Accueil > Monde | Par Jérôme Latta | 3 février 2015

Comment Syriza a fait advenir l’invraisemblable

En quelques jours, et en quelques coups de force symboliques, le nouveau gouvernement grec a bouleversé les équilibres politiques et placé l’UE au pied du mur. La partie va devenir plus difficile, mais elle a été particulièrement bien engagée.

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Selon une règle en vigueur chez les scénaristes de cinéma, le spectateur est prêt à admettre n’importe quelle atteinte à la vraisemblance au cours des premières minutes d’un film, dont il faut donc profiter pour établir le cadre de l’intrigue si celle-ci implique une réalité que d’ordinaire on considérerait comme fantastique. Plus tard, il est trop tard.

Il est aussi d’usage de dire que dans la foulée d’une victoire électorale, le parti qui arrive au pouvoir bénéficie d’un état de grâce temporaire durant lequel il a la possibilité d’adopter des mesures radicales sans subir d’opposition trop vive. On a vu qu’en 2012, François Hollande avait fait exactement le contraire en y voyant l’opportunité de renier immédiatement ses promesses de campagne. Pour Syriza, qui ne saurait prendre pareille voie sans imploser, la difficulté est d’inscrire son action à la fois dans le contexte politique national, qui lui est donc favorable, et dans celui de l’Union européenne, où il a la certitude de rencontrer une puissante hostilité.

« Vous venez de tuer la Troïka »

Cependant, l’obtention d’une majorité suffisante pour gouverner a en soi créé un possible dont l’impact réside précisément dans son invraisemblance antérieure : l’arrivée au pouvoir d’un parti de gauche radicale dans un pays où l’ordre libéral s’est exercé avec une violence particulière. Ce possible est aussi, en même temps qu’un démenti, une gifle assénée à tous les gardiens – médiatiques ou institutionnels – de cet ordre fondé sur l’idée qu’il "n’y a pas d’alternative" (on a pu mesurer l’ampleur de ce qui a constitué une vexation personnelle pour eux). Mais, même s’ils peuvent encore espérer que Syriza échoue à l’épreuve de la réalité, ils ne peuvent que constater l’ébranlement de leurs certitudes, bien plus fragiles qu’elles ne paraissaient.

Et de fait, après avoir immédiatement pris une série de mesures hautement – mais pas seulement – symboliques (lire "De (bonnes) nouvelles de Grèce"), le nouveau gouvernement est parti à l’assaut de la citadelle Europe.

Les premiers contacts peuvent être résumés par la scène très divertissante de la rencontre entre le ministre des Finances Yanis Varoufakis et le président hollandais de l’Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem, le premier désavouant l’hydre UE-BCE-FMI comme interlocuteur valable, le second lui glissant en aparté : « Vous venez de tuer la Troïka. » Varoufakis venait de rejeter le versement de 7 milliards d’euros d’aides européennes prévu en février, signifiant ainsi qu’il s’agirait bien d’un bras de fer.

Prendre un avantage stratégique

Si le rapport de forces paraît toujours déséquilibré, il est patent qu’il a déjà évolué. Lundi, dans le quotidien allemand Handelsbatt, Jean-Claude Juncker s’exprimait en faveur d’une suppression de la Troïka. Sans surestimer la portée de cette disparition (toutefois, même sur le seul plan symbolique, cette portée est en soi considérable), cette évolution montre que les parties sont entrées dans une phase de réelles négociations, et que ces dernières feront reconnaissance aux revendications du gouvernement grec. On n’est déjà plus dans le moment où le président de la Commission européenne déclarait : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens. » Et déjà, ce qui était à peu près impensable – la renégociation de la dette – ne l’est plus.

