Accueil > Résistances | Par Thomas Clerget | 3 mai 2016

1er mai : la déroute des forces de l’ordre

Dans la rue comme sur le plan politique, le gouvernement semble vouloir opposer entre elles les forces engagées contre la loi travail. Dimanche à Paris, cette stratégie de la division s’est au contraire soldée par un échec cuisant. Récit.

Vos réactions (7)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Les dispositifs d’encadrement sécuritaire massifs, de même que les violences policières systématiques au cours des manifestations contre la loi travail ou des rassemblements de Nuit debout, ont-ils pour objectif de faire monter la tension pour provoquer la cassure du mouvement ? Durant les défilés des derniers jours à Paris, les forces de l’ordre ont isolé par deux fois la tête du cortège, allant jusqu’à bloquer plusieurs milliers de personnes au cours de la manifestation du 1er mai. Ce même jour, loin d’aboutir à l’effet recherché – celui d’une désolidarisation d’une partie du cortège vis-à-vis d’une autre – cette stratégie a renforcé l’hostilité vis-à-vis des forces de l’ordre, et engendré leur déroute sur la fin de la manifestation.

Durant la manifestation du 1er mai à Paris.

La tonalité du jour, plutôt inédite pour un défilé traditionnellement festif, avait été donnée peu de temps après le départ de Bastille. Un groupe d’une dizaine de policiers en civil, casqués et encapuchonnés, tente alors de se faufiler sur la gauche du cortège, au pied de la Coulée verte. Vite repérés, ils font l’amère expérience de l’extrême hostilité des manifestants. Une mèche est allumée, un pétard s’envole, explose avec fracas au beau milieu des agents. Ces derniers rentrent alors la tête dans les épaules, se bouchent les oreilles, battent en retraite sous les huées. Ils ne réapparaîtront plus avant la Nation.

Des "casseurs" ? Non, des policiers en civil.

Pendant ce temps, comme d’usage depuis le 31 mars, la tête de la manifestation, composée de mouvements autonomes comme le MILI, de lycéens, d’étudiants de plusieurs universités parisiennes, mais aussi de militants syndicaux et de simples manifestants, est encadrée de près par plusieurs cordons de CRS : un sur la gauche, un sur la droite, une rangée sur le devant de la manif. Les premiers affrontements ne tardent pas : d’un côté, bouteilles, pétards, quelques feu d’artifices et plusieurs bombes agricoles s’abattent sur les policiers. En face, des grenades assourdissantes, de nombreuses salves de lacrymogène. Derrière, on continue à chanter.

Devant, de nombreux militants ont couvert leur tête, leurs yeux et leur visage pour se protéger des gaz et ne pas être reconnus. Un peu plus loin, la police filme en permanence le déroulement des opérations. Pendant plus d’une heure, le cortège avance péniblement, au rythme des assauts des uns, des contre-attaques des autres. Puis vers 16h, une unité de gendarmes mobiles arrive par la rue de Chaligny et coupe le trajet des manifestants, isolant ainsi la tête de la manif. Un peu plus haut, au niveau de la rue de Reuilly, le boulevard Diderot est déjà bloqué : plusieurs milliers de personnes sont ainsi prises au piège, et le cortège coupé en deux parties.

De part et d’autre du cordon, la situation devient vite très tendue. Dans la nasse, des affrontements se poursuivent, accompagnés d’un épandage massif de gaz lacrymogènes. En aval, le reste de la manifestation arrive peu à peu jusqu’à former un bloc très compact face aux gendarmes mobiles qui lui interdisent d’avancer, n’hésitant pas à gazer généreusement et à utiliser leurs matraques sur les premiers rangs. Les forces de l’ordre font alors pression – y compris plus en arrière sur les syndicats – pour diriger le reste de la manif en direction des rues adjacentes, afin de contourner la tête qui s’en serait trouvée abandonnée à son sort. Mais au lieu d’obtempérer, le cortège fait bloc, se montrant de plus en plus menaçant vis-à-vis du barrage de gendarmes mobiles. Jusqu’à obliger ces derniers à se retirer.

Le haut de la manifestation juste après la jonction.

Entre temps, les manifestants pris en sandwich ont été repoussés une centaine de mètres plus haut par une autre ligne de gendarmes, qui voit maintenant le reste de la manifestation lui fondre dessus par l’arrière. Pris en tenaille, les gendarmes s’écartent pour laisser les manifestants opérer la jonction, puis se tassent les uns contre les autres de chaque côté du boulevard, isolés de tous renforts. Une charge très brutale menée par une partie des manifestants les refoule ensuite dans les rues adjacentes. Encaissant bouteilles, gravas, mobilier urbain, feux d’artifice, les gendarmes reculent et disparaissent de la vue des manifestants.

Les gendarmes mobiles sont "nassés" à leur tour.

