Allégorie du bonheur, Agnolo Bronzino 1546
Accueil > Idées | Entretien par Gildas Le Dem | 17 avril 2015

Alain Badiou : « La philosophie doit affronter l’amour et le bonheur »

Dans un livre prospectif, qui en annonce un autre sur le statut des vérités, le philosophe Alain Badiou s’interroge sur la question du bonheur, qu’il analyse comme une « exception ». Et dont il décrit, notamment, les conditions affectives et politiques.

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Regards. Pourquoi faut-il réinterroger la catégorie de bonheur ? Et parler de bonheur « réel » ?

Alain Badiou. La catégorie de bonheur, telle qu’à vrai dire on la promeut aujourd’hui, est une catégorie largement rabattue sur ce que j’appellerais la satisfaction. C’est-à-dire une figure du bonheur qui, au fond, consiste à se demander comment préserver une place assignée, une place dans le monde tel qu’il est. C’est pourquoi je fais porter l’accent sur le mot réel (le bonheur réel), par rapport à un bonheur qui m’apparaît imaginaire : un bonheur qui ne comporte, autant que faire possible, aucune aventure, et surtout aucun risque. Je crois que la conception moderne du bonheur c’est, au fond, de ne pas prendre de risque, un bonheur accompagné d’une assurance. Le mot d’ordre de ce nouveau marketing du bonheur est "harmonie" : une relation harmonieuse avec le monde, vos amis, votre couple, etc. L’idéal du bonheur, ici, c’est un peu ce qu’on appelait, autrefois, la "paix des ménages". Quand pourtant chacun sait bien que le couple est, au contraire, une aventure difficile et périlleuse. Au fond, le bonheur se réduit à occuper une place instituée : un travail qui vous plaît, un conjoint agréable, des enfants. On ne saurait, bien sûr, souhaiter à qui que ce soit de connaître l’expérience du chômage. Ce serait parfaitement idiot. Seulement, et c’est là le point stratégique, si la philosophie doit entrer en scène, peut-on réduire le bonheur à la satisfaction ?

« La philosophie, dès qu’elle fait du bonheur un problème, entre en conflit avec l’opinion socialement dominante »

C’est un geste classique en philosophie. En quoi apporte-t-il quelque chose de neuf ?

Je reprends là un geste, c’est vrai, classique, qui affirme l’existence d’un lien entre philosophie et bonheur. C’est une thèse évidemment présente dès les sagesses antiques, chez Platon ou les stoïciens. Mais ce que nous devons retenir de ce geste, ce qui reste intempestif dans ce geste, c’est l’idée que la philosophie vient déranger, déplacer la conception spontanée, c’est-à-dire en fait socialement dominante du bonheur – une fois dit que la spontanéité est largement codée, et que ce qui est spontané, c’est ce que la société nous fait tenir pour évident. C’est même pourquoi la philosophie, dès qu’elle fait du bonheur un problème, entre en conflit avec l’opinion socialement dominante. Telle qu’elle était structurée par les sophistes à l’époque de Platon. Telle qu’elle l’est, aujourd’hui, par les magazines ou les manuels de psychologie. Ce qui fait aussi que le bonheur est discuté, disputé par la philosophie, c’est que c’est un problème partagé, à la différence de bien d’autres problèmes philosophiques. En effet, si vous posez la question : « Qu’en est-il de l’être en tant qu’être ? », « Y a-t-il une vérité mathématique ? », vous ne discuterez, au total, qu’avec vos collègues. Non que je méprise ces problèmes, leur histoire, leur nécessité théorique, au contraire ; ils constituent même un arsenal et une armature théorique indispensables pour aborder les questions d’ordre plus général. Mais la philosophie ne saurait en rester là ; il lui faut affronter les problèmes communément partagés que sont l’amour, le bonheur, etc. La philosophie doit, à la fin des fins, se soucier de questions qui relèvent d’aspirations générales, sans quoi elle reste une discipline académique, qui discute, entre collègues, de problèmes inscrits dans le seul espace de la philosophie. C’est là que la philosophie se constitue sur une ligne de front. En conflit avec les idées dominantes.

Pourquoi faire appel, pour définir le bonheur, à la catégorie d’exception ?

