Accueil > Résistances | Par Manuel Borras | 30 mai 2016

26 mai : l’escalade des violences policières

Tandis qu’il criminalise les grèves et les manifestations contre la loi travail, le gouvernement encourage une violence policière toujours plus aveugle dont la journée du 26 mai a été le point d’orgue. Retour sur la manifestation parisienne.

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Partie de la place de la Bastille, la manifestation parisienne du 26 mai, massive, est dans un premier temps très calme. Jean-Luc Mélenchon et Philippe Martinez attirent tout autant les caméras que la désormais classique tête de cortège, jamais jusqu’ici aussi nombreuse et "éclectique". Composée d’autonomes, mais aussi de personnes lambda et de syndiqués CGT, Sud et CNT, elle rythmera par la suite l’avancée du rassemblement jusqu’à la place de la Nation.

Photos Louis Camelin, à retrouver en grand format dans le portfolio en fin d’article.

Manifestation sauvage : la rue aux manifestants

Les hostilités sont lancées avec une tentative de détournement du trajet officiel de la manifestation. La "manif sauvage" s’engouffre dans une rue Chaligny apparemment vide, à grands cris de « Ni Nation, ni travail ». Mauvais calcul : la police se trouve en bout de rue. Le piège se referme sur les quelques centaines de participants quand un cordon de CRS les prend à revers pour les enfermer. L’atmosphère devient très vite suffocante, un cordon poussant de force les gens vers l’autre, à grands renforts de gazage et matraquage.

Une partie des manifestants trouve une échappatoire à l’écrasement par une résidence dont les portes s’ouvrent. Le reste peut finalement rejoindre peu à peu le gros du rassemblement. Cette libération est en grande partie permise par le soutien des cheminots de Sud, placés à l’arrière du cortège de tête, qui ont interrompu leur marche pour attendre les manifestants pris au piège.


La manifestation repart ensuite, avec à sa tête, toujours, ce cortège hétéroclite d’environ trois mille personnes, dont se dégage désormais une réelle sensation de puissance. Les slogans – « Anti anti anticapitaliste, ah ah » ou encore « Paris, debout, soulève toi » – résonnent avec force. En parallèle, les panneaux de publicité JC Decaux, McDonald’s, parcmètres et autres locaux de banques et d’assurances sont systématiquement éventrés. La vitrine d’un magasin Skoda en fait les frais, un magasin Emmaüs est visé, puis épargné grâce aux sifflets de la foule et à l’intervention d’autres militants cagoulés, qui protègent la vitrine. Les slogans tagués sont imagés, à l’image de ce « Tu sues moins qu’un précaire » inscrit sur les murs d’une salle de sport, devant un homme qui continue, imperturbable, sa séance de vélo d’intérieur.


Extrême concentration policière à Nation

La police est complètement absente de ce tronçon de manifestation, excepté lors d’une scène étrange qui voit autonomes et policiers échanger des projectiles à l’aveugle au-dessus d’une barrière de chantier, sur le côté gauche du boulevard. On transite entre périodes d’accalmie et montées subites en pression. Les manifestants, "casseurs" ou non, font ce qu’ils souhaitent. Les forces de l’ordre sont en réalité concentrées à Nation, dans des proportions étonnantes : les CRS et leurs grilles anti-émeutes occupent la moitié de la place avant même que les manifestants ne viennent en battre le pavé, ce qui ne manque pas de tendre immédiatement la situation.


Feu est mis au dragon de papier qui accompagnait, jusque-là, la tête de manifestation. Les premiers tirs de grenades lacrymogènes surviennent rapidement, recouvrant un très large périmètre. Le gaz est extrêmement agressif, et même si l’air paraît, visuellement, peu vicié, les manifestants se voient obligés de reculer tant bien que mal sur près de deux cent mètres le long du boulevard Diderot, jusqu’à la rue de Picpus. On tousse, pleure, se courbe et crache, titubant littéralement pour échapper à l’étouffement. La foule fait ensuite peu à peu son retour sur la place, le rassemblement étant autorisé par la préfecture jusqu’à 18h30.


C’est à ce moment que l’atmosphère devient surréaliste. Dès 16h20, la police somme à la dispersion. Un appel complètement inaudible pour la majorité des personnes présentes, qui se contente de discuter calmement sur la place. Les CRS semblent perdus, et se mettent à charger de manière sporadique et désordonnée.

Chaos et charges aléatoires sur la place

Répartis en petits groupes, ils se retrouvent parfois isolés au milieu des manifestants, qui ne les attaquent pourtant pas, ou très peu pour les plus excédés. Raisonnent seulement des « Cassez-vous ! » répétés, assez légitimes au vu des agressions gratuites qui se déroulent. Des policiers parviennent même à tirer des grenades lacrymogènes sur un groupe de collègues situé une vingtaine de mètres plus loin, provoquant le rire des spectateurs. Un vendeur de sandwiches, son camion stationné sur la place, poursuit son activité au beau milieu des échauffourées. Son affaire marche plutôt bien.