Pendant cet affrontement, les marcheurs situés un peu plus en arrière ont retenu la leçon : ils continuent à faire bloc, avancent pour éviter qu’un cordon de CRS ne puisse s’immiscer et scinder à nouveau le cortège. Coupée en deux l’espace d’une heure, la première partie de la manifestation apparaît alors très soudée. Au milieu d’un nuage de lacrymogènes, les plus expérimentés donnent des conseils à ceux qui n’ont pas l’habitude de ces conditions extrêmes : « Continuez à marcher, respirez lentement ! » Plus aucun policier n’encadre désormais la manifestation, qui a le champ totalement libre et termine sa route en chantant jusqu’à Nation : « Et la rue elle est à qui ? Elle – est – à – nous ! »

Sur le parcours de la manif.

Comment expliquer cet usage massif et systématique de la force, également observé ces derniers jours sur la place de la République ? Cité par Le Monde, le politologue Olivier Fillieule observe : « Ce qui paraît frappant, c’est ce qui ressemble à une stratégie délibérée de l’autorité civile, consistant à déroger à de nombreux préceptes du maintien de l’ordre, par une présence trop massive d’effectifs, par des manœuvres à contretemps, par la bride ouvertement lâchée sur le cou des hommes du rang (...). Les raisons d’une telle stratégie sont ouvertes à interprétation. Mais la recherche délibérée d’un pourrissement de la situation est très difficilement contestable ».

Sitôt la manif terminée, la place est "évacuée".

À l’occasion des manifestations en cours, le gouvernement espère-il matérialiser dans la rue ce qu’il s’évertue à obtenir sur le plan politique ? À savoir une division du mouvements entre, d’un côté, les organisations syndicales et, de l’autre, les mouvements plus autonomes – tels que les coordinations nationales étudiante et lycéenne et, surtout, la Nuit debout – qui aiguillonnent le mouvement et cherchent actuellement à construire un rapport de forces plus appuyé sur le terrain. Les opposants à la loi travail ont à nouveau rendez-vous dans la rue aujourd’hui, pour le début de l’examen du texte par l’Assemblée nationale. Un meeting unitaire doit avoir lieu à partir de midi sur l’esplanade des invalides, précédée d’une manifestation étudiante au départ de Montparnasse.

Photos et vidéos Thomas Clerget. @Thomas_Clerget

Vos réactions (7)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • Bon article enfin dans Regards !

    René-Michel Le 3 mai à 09:55
       
    • Bravo. Un reportage précis. Et objectif.

      Je n’y étais pas, mais il recoupe tous les autres témoignages lus ou entendus. Ici en vidéo celui d’Olivier Besancenot

      Louis Le 3 mai à 13:23
  •  
  • On y étais ( passage sur la "droite" pour reprendre vers le haut du Bd Diderot et échapper aux premières lacrymos ) et là des gens plutôt "lambdas" qui commencent à chercher à comprendre pourquoi la manif n’avance pas !
    50 peut être au début puis de plus en plus nombreuses et nombreux qui s’attroupent et quand les "renforts du désordre" " arrivent en se faufilant sur les côtés, sifflements, huées, pas de violence mais de la détermination !
    ET puis soudain cela bouge devant ! Ils cèdent !
    Alors comme le disait Marker dans "Le fond de l’air est rouge" quand la police recule, c’est un peu l’état qui recule !
    A nous de continuer !

    Gwern Le 3 mai à 20:52
  •  
  • PS : important de souligner que le SO de la CGT avait décidé comme le 28 avril de ne plus se dérouter du lieu final de la dispersion : Place de la Nation
    Cette position a grandement facilité l’échec policier !
    Ce qui n’avait pas été le cas le 9 avril et avait entraîné quelques débats dans les rangs syndicalistes !

    Gwern Le 3 mai à 20:55
       
    • Enfin une vraie stratégie de terrain qui ne laisse pas la honte !
      Ca n’a pas été le cas à Toulouse où la CGT a honteusement lâché la coordination étudiante et la Nuit debout passés en tête, en se détournant du trajet prévu pour les laisser seuls face à la police qui bien sûr en a profité immédiatement pour attaquer ! Comme ça police et cgt locale sont rassurés : ceux qui ne veulent pas se faire encadrer police-devant, police-derrière, bac sur les côtés, comme à la colo, sont des casseurs !
      Triste ! Triste !

      icelui Le 4 mai à 10:19
  •  
  • Pris dans la nace et gazé à hauteur de la rue de Chaligny, je confirme en tous points les faits rapportés ici. J’ai également été frappé par l’aspect désemparé de certains CRS acculés sur les côtés de la manif, soumis à une lourde pluie de projectiles et privés d’ordres et de ligne de conduite cohérents.

    Riprap Le 4 mai à 14:32
  •  
  • Je confirme aussi ce qui est rapporté dans cet article et les commentaires ci-dessus car j’ai participé à ces manifestations et vu ce que j’ai bien vu...et respiré. Jamais auparavant, je n’avais constaté cette nouveauté de manœuvres et d’agissements de la part de la police. Le traitement médiatique dominant est, par ailleurs, hors de tout périmètre minimum de déontologie journalistique tandis qu’au sein même d’Alliance, syndicat de droite ( lien : http://www.bfmtv.com/societe/un-syndicat-de-policiers-denonce-les-consignes-recues-pendant-les-manifs-972088.html) est dénoncée l’attitude ce gouvernement qui a encore la grande et innommable impudeur de se dire de "gauche".

    Babeuf

    Babeuf Le 6 mai à 09:09
  •