Dès lors que vous entrez dans un examen serré de la conception du bonheur, vous allez aussi entrer dans la question de son statut d’exception. Comment se fait-il que le bonheur réel, celui qui ne se réduit pas aux satisfactions ordinaires, ne soit pas la loi générale de l’existence, mais soit constitué par des choix, des moments, qui l’inscrivent dans un statut d’exception ? Au fond, la conscience commune, même si elle se le masque ou l’occulte, partage cette conception, assez répandue, de la rareté du bonheur. D’où, me semble-t-il, l’extrême importance, que je n’hésiterais pas à qualifier de lyrique, de l’amour dans cette affaire. L’amour, la passion, la rencontre, sont conçus comme des moments exceptionnels de l’existence, et chacun sent bien que ce sont ces moments qui font signe vers ce qu’on appelle, véritablement, le bonheur. Il est évidemment tout à fait souhaitable de ne pas être malheureux. Mais il s’en faut de beaucoup que le fait de ne pas être malheureux puisse être déclaré un bonheur réel. Le bonheur ne saurait être une simple négation du malheur, c’est un présent, un cadeau de la vie qui excède l’ordre de la satisfaction. Un présent de la vie qu’il faut être disposé à accepter, un risque qu’il faut être prêt à prendre. C’est un choix existentiel majeur : ou bien une vie ouverte à la seule satisfaction, ou bien une vie acceptant le risque du bonheur, y compris comme exception. C’est aussi une question politique : ou bien des gens qui ne s’accordent qu’à refuser le malheur (c’est la thèse conservatrice de ce que l’on appelait les "nouveaux philosophes"), ou bien des gens qui se risquent à vouloir le bonheur. Selon cette thèse conservatrice, l’accord des gens ne saurait se faire que contre le malheur, et non en vue du bonheur. Saint-Just déclarait au contraire, de façon tout à fait révolutionnaire, que le bonheur était une idée neuve en Europe.

« L’enthousiasme, c’est donc avoir en partage la conviction que l’on peut faire l’histoire, que l’histoire nous appartient »

Est-ce pourquoi vous liez, à la manière de Benjamin, l’idée de bonheur et d’un autre temps ?

Benjamin propose une conception fibrée du temps, selon laquelle il y a plusieurs temps : il n’y pas de temps unique, commun, il y a des temporalités enchevêtrées, parfois même contradictoires. Et il est évident que le temps du bonheur, y compris politique, est un temps qui excède, et en un sens détruit la temporalité ordinaire. Le XXe siècle (avec Bergson, la théorie de la relativité) a été, philosophiquement, un moment d’exploration de la multiplicité temporelle. C’est dans ce cadre que prend place la question du bonheur. Le temps propre des vérités, qu’elles soient mathématiques, artistiques, politiques ou amoureuse, le temps de la subjectivation heureuse, c’est le temps des conséquences de l’événement, de ce qui n’est pas situable dans le cours du temps ordinaire ; c’est nécessairement un temps de coupure, de rupture, un temps d’exception. Accepter les conséquences de cette exception temporelle signifie tisser un temps différent. Ce que le sens commun veut dire au fond, lorsqu’il déclare que les amoureux sont seuls au monde. Seuls au monde, c’est-à-dire seuls dans le temps qui constitue ce couple, lequel ne partage pas, ou plus, le temps ordinaire. C’est une caractéristique générale du bonheur réel ; ce serait vrai, également, d’un mathématicien qui résout un problème dans la solitude. Comment se constitue, dans ces conditions, un bonheur collectif ? Si l’enthousiasme est l’affect qui correspond au bonheur politique, c’est qu’il désigne le partage d’un nouveau temps. L’enthousiasme nomme le moment où les individus subjectivent qu’ils peuvent faire l’histoire, et non pas seulement la subir. L’enthousiasme, c’est donc avoir en partage la conviction que l’on peut faire l’histoire, que l’histoire nous appartient et, que, comme le déclarait Françoise Proust, elle n’est pas finie. C’est le partage d’une intensité, d’une manifestation – comme on en a vu sur les places publiques arabes – mais aussi le maintien d’un état d’exception, dans un labeur qui constitue ce qu’on appelle proprement l’activisme politique (les réunions interminables, les tracts rédigés à l’aube). Le bonheur politique, il faut le dire, je puis en témoigner, épuise aussi. C’est pourquoi il tend également, malheureusement, à produire des révolutionnaires à temps complet, parfois même des cadres professionnels …