Les interventions des CRS perdent un peu plus toute logique. Ils se regroupent et chargent violemment, à tempo irrégulier, à gauche, à droite, sans objectif ni cible particuliers. Cela rend ces attaques complètement imprévisibles, et d’autant plus dangereuses. C’est lors de l’une d’elles qu’un de nos journalistes et la personne qui l’accompagnait sont blessés par l’explosion d’une grenade de désencerclement et les éclats qu’elle projette. Bilan : habits et peau perforés en plusieurs endroits, et perte partielle d’audition. Ils étaient pourtant calmement postés sur un côté de la place, près d’une fanfare qui ne s’occupait pas vraiment des hommes en armes.

Les charges se poursuivent malgré l’arrivée des manifestants de fin de cortège et des camions des syndicats Sud et CNT. Le bilan de la répression est pour l’instant d’une quarantaine de blessés à Paris seulement, selon Mediapart – notamment un militant CGT passé à tabac et trois personnes blessées par des tirs de LBD.

Une violence policière systématisée

Les grenades de désencerclement feront plus tard un blessé sérieux, atteint à la tempe par un éclat près de la Porte de Vincennes [1]. Une vidéo montre un CRS lancer le projectile puis poursuivre sa marche sans même prendre acte des conséquences de son geste.

Ces grenades semblent avoir été utilisées sans retenue ce jeudi, souvent hors-cadre réglementaire [2], faisant de nombreuses victimes, à Paris, Nantes et Lyon notamment. Au vu des dégâts humains occasionnés et de l’utilisation massive qui en est faite, il s’agit d’un sujet dont il faudrait se saisir urgemment.

Menaces de mort, CRS armé d’un marteau, agent en civil qui braque son arme sur des manifestants, photojournalistes victimes de tirs tendus, femme trainée par les cheveux à Toulouse, passage à tabac au sol à Caen, tir de LBD dans la mâchoire… [3] Dans l’ensemble du pays et avec une intensité croissante, une extrême brutalité caractérise la doctrine des interventions policières dans la répression du mouvement social.

Notes

[1Journaliste indépendant, il est aujourd’hui plongé dans un coma artificiel et présente de sérieux risques de séquelles, dont des troubles aphasiques.

[2Les grenades de désencerclement peuvent légalement être utilisées « lorsque les forces de l’ordre sont encerclées et doivent briser cet encerclement, dans un cadre d’autodéfense rapprochée et non pour le contrôle d’une foule à distance ».

[3Si vous avez été victime de violences policières, vous pouvez contacter par mail l’Observatoire des violences policières : ovipo@riseup.net.

Portfolio

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  • Petite précision la grenade lancée à Vincennes l’est par un membre des CIS :
    " Les compagnies de sécurisation (renommées « compagnies de sécurisation et d’intervention » à Paris et en petite couronne parisienne), communément appelées compagnies de sécu ou CS, sont des unités de police urbaine dépendant en province de la Direction centrale de la sécurité publique, et de la Préfecture de Police pour Paris et banlieue parisienne dont la création remonte à 2003 pour la CSI 75, relancées en 2008 dans le but « de renforcer la sécurité dans les quartiers et la capitale ainsi que le renfort des collègues en cas de difficultés, avec la particularité d’être appelée en priorité afin d’intervenir sur toutes les violences urbaines ou événements a risques. Le travail consiste à sécuriser certains secteurs et faire de l’anti-criminalité en tout temps et a tout moments en cas de flagrant délit ».

    Et non de CRS : ce n’est pas que je porte ceux -là dans mon coeur de manifestant ( et depuis un temps certain ..... )mais force est de reconnaître que les CIS depuis le début du mouvement ( ils sont reconnaissables à leur bandes bleues sur le casque et non jaunes comme les CRS ) sont ceux qui ont commis le plus de violence gratuite !
    Encore le 26 alors que ce même jour les GM présents sur la place étaient capables eux de rester calmes et polis " messieurs dames s’ils vous plaît reculez de quelques mètres ! "
    Les mêmes le 1 er Mai obligés de sortir rue Picpus alors qu’arrivait à leur hauteur le groupe " black block" ( appelons-le ainsi faute de mieux ) se dégagent en lançant AU SOL 2 grenades lacrymogènes et pas besoin de désencerclante à hauteur de visage ! ( témoignage direct )
    On peut donc légitimement se poser des questions sur la violence qui plus est désordonnée dont font preuve certaines force de "l’ordre" ; peut-être ne pas arriver à masquer en prime une haine liée à leur engagement au FN ?
    Ne parlons pas des BACs : hors concours ; l’"intérêt" de leur attitude est désormais de bien éclairer la population lambda française de ce que subissent le s"jeunes " et moins jeunes des quartiers depuis des années !

