Accueil > Société | Par Jean Sébastien Mora | 15 juin 2015

À Vintimille, une comédie franco-italienne aux dépens des migrants

Piétinant le droit européen, les forces de l’ordre françaises continuent de refouler les migrants en Italie. Le chef du gouvernement Matteo Renzi envisage de répliquer par la régularisation de tous ces sans-papiers. Reportage.

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Depuis presque une semaine, la frontière franco-italienne rappelle davantage l’imaginaire des camps de réfugiés espagnols de 1939 qu’une limite entre deux États membres de l’Union européenne au XXIe siècle. Coincés côté italien, sur une plage de rochers et à quelques centaines de mètres du poste douaniers de Pont Saint-Ludovic, environ cent-cinquante sans-papiers, dont une dizaine d’enfants, dorment là à même le sol, sur des cartons ou des couvertures.

La Croix rouge locale maintient un dispositif de secours : premiers soins, repas et quelques couvertures... alors que l’accès pour les journalistes n’est pas autorisé pleinement par les forces de l’ordre italiennes. Une situation préoccupante, pour de ne pas dire kafkaïenne : deux importants dispositifs policiers italiens et français se font aussi face à face.

« Pourquoi ne veulent-ils pas nous laisser passer ? »

À Pont Saint-Ludovic, le soleil est fort, les conditions d’attentes très difficiles pour ces étrangers en situation irrégulière. Ils ont pour la plupart été refoulés ici par la police française, qui continue d’enfreindre la législation européenne et de nier ses engagements dans le cadre des accords de Schengen. Ici, la plupart des migrants sont originaires de la corne de l’Afrique, principalement érythréens, nord et sud-soudanais, éthiopiens et parfois somalis. Samedi, ils ont même été dispersés par les forces de l’ordre italiennes après une manifestation pacifique.

Aucun ne comprend le bras de fer entre les autorités italiennes et les pays qui s’opposent au plan Juncker de redistribution des réfugiés en Europe. « Pourquoi ne veulent-ils pas nous laisser passer ? Je ne veux pas rester en France mais plutôt rejoindre l’Angleterre ou la Hollande », commente en anglais Adam, dentiste éthiopien de vingt-six ans, se définissant comme opposant au régime du premier ministre Meles Zenawi. Il y a plus d’un an, il a quitté son pays avec sa femme, laissant ses deux jeunes enfants chez un proche.

Il raconte ce périple inimaginable à travers le Sahara, son exercice médical quelques mois en Lybie pour payer leur passeur, puis enfin les eaux méditerranéennes dans les embarcations. « J’avais jamais vu la mer avant et je ne sais pas nager [l’Éthiopie n’a pas de côte maritime] : l’angoisse de mourir là, comme tant d’autres lors de ces naufrages était si angoissante », rapporte-t-il, assis en tailleur à coté de sa compagne.

Évadés du bagne érythréen

Depuis jeudi, certains migrants ont été refoulés plusieurs fois par les autorités françaises, notamment à la gare ferroviaire de Menton. « Hier, j’ai tenté ma chance quatre fois », ironise en arabe Mulugeta, un jeune Érythréen de vingt-et-un an. Le drame de Lampedusa a rappelé à la communauté internationale l’existence de ce bagne oublié qu’est l’Érythrée, territoire de six millions de personnes qui, comme la Corée du Nord, est refermé sur lui-même.

À Vintimille, les Érythréens se reconnaissent facilement par leur grande prudence et une silhouette longiligne héritée de plusieurs mois de périple. Bloqués par Paris dans les Alpes-Maritimes, certains d’entre eux explorent d’autres pistes de passage, plus au nord par la montagne ou même la Savoie (depuis dimanche, la Suisse et l’Autriche ont aussi fermé leur frontières et expulsé des sans-papiers vers l’Italie).

À dix kilomètres de la frontière de Pont Saint-Ludovic, dans la gare de Vintimille, deux-cents autres réfugiés sont également en attente d’une solution. « On est plutôt solidaire, on échange nos ressentis et on se tient en permanence au courant sur l’évolution de la situation, rapporte dans un très bon français Aboubakar, un Tchadien de vingt-six ans. Beaucoup font l’aller-retour frontière-gare. Certains ont disparus : probablement qu’ils sont parvenus courageusement à traverser par la montagne. » Les autres continuent à manifester, pancartes et slogans à l’appui, leur désir de gagner divers pays européens.

« Politiquement, c’est honteux »

Certains membres de la Croix rouge sortent de leur devoir de réserve et n’hésitent pas à critiquer la France : « La situation sanitaire est acceptable ; Mais politiquement, c’est honteux. Où est la solidarité entre États-membres ? », s’indigne Enrica, médecin. Vintimille baigne ainsi dans une atmosphère anti-française assez inédite. Les interpellations de sans-papiers dans une zone transfrontalière sont soumises à la législation européenne que la France persiste à enfreindre.

« Certes, selon les accords de Dublin, les personnes en situation irrégulière doivent être réadmises dans le pays d’entrée dans l’UE, en l’occurrence l’Italie, mais les contrôles systématiques, comme c’est le cas depuis jeudi, sont illégaux dans la mesure où ils nient la notion d’espace Schengen », poursuit Enrica.

L’Italie a d’ailleurs menacé dimanche de mettre en place un "plan B", à savoir une régularisation de tous les migrants présents sur son territoire, ce qui leur permettrait de gagner légalement le reste de l’Europe.

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Vos réactions

  • Une citation de Jaurès à méditer.
    C’est dans le discours ’pour un socialisme douanier’ 17/02/1894 :
    ’Ce que nous ne voulons pas,c’est que le capitalisme international aille chercher la main d’oeuvre sur les marchés où elle est le plus avilie,humiliée,dépréciée pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau où ils sont le plus bas.C’est en ce sens et en ce sens seulement que nous voulons protéger la main d’oeuvre étrangère,non pas je le répète par un exclusivisme chauvin pais pour substituer l’internationale du bien être à l’internationale du bien être’.

    internationaliste Le 16 juin 2015 à 10:55
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  • Dans cette fin de phrase : “substituer l’internationale du bien être à l’internationale du bien être’.”, il y a sans doute une faute...

    Aubert S. Le 16 juin 2015 à 11:00
       
    • Il reste qu’il faut effectivement réfléchir à la question du "Buen Vivir", à l’échelle mondiale...

      Aubert S. Le 16 juin 2015 à 11:09
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    • salut aubert ,
      tu parles toujours pour ne rien dire visiblement !
      tu comptes faire ça toute ta vie ou tu vas te bouger le cul un jour ?

      crisostome Le 21 juin 2015 à 10:23
    •  
    • ...Non, certes pas pour ne rien dire... Mais pour dire le petit rien qui, souvent, est resté dramatiquement inaperçu... Et qui fait que l’on tombe fatalement dans le dialogue de sourds...

      Aubert Sikirdji Le 21 juin 2015 à 10:28
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    • Je n’ai pas été comme ça toute ma vie, mais une majeure partie de ma vie. Peut-être que c’est pour cela, dirons certains, que je n’en ai pas fait grand’chose... et que je ne peux aujourd’hui justement pas vivre comme un bourgeois, ni même comme un petit bourgeois... Quand on se bouge le cul, en principe c’est pour que ça rapporte... Ben ouais, hein...

      Aubert Sikirdji Le 21 juin 2015 à 13:08
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