Pourtant vous écrivez vous-même que ce travail, cette pratique organisationnelle requiert une "discipline"…

Il faut se mettre d’accord. J’emploie évidemment ce mot par provocation. De même que j’utilise le mot "communisme" parce qu’il est le mot le plus détesté du lexique politique contemporain. Je comprends que l’on cherche à sauvegarder la force événementielle de la politique. Mais il me semble que la construction d’une durée politique requiert une discipline de l’exception, une continuité temporelle pour laquelle l’énergie donnée par la rupture politique ne peut suffire. Par conséquent il faut prendre le relais par des inventions qui supposent une création, création qui obéit à une discipline. Si vous voulez, il faut entendre le mot discipline au sens où un peintre, dans l’expérimentation, la création, s’impose à lui-même une discipline jusque dans sa solitude. Tout comme un mathématicien s’impose une discipline implacable dans la résolution d’un problème. Dès lors que vous vous situez dans l’exception, vous êtes nécessairement amené à créer vos propres règles, vos propres principes, et c’est en ce sens que la discipline est indiscernable de la liberté. Cette discipline est à inventer à chaque fois.

« Inventer quelque chose de nouveau qui fasse, pour ainsi dire, revenir la force de rupture de l’événement »

Pourquoi employez-vous, de la même façon, le mot et le concept de "fidélité" ? N’est-ce pas un concept plus éthique que politique ?

Le mot fidélité a une signification négative : ne pas trahir. Pour moi la fidélité n’est pas définissable par la non-trahison, par sa négation. Être fidèle à un événement – la fidélité c’est toujours la fidélité à une rupture inaugurale, et non à un dogme, une doctrine ou une ligne politique –, c’est inventer ou proposer quelque chose de nouveau qui fasse, pour ainsi dire, revenir la force de rupture de l’événement. C’est tout sauf un principe de conservation ; c’est un principe de mouvement. La fidélité désigne la création continuée de la rupture elle-même. La fidélité conservatrice consiste, au contraire, à déclarer que quelqu’un doit être considéré comme un ennemi, doit être exclu, sinon même éliminé du fait de sa non-conformité au sens de l’événement initial. Seulement cette conformité suppose qu’est en partage, dans la fidélité, une sorte d’objectivité au sens de l’événement, neutre et indifférente à l’engagement subjectif que requiert la fidélité à un événement. En ce sens, la fidélité est un concept plus logique qu’éthique : être logique ou cohérent avec un engagement subjectif initial, mais qui passe par une discussion collective entre gens qui se considèrent les uns les autres comme des amis en politique. Ce n’est guère différent, en ce sens, de la communauté des mathématiciens qui ont un problème en partage, mais également des procédures permettant de définir et de discerner le vrai du faux. L’essence de la politique, ce n’est un affrontement avec des ennemis que sous la condition, préliminaire, et essentielle, de l’accord entre les amis. La fidélité signifie que ceux qui entrent dans cette discussion commune ont pour devoir de considérer que s’il y a une contradiction entre eux, cette contradiction ne doit en aucun cas être identifiée à la contradiction avec les ennemis.

C’est l’origine de ce qu’en politique, on appelle terreur ?

L’identification de toute contradiction à la contradiction antagonique, à la contradiction de classe, avec l’ennemi de classe, est toujours une catastrophe. Le malheur terroriste propre au XIXe siècle [1] est d’avoir considéré qu’il n’y avait qu’une seule contradiction, la contradiction de classe. Il faut au contraire, rappeler constamment que la discussion doit durer le temps qu’il faut, pour qu’on comprenne qu’une contradiction politique est toujours interne à un collectif, et doit être résolue entre amis. L’impatience, en politique, est, de ce point de vue, néfaste. La terreur propre au communisme du XXe siècle tient moins aux personnes elles mêmes (un supposé caractère cruel) qu’à un mélange, tout à fait antinomique avec le bonheur, d’impatience et de prudence, de méfiance extrêmes. Il suffit de penser à Staline engageant avec une violence extrême la collectivisation des terres, et voyant, au même moment, des ennemis partout… Il faut, au contraire, dans l’ordre de la politique comme ailleurs, savoir être confiant et patient – savoir donner sa chance à la patience et au temps.