    Gwern Le 30 mai à 11:06
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  • Merci pour ces précisions sur les CSI et CRS. Concernant la BAC et les diverses méthodes de "maintien de l’ordre", les banlieues constituent bien un laboratoire d’expérimentation depuis des années ( voir notamment : http://reporterre.net/La-doctrine-de-maintien-de-l-ordre-a-change-L-objectif-est-maintenant-de )

    Manuel Borras Le 30 mai à 18:44
  •  
  • La Bac est efficace, ainsi que les policiers et la gendarmerie. je leur dois la vie.

    Le 2 décembre, je suis sortis de chez moi pour aller chez ma copine qui habite à 30 mètres. J’ai fermé ma porte à clé. Fin de souvenir, je me suis réveillé 8 jours après dans une ambulance et deux mois d’hôpitaux après. Je suis sortis en février. Un jeune, de 17 ans, m’a vu sur le trottoir, m’a agressé, juste parce qu’il était énervé de sa matinée, Sans me connaitre, j’étais juste là au mauvais moment, au mauvais endroit. J’ai eu le cerveau abîmé d’un grand coup de pied dans la tète. Mon sang de la tete se vidait par le nez. A l’hopital, on a dis que c’était la fin, et oui, mais non. Un automobiliste a vu la chose, a téléphoné à la gendarmerie. Il sont mis 8 minutes pour venir chercher mon corps avec les pompiers. ils ont fait une enquête sur 50 kilomètres et ont fouillé le quartier pour comprendre. Puis la bac a débarqué ont compris qui était la personne, se sont infiltré dans un bus déguisé pour l’attendre. Une semaine est passé, ils ont défoncé les portes de l’immeuble pour le capturer. Moi j’ai mis deux mois pour avoir des infos, a peine sortis de l’hôpital , je suis parti au commissariat, on m’ a présenté la policière qui a récupéré mon corps, elle m’a tout expliqué. J’ai cru pleuré de remerciement.Je reviens de loin, l’impréssion d’être dans le corps d’un mort. le cerveau abimé, ultra logique, ultra raisonné, une partie surdéveloppé, et une autre fragile et sensible comme une feuille d’arbre en sentiment . Je suis handicapé à vie désormais.Je vois deux docteurs et un psychiatre par semaine, 2 fois par semaines. Je dois la vie aux hopitaux, à la police, aux gendarmes et à la BAC.

    bdpif Le 30 mai à 22:59
       
    • Complément du comentaire.
      Vous avez parlé de troubles aphasique du journaliste, et de séquelles à vie. C ’est ce dont je suis possesseur. L’aphasie, c’est spécial, dans mon cas, je chante des opéras en prenant ma douche, un jour je me rapelle de la Callas, le lendemain incapable, je fais de la peinture à l’huile, peut faire des mathématiques de tête à 5 chiffres superposés, mais peut être incapable en parlant de vous faire une phrase avec "vélo et frein" Pourtant j’arrive à écrire. Je suis pauvre en mémoire d’élocution, mais très riche en image et en écrit. Je rêve EN dormant comme dans des films pendant une heure de manière ordonnée logique et rationelle, sans irrationalité comme logiquement dans les rêves ; mais suis sensible au moindre mot verbale devant les autre gens de mon espèces, suis fragile, et c’est pour cette raison que je suis très solitaire. C ’est une partie de l’aphasie, d’autres sont pires que celle là. Amitié au rédacteur de l’article et à Clementine Autain d’accepter ces deux commentaires qui sont spéciaux, certes, mais qui permettent d’accélérer la profondeur de réflexion de cet article. Bonne soirée à vous.

      bdpif Le 30 mai à 23:26
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  • Réponse ( partielle forcément ) au commentaire de bdpif : que les BACs soient efficaces dans le cas dont vous parlez c’est la moindre des choses puisque vous avez été victime d’une agression violente, mais en quoi le fait de les envoyer à la porte des lycées ou collèges en lutte est-elle judicieuse ?
    Outre que c’est dans ce cas caractériser les lycéens ou collégiens de "criminels "potentiels, on peut aussi penser qu’ils seraient utiles à ce moment là ailleurs .......................
    Dernière précision j’ai à titre professionnel travaillé comme responsable d’une équipe de contrôleur(euse)s sur le réseau Paris Nord TER et banlieue , je n’ai eu affaire qu’une fois à la BAC comme aide au contrôle : mille regrets ! Une fois m’a suffi !
    Crise de nerfs garantie !

    A contrario avec la PAF jamais vu d’excès ! En 9 ans de travail avec eux ( pas tous les jours quand même ) ................

    Reste aussi que je me méfie comme la peste de la culture du "flag" en matière délictuelle !

    Gwern Le 31 mai à 10:06
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  • Très pertinent. Il me reste 5 de tes textes à lire ce que je fais dans l’instant . Merci Manu.

    Daniel Hicter Le 17 juin à 13:09
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