Dans cette interview accordée à la BBC samedi soir, Yanis Varoufakis insiste sur la ferme volonté d’entrer en discussion avec toutes les parties prenantes (y compris, individuellement, celles de la Troïka), afin de mettre un terme à une politique qui « en cinq ans, n’a jamais fait la preuve de ses bénéfices attendus », de parvenir à un « New Deal » avec les créanciers de la Grèce, mais aussi de mener des réformes qui n’ont jamais pu être menées dans le pays [1].

L’expression de cette bonne volonté assortie d’un discours parfaitement raisonnable, la démonstration assurée par la mise en place immédiate d’un gouvernement opérationnel, tous ces éléments accordent à ce gouvernement des atouts stratégiques de premier ordre : il ne peut d’ores et déjà plus être disqualifié comme irrationnel ou irresponsable. Il parvient aussi à élargir la brèche dans le barrage opposé à ceux qui contestent les politiques d’austérité et, au-delà, les dogmes libéraux, dont les désastreuses conséquences peuvent de plus en plus difficilement être niées.

Le choc de la vérité

Passé le moment de ces gestes symboliques, s’ouvre maintenant une période de négociations plus techniques et plus politiques (lire l’analyse de Gérard Filoche sur leurs termes et les risques encourus par les parties). Le gouvernement d’Alexis Tsipras s’est engagé dans cette phase en suivant une stratégie de la fermeté dont Romaric Godin explique dans La Tribune ce qui l’étaye [2]. À quoi il faut ajouter le fait que les experts financiers s’accordent désormais à reconnaître que la dette grecque est insoutenable. « Dès lors, la partie semble jouée d’avance : les Européens vont devoir négocier sur la base du plan grec. Ou accepter la responsabilité du chaos », écrit Romaric Godin.

Au-delà du nouvel équilibre obtenu en à peine une semaine, la force du nouveau gouvernement grec ne réside pas seulement dans la rationalité de sa démarche, mais aussi dans un autre choc, bien plus considérable : celui de la vérité qui commence à se faire entendre, comme dans la remarquable lettre ouverte d’Alexis Tsipras aux citoyens allemands. Le discours du président grec, empreint d’un humanisme qui a totalement disparu – sinon au travers de formules désespérément creuses – de la novlangue eurocratique, exprime en toute sérénité une force de conviction dont on commence à mesurer ce qu’elle peut emporter sur son passage.

Économiste chevronné, son ministre Yanis Varoufakis est aussi un spécialiste de la théorie des jeux. Des atouts qui seront désormais au moins aussi utiles que son charme très physique et sa remarquable éloquence pour rester l’acteur et le co-auteur d’un scénario qui, après ce tonitruant prologue, paraît à ses spectateurs, jour après jour, de plus en plus vraisemblable.

Notes

[1« Nous disons à nos partenaires que nous avons besoin de quelques semaines pour trouver ensemble des solutions rationnelles et intelligentes visant à minimiser les conséquences de crise pour tous les contribuables européens, pas seulement pour les Grecs. »

[2Le constat des échecs de Hollande et Renzi face Angela Merkel lorsqu’ils lui proposèrent "réformes contre soutien" ; la crainte qu’un échec de Syriza, ultime recours, ne précipite l’électorat vers l’extrême droite ; la menace d’une nouvelle crise de la zone euro ; le cadeau fait aux partis souverainistes ; l’isolement de la BCE après la dissolution de la Troïka, etc.

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Vos réactions

  • C’est vrai que Varoufakis a un autre charisme que Pierre Laurent. Au-delà de cette petite mesquinerie, Varoufakis a aussi la tête bien pleine et ne semble pas vouloir confondre la lutte des classes avec la lutte des places. Autre atout, essentiel celui-là, pour la Grèce, mais aussi pour nous.

    Vassiviere Le 4 février 2015 à 10:16
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  • L’article présenté comme étant de Gérard Filoche est en réalité un article de Jean-Jacques Chavigné.

    Benoît Le 4 février 2015 à 18:51
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  • on ne pourrait pas avoir une traduction de la vidéo ?

    jojoduchato Le 8 février 2015 à 10:10
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