Métaphysique du bonheur réel , d’Alain Badiou, Puf, 12 euros.

Notes

[1Alain Badiou revient plus précisément sur cette question dans À la recherche du réel perdu (Fayard, 5 euros), où il s’interroge sur l’emploi réactionnaire du mot réel, et donne également une belle lecture du poème de Pasolini, Les cendres de Gramsci.

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  • "Le temps perdu" voilà ce que m’évoque la lecture de ce fatras foutrac de notions purement subjectives se télescopant avec des "concepts" politiques en un argumentaire sans queue ni tête qui s’embourbe dans les circonvolutions séniles et marécageuses d’un intellectuel petit bourgeois encanaillé dans l’une des pires tragédies de l’humanité, le maoïsme. Qu’il bouge encore, peu me chaut, mais que vient faire "Regards" dans ce naufrage...

    Fulgence Le 17 avril 2015 à 14:48
       
    • Qui peut simplement balayer d’un revers de main ce que raconte Alain Badiou ? On avait vite fait, "jadis", la visée révolutionnaire se définissant essentiellement par quelques prescriptions objectives, de renvoyer certaines considérations dites « oiseuses » au « subjectivisme », ou à « l’aventurisme »...

      Aubert Sikirdji Le 19 avril 2015 à 15:40
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  • Le nombre des commentaires en trois jours montre que je ne suis pas le seul à avoir balayé et encore ai-je eu la patience d’aller au bout !

    Fulgence Le 19 avril 2015 à 16:50
       
    • Vous maniez le balai avec vigueur et - peut-être - moyennement de discernement. J’aime bien cette entretien, l’ai lu plusieurs fois et garde en tête la distinction bonheur/satisfaction comme point de départ d’une réflexion qui ne paraît pas vaine.
      Juste pour dire qu’il n’y pas que votre lecture qui prime...

      Henri LOUP Le 19 avril 2015 à 19:42
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  • Jamais de ma vie je n’ai eu telle prétention. Quelle horreur, vive le débat !

