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Accueil > Résistances | Par Thomas Clerget | 8 avril 2016

À l’université Paris 8, « c’est maintenant qu’il faut se battre ! »

La fac de Saint-Denis est l’une des plus mobilisées depuis le début du mouvement contre la loi travail. Les étudiants y restent déterminés, même si les quatre semaines de lutte commencent à peser. Reportage.

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Au sein de l’université Paris 8, il y a longtemps que le débat ne porte plus sur la loi travail, mais plutôt sur la manière d’obtenir son retrait pur et simple. Au fil des couloirs redécorés aux couleurs de la lutte, il faut chercher longtemps un étudiant ou une étudiante favorable au projet de réforme du Code du travail porté par le gouvernement. Ici, les commentateurs prenant plaisir à stigmatiser une jeunesse « mal informée », ou tout simplement « pas concernée » par le projet de loi de la ministre du travail Myriam El-Khomri, en sont pour leurs frais.

« Cette loi est injuste, elle est tournée contre la jeunesse, estime Sofiane, vingt ans, qui profite de sa pause déjeuner pour prendre le soleil avec un groupe d’amis. Par exemple, son article 30, qui facilite les licenciements. » « On sera traités comme des objets », embraye son ami d’enfance Macit :

« Le but est de créer des travailleurs pauvres, pour afficher une diminution du chômage. Ça fait plus de quarante ans qu’on fait des réformes de flexibilité, et ça n’a jamais fonctionné ! »

« C’est un ras-le-bol général ! »

Originaires de Saint-Denis, les deux amis sont étudiants en troisième année de sciences politiques. Assise à leurs côtés, leur camarade Alice, venue faire ses études à Saint-Denis après un bac à Cherbourg, préfère ne pas s’exprimer, « à cause des journalistes qui déforment [leurs] propos ». Elle ne tient pas cinq minutes, avant de s’emporter contre le gouvernement :

« Il y a un déséquilibre ; le gouvernement penche clairement du côté du patronat. Mais tout cela dépasse la loi. Il y a aussi la déchéance de nationalité, l’état d’urgence… C’est un ras-le-bol général ! »

Un peu plus loin, dans le hall du bâtiment B, trois étudiantes en deuxième année de droit révisent un partiel imminent. Mais pour la loi travail, leurs fiches attendront cinq minutes. « Cette loi, c’est vraiment de la merde, assène Anyssa, vingt-deux ans, originaire de Paris. Elle avantage les employeurs au détriment des salariés. Notre président se comporte comme un dictateur ! » Se sent-elle vraiment concernée ?

« En plus de la fac, je travaille dans un collège en semaine, dans un centre de tri le week-end, et je fais de l’animation pendant les vacances. Tout ça pour ne pas gagner grand-chose ! »

En sciences politiques, Alice, Macit et Sofiane participent aux assemblées générales (AG) et aux manifestations. Leurs enseignants, grévistes eux-aussi, ont remplacé les cours habituels par des "cours alternatifs", et adapté les évaluations pour ne pas pénaliser les étudiants. En droit, ce n’est pas la même histoire : « Dans notre département, beaucoup se sentent concernés, mais on ne peut pas se mobiliser car les cours et les examens se déroulent normalement », déplore Anyssa. Les étudiants en sciences-po, philo, socio ou cinéma sont les plus mobilisés, tandis que le département de lettres tenait mercredi sa première AG.

