cette dérive néoconservatrice, qui donneront le célèbre pamphlet Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary. Jalon important s’il en est dans la critique du rôle des médias, ce livre sera plus tard réédité par Serge Halimi, puis prolongé, en quelque sorte, par Les chiens de garde et Sur la télévision de Pierre Bourdieu.

Le livre d’Antoine Idier est à cet égard d’une grande importance : il ne restitue pas seulement, à travers les combats et les colères d’Hocquenghem, l’effondrement du champ intellectuel et politique durant les années 80, mais également celui du champ médiatique qui, de champ d’expérimentation sociale et intellectuelle, à la fin des années 70 et au début des années 80, devient insensiblement le vecteur de ce qu’il faut bien appeler une contre-révolution.

Indépendance algérienne et révolution sexuelle

Mâle décolonisation, le livre de Todd Shepard, plonge ses racines plus profondément encore dans notre inconscient historique. L’ouvrage de l’historien américain, professeur à la John Hopkins University, est évidemment moins centré sur des trajectoires singulières (comme celle de Guy Hocquenghem). Il prend pour objet les discours et les pratiques sexuelles relativement anonymes qui, croyons-nous, nous définissent depuis 68, et pose une question étonnante. S’il est vrai qu’après 1962, la France, traumatisée par la révolution puis l’indépendance algérienne, s’est imposée un long silence sur ces "événements", comment se fait-il que, dès lors que l’on parle de sexe, resurgisse de manière obsessionnelle la figure de l’homme arabe ? Que ce soit pour la blâmer, ou en faire l’éloge ? Dès lors, l’indépendance algérienne n’a-t-elle pas façonné, plus que mai 68, la révolution sexuelle ou, du moins, sa part la plus obscure, la plus inavouée ?

L’homme arabe/algérien, après 1962, c’est en effet celui sur qui se focalise l’interrogation française sur les agressions sexuelles contre les femmes mais aussi les garçons, ou la pratique de la sodomie – autant de prétextes à la réécriture de fantasmes d’invasion postcoloniale. Mais c’est aussi la figure du révolutionnaire qui hantera les mouvements gauchistes puis, non sans tensions là encore, le mouvement de libération des femmes et des homosexuels (c’est ici que l’on retrouve évidemment Guy Hocquenghem et le FHAR).

Le nouveau discours sexuel de l’extrême droite

C’est surtout, enfin, la figure de l’ennemi principal d’une extrême droite discréditée qui, après la collaboration et la défaite de l’OAS, trouve là l’occasion de se réinventer, et de reconvertir son discours patriarcal et colonial en discours misogyne et anti-immigré. Si la défaite en Algérie doit avoir un sens, c’est qu’au fond, aux yeux de l’extrême-droite, c’est la sourde féminisation du pays qui a rendu possible la défaite face aux arabes – ces hommes à la virilité conquérante et invasive. On s’explique mieux, dès lors, que les discours antiféministes et racistes fusionnent aujourd’hui chez les intellectuels qui, comme Zemmour, propagent le nouveau discours de l’extrême droite, et rêvent de revanche sexuelle et politique.

Formidable généalogie de l’inconscient sexuel français contemporain, le livre de Todd Shepard, comme celui d’Antoine Idier, interroge donc le sol historique de notre présent. Tous deux réintroduisent de la pensée et de la politique dans l’histoire, et c’est passionnant.

@gildasledem


Les vies de Guy Hocquenghem. Politique, sexualité, culture, d’Antoine Idier, Fayard, 18 euros.
Mâle décolonisation, l’ « homme arabe » et la France, de Todd Shepard, Payot, 30 euros.

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