    Fulgence Le 19 avril 2015 à 23:04
  •  
  • Déjà placer le thème du bonheur du côté de « l’exception immanente », ça peut sembler enfoncer savamment une porte ouverte, puisque personne jamais ne pourra prétendre « rendre le bonheur obligatoire »... A en faire une règle !... Mais pensons à ce « slogan » de Paul Eluard, « Du bonheur et rien d’autre », ou à cette terminaison d’un de ses poèmes : « ...pour un bonheur unique, où rire est une loi. »... Cela va sans dire, mais encore mieux en le rappelant à l’occasion, que le bonheur n’a pourtant rien d’une règle !... Sinon, ce serait en faire une religion séculière...
    A quoi s’ajoute que « le Bonheur » n’est pas une denrée indispensable à l’horizon de « la lutte » : car celle-ci peut se mener « avec l’énergie du désespoir »... « Travail du négatif » et du tragique oblige... Et, en tout cas, la « postmodernité », dite « liquide », a définitivement tendance à régler par un magistral « - Et ta sœur ? », toute prétention à une néo-religion d’Etat !...
    Alors, vaut-il mieux s’interdire de reparler de « Jours Heureux » ? Ce serait laisser le champ libre à la seule « logique (suicidaire) de satisfaction des besoins », dite « bassement matérielle »..., en même temps que ne pas se donner les moyens de repousser vraiment une tyrannie de l’imaginaire, qui a déjà historiquement fait énormément de dégâts !... « La philosophie » a donc encore du bois à fendre, oui, « du côté du réel », alors qu’est plutôt passé de mode « l’engagement » permettant soi-disant à coup sûr de « donner un sens à sa vie » !...
    A propos de sens, il se trouve qu’en matière d’engagement politique, la montée de « la Droite Décomplexée », qui, suivie par la fausse gauche, joue notre avenir avec des dés, a notamment ruiné l’idée de construction « identitaire »... Le complexe « de gauche de gauche » consistant, à l’inverse, de ne plus surtout utiliser le mot d’identité !... Même le titre « Ma France » de Jean Ferrat vient du coup d’être volé par Finkielkraut pout afficher sa bobine en couverture du dernier numéro du Point !...
    Pourtant, je trouve que dans le concept de Fidélité, tel que manié par Badiou, il y a bien quelque chose qui se construit, de l’ordre de « l’identité révolutionnaire »... Une identité révolutionnaire, synonyme de production de différence(s), tendue par une pleine quête de sens - ce qu’il appelle « procédure de vérité » -, non archaïsante (- au sens réactionnaire, péjoratif et impuissant d’archaïque -)..., dans la mesure où (cf. son récent livre « Quel communisme ? », page 78) « il y a dans l’exception immanente aussi l’idée d’un commencement (...), un commencement qui ne se laisse pas déduire du passé » , telle que vécu, comme l’a chanté Brassens, par « des imbéciles heureux qui sont nés quelque part », dans l’espace comme dans le temps, un « quelque part » mystifié, qui vaudrait mieux que d’autres « origines »... Antoine Vitez, avec qui il a travaillé, parlait, lui, de « nostalgie d’avenir »...
    Cela pose le problème de l’orientation de l’organisation révolutionnaire, du côté d’une mise au service de la créativité, donc de la « spontanéité » nécessaire à de perpétuels « chantiers d’avenir » dignes de ce nom, dans la mesure où ils seraient aptes à « commencer » quelque chose !... On a même envie de dire « spontanéité démocratique » (synonyme d’une élaboration véritablement de chaque subjectivité), quoique Badiou considérerait sans doute à priori cette expression comme portant quelque part un risque d’oxymore...
    Dire donc que la fidélité, cela peut indiquer tout sauf un principe de conservation : mais de mouvement... Un désir d’inédit. Qu’elle « désigne la création continuée de la rupture elle-même » : encore une fois, c’est comme pour l’idée d’une identité révolutionnaire, se construisant, par « fidélité »... : elle n’est pas synonyme de l’immobilisme, qui prétend que l’on reste « identique », « fidèle », au sens d’égal à soi-même..., à une « essence » de soi-même, du côté d’un « moi idéal », inapte à se remettre en question...
    C’est comme pour « l’idée de modèle », toujours ramenée à tort à celle d’imitation servile ou de « reproduction à l’identique »...
    En ce sens, une « rupture » historique peut avoir valeur de "modèle", sans devoir aucunement être répétée, pour la bonne raison que c’est son caractère « unique », « exceptionnel », qui lui a justement donné sa valeur !... Une valeur de modèle de contraste, d’exemple, de pas de côté d’avec la norme, « d’originalité » bien comprise, contribuant à une mémoire des possibles... Et appelant à faire, à nouveau, « autrement », « différemment »... Ce qui n’appelle ni le déni historique, ni la copie !...
    Il est essentiel de ne pas nous enfermer dans les apories imposées par les réactionnaires, qui font de la fidélité, comme de « l’identité » des questions taboues, privatives, séparées, « en creux », et donc « malheureuses », ne servant qu’à opposer, diviser pour régner... Au final, impuissantes et vides de sens... Où, sous couvert de décomplexer définitivement la Droite en complexant la « vraie Gauche », ...la subjectivité singulière ne saura toujours que s’opposer à l’universel... En demeurant logiquement contradictoire avec l’idée de construction d’un devenir digne de ce nom...

    Aubert Sikirdji Le 20 avril 2015 à 00:54
  •  
  • Voici le poème entier, dont j’ai cité une expression, vers sa fin :

    CE NE SONT PAS MAINS DE GEANTS
    Ce ne sont pas mains de géants
    Ce ne sont pas mains de génies
    Qui ont forgé nos chaînes ni le crime

    Ce sont des mains habituées à elles-mêmes
    Vides d’amour vides du monde
    Le commun des mortels ne les a pas serrées

    Elles sont devenues aveugles étrangères
    A tout ce qui n’est pas bêtement une proie
    Leur plaisir s’assimile au feu nu du désert

    Leurs dix doigts multiplient des zéros dans des comptes
    Qui ne mènent à rien qu’au fin fond des faillites
    Et leur habileté les comble de néant

    Ces mains sont à la poupe au lieu d’être à la proue
    Au crépuscule au lieu d’être à l’aube éclatante
    Et divisant l’élan annulent tout espoir

    Ce ne sont que des mains condamnées de tout temps
    Par la foule joyeuse qui descend du jour
    Où chacun pourrait être juste à tout jamais

    Et rire de savoir qu’il n’est pas seul sur terre
    A vouloir se conduire en vertu de ses frères
    Pour un bonheur unique où rire est une loi

    Il faut entre nos mains qui sont les plus nombreuses
    Broyer la mort idiote abolir les mystères
    Construire la raison de naître et vivre heureux.

