Accueil > Monde | Entretien par Gildas Le Dem | 19 juillet 2016

Abbas Fahdel : « Erdogan est le seul à sortir renforcé des événements »

Le cinéaste Abbas Fahdel était présent à Istanbul lors de la tentative de coup d’État qui a secoué la Turquie. Il revient sur ces heures un peu folles, et en tire déjà quelques enseignements politiques alarmants pour l’avenir.

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Abbas Fahdel est un réalisateur et critique de cinéma irakien internationalement reconnu. Il a récemment marqué les esprits avec un documentaire qui relève du chef d’œuvre, Homeland. Irak année zéro, sur l’invasion américaine de 2003.

Regards. Quelle était l’atmosphère à Istanbul avant les événements des derniers jours ?

Abbas Fahdel. Avant même la tentative de coup d’État, l’atmosphère à Istanbul était imprégnée d’un un mélange de peur, du fait des attentats, et de morosité, conséquence du ralentissement des commerces liés au tourisme. J’avais passé la journée de vendredi dans la partie asiatique du grand Istanbul avec ma compagne. De retour dans la partie européenne, le soir, j’ai bien remarqué un char stationné avec des soldats, près de l’un des ponts qui relient les parties asiatiques et européennes. J’ai également noté la présence d’un avion militaire qui survolait le ciel, ainsi que d’un hélicoptère qui volait très bas. Mais cela ne m’a pas particulièrement alerté, du fait, me suis-je dit, de l’atmosphère sécuritaire qui règne sur Istanbul depuis les attentats.

« Dehors, la ville ne dort pas, À la voix du muezzin se mêlent les haut-parleurs et des cris, et les vrombissements des F16. »

Comment avez-vous compris qu’il s’agissait d’une tentative de coup de force ?

Ce n’est que deux heures plus tard, alors que je m’apprêtais à me coucher, qu’un ami m’a envoyé un message via Facebook pour me dire qu’il se passait quelque chose de grave en Turquie. J’ai alors allumé le téléviseur, et compris qu’une tentative de coup d’État était en cours. Peu après, la chaîne publique a interrompu ses programmes. Vers 3 heures, j’ai entendu des bruits qui ressemblaient à de fortes explosions. Beaucoup d’Istanboulis ont dû penser que leur ville était en train d’être bombardée, tant les bruits qu’on entendait ressemblaient a des explosions, faisaient trembler jusqu’aux fenêtres. Mais ces bruits n’étaient que des "boums", produits par les moteurs des F-16 qui ne cessaient de survoler la ville. Ce que j’ai d’abord pris pour des bruits d’explosion m’a rappelé à un réflexe acquis en Irak. Lorsque l’on est réveillé par un bruit d’explosion, on s’empresse de s’habiller pour être prêt : prêt à fuir la maison avant qu’elle ne vous tombe sur la tête, ou mourir habillé (et donc de manière décente) si l’on n’a pas le temps de fuir.

Et ensuite ?

J’ai évidemment passé la nuit à zapper entre les différentes chaînes pour tenter de savoir ce qui se passait. La situation était à proprement parler surréaliste. Pendant que certaines chaînes de la télévision turque relataient en direct les événements, d’autres chaînes continuaient à diffuser leurs programmes habituels : séries, films, vidéo-clips, émissions sportives et de télé-achat... Dehors, la ville ne dort pas, À la voix du muezzin se mêlent les haut-parleurs et des cris, et les vrombissements des F16. Plus surréaliste encore : la première intervention en direct d’Erdogan à la télévision pour appeler les gens à descendre dans la rue au moyen d’un téléphone portable. Une première historique aussi, dans l’histoire de la télé-technologie et de la politique moderne. Il est d’ailleurs assez comique, si l’on peut dire, qu’Erdogan ait été contraint de choisir ce moyen d’expression : Erdogan est plutôt pour la censure des médias et des réseaux sociaux sauf, bien évidemment, quand c’est lui qui s’en sert…

« L’autre conséquence la plus négative de ce qui vient d’arriver est l’accentuation de la marginalisation de l’opposition progressiste et démocratique. »

Quelles ont été les conséquences de cette intervention ?

Le matin, tout semblait être fini : le coup d’État avait échoué et nous avons compris que la situation était bien revenue à la normale, lorsque Erdogan s’est enfin exprimé à la télévision officielle – comble d’ironie, devant le portrait d’Atatürk ! Même si les partis d’opposition démocratiques ont appelé à se soulever contre le coup d’État, et que leurs partisans se sont mêlés à tous les Istanboulis place Taksim, Erdogan s’en est surtout pris aux « idiots putschistes », mais aussi à Gülen, et s’est bien évidemment gardé d’attaquer l’armée elle-même.

Comment les Turcs ont-ils réagi après l’échec du coup d’État ?

En sortant ensuite de mon hôtel, je n’ai remarqué aucune tension, juste un peu plus de lassitude sur le visage des commerçants, qui devaient se dire qu’après ce qui venait de se passer, ils auraient encore moins de clients, moins de touristes, une économie encore appauvrie. Ce qui est étonnant c’est que, quoi qu’il arrive (attentats, coup d’État), les Turcs gardent leur sang-froid et restent toujours aussi gentils et hospitaliers. Il ne faut surtout pas abandonner ce peuple à son sort, et craindre de venir et revenir dans ce grand et beau pays.


Quelles sont les premières conséquences politiques de ce coup d’État avorté ?

Dans la journée et la nuit de samedi, les partisans d’Erdogan s’étaient assemblés place Istiqlal, mais je n’ai assisté à aucune manifestation d’aucun autre parti politique. Pour le moment, même si l’on aurait pu espérer qu’Erdogan fasse crédit aux partis d’opposition de s’être prononcés contre le coup d’État, il est le seul à sortir renforcé des événements. Il n’est pas besoin de connaître les méandres de la situation politique en Turquie pour comprendre qu’en plus du renforcement du régime d’Erdogan, l’autre conséquence la plus négative de ce qui vient d’arriver en Turquie est l’accentuation de la marginalisation de l’opposition progressiste et démocratique, complètement absente des rues ces dernières heures. Dimanche, place Taksim, il n’y a plus un seul manifestant, au grand désespoir des caméras de télévision restées braquées sur la place. Mais dans les coulisses du pouvoir, les purges ont commencé, et Erdogan reprend l’administration en main.

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