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Accueil > Monde | Par Emma Donada | 10 août 2016

À Rio, des JO sur fond de crise politique, économique et sociale

Les Jeux olympiques auraient dû consacrer les victoires de la gauche brésilienne. Sept ans après la nomination de Rio comme ville organisatrice, l’olympiade s’est ouverte en pleine contre-révolution néolibérale.

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« C’est la victoire de 190 millions d’âmes brésiliennes », avait déclaré en 2009, les larmes aux yeux, le président Luiz Inacio Da Silva dit "Lula", en référence au choix de Rio comme ville organisatrice des JO 2016. Un an plus tard, cet ancien ouvrier métallurgique devenu président de la République sous la bannière du Parti des travailleurs (PT) était désigné personnalité la plus influente de 2010 par le magazine Time. Le Brésil avait réussi le double pari d’être à la fois puissance sur le marché international et « laboratoire du socialisme du XXIe siècle » selon le terme de la sociologue chilienne Marta Harnecker.

L’information était parvenue par mail à l’AFP fin juillet : Lula ne participerait pas à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, le 5 août, organisée dans le stade du Maracana, à Rio de Janeiro. Dilma Rousseff, sa dauphine et successeur, écartée de la présidence depuis qu’une procédure de destitution a été engagée contre elle, le 12 mai dernier, en a décidé de même.

La crise politique en ouverture des JO

Après des mois de scandales et de crise politique, les Jeux olympiques offrent un écho cruel à la gloire passée de la gauche brésilienne. « Ces jeux sont le fruit de beaucoup de travail de l’ancien président Lula pour qu’ils aient lieu au Brésil », a-t-elle tenu à rappeler dans une interview pour RFI, la veille de la confirmation de son absence. Lors de la présentation des candidatures en 2009, à Copenhague, Lula Da Silva avait fait la promotion de la réussite du Brésil, et de l’injustice de n’avoir jamais pu organiser d’événement de cette envergure [1].

Se substituant à eux, samedi, Michel Temer, ancien vice-président de Dilma Rousseff, a déclaré les Jeux ouverts en tant que président par intérim. Issu du parti centriste PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien) principal allié du PT, Michel Temer s’était désolidarisé de la présidente en mars dernier, lorsque son parti quitta la coalition au gouvernement. Un retournement que l’ancienne guérrillera n’a pas hésité à qualifier à plusieurs reprises de « coup d’État ».

Destitution en vue

La crise politique a donné lieu à des manifestations massives depuis mai, dans tout le pays. Cinq jours avant la cérémonie d’ouverture, des milliers de manifestants défilaient encore dans les rues brésiliennes, pro et anti-Dilma, radicalement opposés. La présidente est accusée d’avoir maquillé des comptes dans l’affaire de corruption de la compagnie Petrobras qui a éclaboussé l’ensemble de la classe politique, tous partis confondus. On lui reproche d’avoir signé des décrets permettant des dépenses non prévues au budget et sans l’accord du parlement, en 2014, soit un an avant sa réélection. Tatiana Roque, enseignante à l’Université de Rio de Janeiro et présidente du syndicat des professeurs de cette université avait expliqué à Regards la nature de l’opération, celle d’un coup d’État néolibéral consistant notamment à criminaliser toute politique anti-austéritaire.

Si les Jeux olympiques promettent d’être très suivis par les Brésiliens, la procédure d’impeachment les a ramenés à la politique dès ce 9 août, le Sénat ayant voté en faveur de la tenue d’un procès, nouvelle étape avant la destitution de Dilma Rousseff, qui devrait se tenir en fin de mois… après les Jeux.

Faillite et colère sociale

Le manque de moyens est bien la principale menace qui pèse sur le ville olympique de Rio. Fin juin, le gouverneur l’État régional de Rio de Janeiro a déclaré "l’état de calamité publique". Une décision injustifiée selon le maire de la ville, Eduardo Paes, qui accuse la mauvaise gestion de la région tenue par le PMBD – le parti de Michel Temer. Un parti adepte des exonérations fiscales qui représentent la moitié du déficit budgétaire de 2016. En réponse, l’État fédéral a accordé 800 millions d’euros pour couvrir les frais de sécurité au moment des Jeux.

La mesure a alimenté la colère sociale à Rio. Début juillet, une manifestation s’est déroulée dans les rues de la ville pour réclamer plus d’investissements dans les secteurs publics et appeler au boycott des Jeux Olympique. Les fonctionnaires sont les principales victimes du manque de moyens de l’État régional. Les professeurs, en grève depuis trois mois, réclament le paiement de leurs arriérés de salaire. Mi-juillet, il manquait toujours 600 millions d’euros pour payer les traitements de juin, tandis que les heures supplémentaires des policiers ne sont plus rémunérées.

Des violences policières impunies

Le phénomène est épinglé par un rapport de l’ONG Human Rights Watch, daté du 9 juillet et intitulé "Les bons policiers ont peur : conséquence néfaste de la violence incontrôlée de la Police à Rio de Janeiro". Il pointe du doigt des exécutions sommaires, souvent à bout portant. « La criminalité violente est un véritable problème à Rio, mais la réponse n’est pas l’exécution des criminels soupçonnés », a déclaré Maria Laura Canineu, directrice de l’association au Brésil. « Ces meurtres illicites montent les communautés contre la police et sapent la sécurité pour tous. » Surtout que les enquêtes sur les meurtres commis par la police sont inexistantes et que les agents responsables cherchent à dissimuler les preuves : le rapport révèle des témoignages de policiers, témoins d’exactions et sommés de se taire [2].

HRW rappelle que l’amélioration de la sécurité en ville avec, en particulier, la fin des descentes de polices militarisées dans les quartiers pauvres, avait été l’un des projets mis en avant dans le dossier de candidature aux Jeux olympiques. Début août, un rapport d’Amnesty international a relevé une augmentation de 103% des meurtres commis par les forces de l’ordre entre avril et juin 2016, par rapport aux mêmes mois de l’année précédente. La plupart des victimes sont « totalement innocentes » et issues des quartiers pauvres, a expliqué la président d’Amnesty, Geneviève Garrigos, sur France Info. Un bilan alarmant bien loin « la victoire des âmes brésiliennes » souhaitée par Lula.

Notes

[1« Cette candidature, ce n’est pas seulement la nôtre. C’est aussi celle de l’Amérique du Sud, un continent de presque 400 millions d’hommes et de femmes, de près de 180 millions de jeunes », avait-il déclaré devant le Comité international olympique.

[2Selon Human Rights Watch, la responsabilité incombe « au ministère public de Rio de Janeiro chargé de surveiller le travail des enquêteurs de la police ainsi que de mener ses propres enquêtes ».

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