Accueil > Société | Par Guillaume Liégard | 9 décembre 2014

À quoi rêve Thierry Lepaon ?

Regrettable, l’affaire qui plombe la carrière du secrétaire général de la CGT nuit aussi à son organisation et au syndicalisme en général. Elle doit surtout mettre en question le rapport à l’argent de ceux qui représentent les luttes sociales.

Vos réactions (5)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

L’affaire est sérieuse. Les révélations successives du Canard enchaîné sur les dépenses étonnantes et les indemnités curieuses du secrétaire général de la CGT ne symbolisent pas seulement la crise interne de l’organisation. À l’évidence, des règlements de compte sont à l’origine de ces informations rendues publiques, qui tournent en boucle sur les chaînes d’info et minent le moral des militants de la CGT et d’ailleurs.

Dans le contexte des élections interprofessionnelles, le scandale est particulièrement malvenu et nous savons combien il peut être instrumentalisé pour délégitimer le monde syndical et le camp du progrès social. Pour autant, s’il ne s’agit pas de hurler avec les loups, sur le mode du "tous pourris", ce que traduisent les faits rendus publics – non démentis, voire reconnus – est symptomatique de dérives au cœur de la tradition du mouvement ouvrier. Ces dérives, qui ne concernent pas que la seule CGT, soulèvent le cœur de nombreux militants qui le font savoir à leurs organisations.

De l’utilisation des ressources

Que raconte ce rapport à l’argent dont nous parlent les gazettes ? La rénovation du logement de fonction de Thierry Lepaon n’est pas une bagatelle : 105.000 euros, entièrement payés par le syndicat. Les travaux pour remettre à neuf son bureau sont plus troublants encore : 62.000 euros, dont 22.000 pour le seul mobilier. Le prix ordinaire pour la réfection d’un bureau se situerait plutôt autour de 20.000 euros. Trois fois au dessus de la norme. Qu’espère Thierry Lepaon ? Qu’attend-il en engageant 60.000 euros juste pour aménager son bureau ? Le secrétaire général de la CGT doit-il avoir le bureau d’un PDG de multinationale ?

Plus grave, l’indemnité de 30.000 euros que Lepaon a touchée à l’occasion de son changement de fonction à la CGT, juste pour être passé d’une position régionale à la direction nationale, signe un "deux poids, deux mesures" entre la pratique de l’organisation et les exigences à l’égard du patronat. Une telle prime pour la promotion interne d’un cadre aurait été dénoncée dans n’importe quelle entreprise. Le principe, mais aussi le montant, posent sérieusement problème. Un ouvrier ou un employé perçoit, quand il est licencié, un cinquième de mois de salaire par année d’ancienneté. Au bout de dix ans d’ancienneté, il touche par exemple un mois de salaire en indemnités de licenciement.

On connaît les luttes désespérées de salariés pour obtenir dix ou vingt mille euros d’indemnités quand ils sont licenciés. Thierry Lepaon n’a pas été licencié, mais promu. Pire, il argumente que c’est une somme « modeste ». A-t-il perdu pied avec la réalité ? Les revenus de la CGT, notamment issus des cotisations des syndiqués et des subventions publiques, n’ont-ils pas à être utilisés à des enjeux collectifs plus importants ?

Le prix de la dignité et les pièges du mimétisme

Après avoir déclaré que « les gens s’en foutent », Thierry Lepaon a promis la transparence. Les procédures de contrôle sont en cause : nul doute que davantage de transparence est nécessaire. Mais c’est plus profondément l’imaginaire et la façon de représenter le monde syndical et populaire qui est en cause. C’est la force de la conflictualité sociale qui est en jeu. L’idéologie des "partenaires sociaux", celle qui sous-entend que syndicalistes, patrons et ministres font tous partie d’un même monde, d’une même classe, aurait-elle contaminé la CGT ?

L’argent, la norme de la possession individuelle gangrène la société. Celles et ceux qui portent la critique sociale doivent être d’une vigilance extrême à cet égard. Il ne s’agit pas de défendre une forme d’ascétisme ou de puritanisme en la matière. Les responsables politiques et syndicaux vivent dans ce monde et ne sauraient totalement échapper à ses codes, à ses normes. L’enjeu de la représentation se pose depuis longtemps dans le monde ouvrier : au début des années 1930, les communistes ont par exemple décidé d’aller à l’Assemblée nationale en costume. Mais entre la dignité ouvrière et le mimétisme avec un univers que l’on dénonce, entre le confort de vie et la quête de luxe, il y a un pas. La fascination pour l’argent ne fait pas partie de notre monde.