Maintenir le rapport de force

« Le mouvement dure, constate Alice. Il y a du monde. C’est bien que les gens restent mobilisés. » « Je ne sais pas si la loi sera retirée ou pas », s’interroge Sofiane. « On va faire le nécessaire », enchaîne Macit, pragmatique. À la sortie du bâtiment B, Marina, étudiante en deuxième année de littérature française, invoque l’état de nécessité :

« Un jour, on sera directement concernés. Mais dans cinq ans, il sera trop tard. C’est maintenant qu’il faut se battre ! »

« Je reste assez optimiste », avance son camarade Vincent. « Par exemple, en voyant ce qui se passe sur la place de la République. » En début d’après-midi, l’AG plénière de l’université ne fait pas totalement salle comble : trois cents personnes environ, c’est un peu moins que d’habitude [1]. Le problème n’est pas propre à Paris 8 : après quatre semaines de mobilisation, de blocages et d’occupations nocturnes, la fatigue se fait sentir. Quelques difficultés d’organisation aussi, et un peu de dispersion, peut-être. Au lendemain d’une situation tendue à l’entrée de la fac [2], le débat le plus appuyé tourne autour du blocus : à l’approche des vacances – qui démarrent dans une semaine – puis des examens, comment maintenir un rapport de forces sans bloquer ? Certains prônent un durcissement, d’autres un blocage plus sélectif.

Lorsqu’une militante de l’UNEF suggère un débat sur l’opportunité de ce type d’action, un étudiant "non-encarté" répond à la suite en dénonçant la réception par le gouvernement, le jour-même, du président du syndicat William Martinet, en compagnie de la FAGE – le deuxième syndicat étudiant – et des organisations lycéennes. Agitant, d’une main, la carotte de la négociation auprès des organisations syndicales qui n’ont pas claqué la porte des ministères, tout en sortant, de l’autre, la matraque contre les manifestants, le gouvernement sait pouvoir attiser les divisions du mouvement.

Vers une nouvelle étape de la mobilisation ?

Une étudiante prend finalement la parole pour appeler à voter contre un blocage le lendemain matin. Il faut, dit-elle, se concentrer sur la journée "fac ouverte" programmée vendredi, avec des concerts et interventions de « travailleurs et travailleuses mobilisé-e-s ». Elle se justifie :

« Ce n’est pas pour faire baisser la pression. Vous savez que je suis mobilisée depuis le début, et totalement opposée à la loi. Mais il faut faire les choses correctement, sinon on va s’épuiser ! »

Son intervention emporte le vote : pour le jeudi matin, le blocage est rejeté. « Il y a des hauts et des bas, là on est un peu crevés, concède Cléo, étudiant en master de sociologie, à la sortie de l’assemblée. C’est difficile de tenir les blocages. Mais si on vote une grève et que la fac fonctionne, ça n’a pas vraiment d’intérêt. Pour l’instant, on a surtout bloqué les jours de mobilisation nationale. »

« L’idée qu’il va falloir durcir les actions fait plutôt consensus. Il faudrait aussi obtenir un réaménagement des examens. Sur ce coup, on a besoin des enseignants ; ils ont un pouvoir significatif sur la mobilisation. »

Dans le même temps, la coordination nationale étudiante, qui tient désormais réunion chaque semaine, se structure. Après avoir largement contribué au succès des journées de mobilisation nationale, le mouvement étudiant cherche aujourd’hui un second souffle. Le gouvernement, lui, a prévenu : la loi travail ira jusqu’au bout. En face, de toutes parts, les initiatives se multiplient, et cherchent à cumuler leurs forces. Pour faire plier Matignon et l’Élysée, il faudra, dans un premier temps, que la mobilisation unitaire du 9 avril, la première à se dérouler un samedi depuis le début du mouvement, remporte le succès attendu, et permette à la lutte de gagner encore en intensité.

Pour suivre Thomas Clerget sur Twitter : @Thomas_Clerget

Notes

[1Ce reportage a été réalisé mercredi 6 avril.

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Vos réactions

  • C’est effectivement scandaleux.

    Les étudiants bloquent les facs, empêchent les autres de suivre les cours, sont totalement à côté de la plaque et du monde du travail. Ils sont manipulés par l’UNEF et les gauchistes de tous bords.

    Manifestations : ok, liberté d’expression : ok mais pas au détriment de tous ceux qui veulent étudier et sont l’avenir du pays.

    Scandaleux Le 13 avril à 18:09
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