    (Paul Éluard, Poésie ininterrompue)

    ...Il se trouve que le contenu de ce poème, outre mon clin d’oeil d’évidence sur le bonheur qui ne peut pas être « une règle obligatoire »..., rejoint ce qu’Alain Badiou dit de la crise identitaire, de la crise du symbolique provoqué par le règne capitaliste, telle que Marx l’a posée. Voici une longue citation de son article de Libération, du 14 avril :
    « Toute la symbolisation traditionnelle repose (...) sur la structure d’ordre qui distribue les places et par conséquent les relations entre ces places. La sortie de la tradition, telle que réalisée par le capitalisme comme système général de production, ne propose en réalité aucune symbolisation active nouvelle, mais seulement le jeu brutal et indépendant de l’économie, le règne neutre, a-symbolique, de ce que Marx appelle « les eaux glacées du calcul égoïste ». Il en résulte une crise historique de la symbolisation, dans laquelle la jeunesse contemporaine endure sa désorientation.
    Au regard de cette crise, qui, sous le couvert d’une liberté neutre, ne propose, comme référent universel que l’argent, on veut nous faire croire qu’il n’existe que deux voies : soit l’affirmation qu’il n’existe, qu’il ne peut exister rien de mieux que ce modèle libéral et « démocratique », aux libertés plombées par la neutralité du calcul marchand ; soit le désir réactif d’un retour à la symbolisation traditionnelle, c’est-à-dire hiérarchique.
    Ces deux voies sont, à mon avis, extrêmement dangereuses, et leur contradiction, de plus en plus sanglante, engage l’humanité dans un cycle de guerres sans fin. C’est tout le problème des fausses contradictions, qui interdisent le jeu de la contradiction véritable.
    (...) Ce différend sert surtout aux intérêts des uns et des autres, si violent en apparence soit leur conflit. Le contrôle des moyens de communication aidant, il capte l’intérêt général, force chacun à un choix truqué de type « Occident ou Barbarie », et bloque ainsi l’avènement de la seule conviction globale qui puisse sauver l’humanité d’un désastre. Cette conviction – je la nomme parfois l’idée communiste – déclare que dans le mouvement même de la sortie de la tradition, nous devons travailler à l’invention d’une symbolisation égalitaire qui puisse escorter, coder, former le substrat subjectif pacifié de la collectivisation des ressources, de la disparition effective des inégalités, de la reconnaissance, à droit subjectif égal, des différences, et au final du dépérissement des autorités séparées de type étatique. »

    Aubert Sikirdji Le 20 avril 2015 à 09:48
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  • Tout vient de ce que le 20 ième siècle a vu naître et mourir une idée inouïe qui ne sera plus jamais mise en oeuvre,heureusement.
    C’est la collectivisation à 100% de l’URSS et affidés.
    Je me souviens du complexe de supériorité des représentants soviétiques vis à vis du jc français que j’étais à la fête de l’huma 1973.L’URSS aura duré 71ans.Et puis pschiiittt !!
    Aujourd’hui,il ne reste que les trotskystes comme bolchéviks qui eux aussi ont un complexe de supériorité hypertrophiés.
    Ils sont pénibles.Ils n’apportent pas le bonheur ces bolchéviks au contraire.
    Pourtant nous les français, bénéficions d’un système à 56% collectivisé depuis 68 ans qui nous permet d’être heureux.

    Maurice Le 20 avril 2015 à 11:01
       
    • Effectivement, Maurice, il n’y avait pas de complexe à avoir, vis à vis des soviétiques...

      Aubert Sikirdji Le 3 mai 2015 à 19:43
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