Lepaon sauvera-t-il sa peau en faisant appel à l’esprit de corps ? S’il parvenait à rester à la tête de la CGT, c’est tout le corps qui serait affaibli.

Lire aussi  :
"La CGT, questions d’avenir", un article de Roger Martelli.
Sophie Béroud : « Pour la CGT, c’était plus simple sous Sarkozy »

Vos réactions (5)
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

  • J’espérais que M. Lepaon aurait eu la dignité de démissionner.
    Mais non...

    cégétistedebase Le 9 décembre 2014 à 19:40
  •  
  • Quand on parle de la CGT autant ne pas faire d’erreur, même si elle est vénielle. Il n’y a pas de premier secrétaire à la CGT contrairement au parti socialiste. La CGT n’est pas un parti politique, donc son mode de fonctionnement n’est pas celui d’un parti. Ce sont les syndicats qui ont l’autorité juridique. Les syndicats membres de la CGT ont des statuts qui sont déposés, les comités régionaux ont aussi leurs propres statuts, ils ne dépendent pas de la confédération, on peut donc admettre que lorsqu’un salarié quitte un employeur il y ait une procédure particulière, il ne s’agit pas simplement de se gausser et de dire on passe de la CGT à la CGT. Je pense que c’est d’abord aux syndiqués CGT de donner leur appréciation sur l’ensemble de cette situation.
    Tout le monde à l’air de penser comme une évidence que les fuites viendraient de l’intérieur. Ne pense t on pas qu’il y a aujourd’hui, alors que la CFDT est en difficulté, une volonté de combattre le syndicalisme de transformation sociale ? Cela ne retire rien au fait que la CGT connaisse une crise de direction dans la continuité des longs mois qui ont précédé la succession de Bernard Thibault. La question de fond est bien : quel syndicalisme de transformation sociale pour aujourd’hui et quels rapports avec les mouvements sociaux ?Qquant à la phrase sur les partenaires sociaux, la CGT a toujours condamné cette formule, souvent avec virulence.

    jacques dimet Le 10 décembre 2014 à 00:55
       
    • Merci pour votre article qui pose bien le problème : on ne peux pas à la fois dénoncer les méfaits de l’argent roi et profiter abusivement de sa position. Les couts de la réfection sont peut être justifié par des travaux lourds (chauffage, localisation) et un délire de l’architecte qu’on aurait pu limiter.
      Un dirigeant, politique ou syndical, doit être exemplaires car ils représente les citoyens ou salariés. Mr Lepaon n’a jamais proposé de reverser une partie des 30 000€ touchés comme "prime de nomination" à un fond de soutien d’un quelconque comité de lutte. Cette attitude est inacceptable et il doit être demis de ses fonctions. Ce n’est pas une attaque anti-syndicale mais du bon sens.

      1_terre Le 10 décembre 2014 à 07:58
  •  
  • Admettons qu’il touche une indemnité car il aurait changé d’employeur.

    Mais alors, il est élu ou employé ?

    Le militant syndical, fut il permanent, obéi à un contrat de travail et doit rendre des compte qu’à l’employeur ?

    n y a t il pas contradiction la position d’élu qui rend compte à son électorat et le salarié à son employeur ?

    Pour positiver, à ce prix là, ça va se battre pour occuper de tels postes !

    Non tout cela me dégoute. Surtout quand je pense que localement, parce qu on est une petite entreprise, même si on paie nos timbres, on se démerde tout seul !

    jean-marc Le 11 décembre 2014 à 11:22
  •  
  • Que Lepaon soit une erreur de casting, aucune personne présente dans les luttes sociales actuelles n’en doute, il semble plus attaché à sa vanité et à son intérêt personnel qu’aux intérêts des salariés en France !
    .
    Pour lui : une seule solution, la démission ou être démissionné !
    .
    Pour les camarades qui dirigent la CGT et qui l’ont élu, et qui ont voté pour lui, je suis désolé de dire, qu’eux aussi doivent démissionner, ou être démissionné, car ils ont choisi volontairement un personnage qui n’avait pas sa place à ce niveau de la CGT. Il est difficile de penser que ce n’était pas visible avant son élection ! Un carriériste, un opportuniste, un vaniteux, cela se voit toujours ! Mais ils l’ont choisit !
    .
    Ce n’est pas non plus la peine de me dire que je suis un ennemi de la CGT, mon père après la clandestinité et la résistance, a été toute sa vie ou presque, délégué CGT (et en conséquence 40 ans sans promotion ou augmentation) !

    Pierre Magne Le 24 décembre 2014 à 15:19
  •