Accueil > Culture | Entretien par Caroline Châtelet | 13 janvier 2016

Anna Roussillon : « Filmer la construction d’une culture politique »

Documentaire passionnant par son propos et son choix d’éloignement, Je suis le peuple suit les étapes de la révolution égyptienne en préférant au tumulte du Caire le calme d’un village. Rencontre avec sa réalisatrice.

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Il y a des œuvres dont le projet initial se trouve incidemment profondément modifié par l’actualité. C’est le cas de Je suis le peuple d’Anna Roussillon, film documentaire ayant vu son sujet totalement remodelé par la révolution égyptienne de 2011. Il y a, également, des œuvres dont la perception va inopinément être biaisée par l’actualité. C’est – encore – le cas de Je suis le peuple qui, depuis les attentats de janvier 2015, peut sonner par son titre comme une référence ouverte au « Je suis Charlie » scandé ça et là. Ce serait ici s’engager sur une fausse piste, car le film (présenté dès 2014 en festivals) comme son propos sont à mille lieux de ces événements parisiens.

Plutôt qu’une affirmation univoque, ce Je suis le peuple – titre d’une chanson d’Oum Kalsoum – ne cesse d’être interrogé et mis en question. Suivant pendant près de trois années la révolution égyptienne auprès des habitants d’un village situé à 700 km du Caire et de la place Tahrir, traversé des liens d’amitiés noués entre la réalisatrice française ayant grandi au Caire et Farraj, paysan égyptien, Je suis le peuple raconte avec intelligence et finesse le cheminement d’une micro-société vers la chose politique. Sans didactisme, toujours à hauteur d’hommes, ce premier documentaire d’Anna Roussillon – déjà récompensé de près d’une vingtaine de prix dans des festivals français et étrangers – rend compte des parcours personnels et des réflexions de chacun, des doutes comme des espoirs. Alors que le film sort ce mercredi 13 janvier, rencontre avec Anna Roussillon.

Regards. Quelles ont été les différentes étapes qui vous ont menée vers ce film ?

Anna Roussillon. Il y a eu deux déplacements du projet, un premier assez total relevant d’un choix personnel, et le second lié aux événements politiques de 2011. J’ai rencontré Farraj en 2009, alors que je travaillais à Louxor à l’écriture d’un film-essai sur le tourisme de masse. Mais le film n’avançait pas. Ayant rencontré Farraj, j’ai commencé à lui rendre visite, jusqu’à être progressivement happée par la vie au village à laquelle j’avais accès. J’ai donc décidé de travailler là-dessus et en janvier 2011, je suis allée le voir en lui disant que je voulais faire un film avec lui, sur la façon dont on vit à la campagne. Nous avons commencé à filmer, puis je suis rentrée à Paris le 27 janvier 2011 – la veille de la révolution – avec l’idée de revenir à l’été. Sauf qu’à partir du moment où la révolution a débuté, je ne pouvais pas faire comme s’il ne se passait rien. Car s’il n’y avait pas de manifestations au village, tout le monde ne parlait que de ça, un espace de conversations sur les affaires politiques s’était ouvert.

« Le film vient de la rencontre avec Farraj »

Dès les premières images, on comprend que l’un des sujets du film est aussi la relation d’amitié nouée avec ses protagonistes...

Le film s’est construit à partir de cette relation. S’il commence avant la révolution, c’est bien parce qu’il vient de la rencontre avec Farraj, sa famille, ses voisins. Lorsqu’il y a eu la révolution, je me suis notamment posée la question de ce que j’allais faire : devais-je aller place Tahrir comme tout le monde ? J’ai décidé de rester au village, car ce qui m’intéressait, c’était comment Farraj allait se sentir relié à ces événements. Le film met en scène une relation avec les personnages parce qu’il vient de là, de ce qui n’est pas qu’une expérience de cinéma mais également une expérience humaine, affective.

Il s’y dessine des positions différentes face aux événements, à la chose politique, dépassant le cas particulier égyptien…

Farraj est loin des événements, il ne peut ou ne veut pas participer directement aux mouvements. Cette place-là pourrait potentiellement être la place de tout le monde. Interroger cette place, casser ce lien a priori évident qui voudrait qu’on devienne révolutionnaire dès qu’il y a une révolution, observer la construction des liens à de tels événements lorsqu’on en est éloigné, tout cela m’intéressait. Est-ce qu’on se sent concerné, ou pas ? Peut-on formuler des espoirs, ou pas ? Ne pas considérer l’engagement comme évident mais comme une construction, un cheminement, est une question politique qui dépasse le cas égyptien. Au moment de la révolution – et c’est la rare fois où je l’ai perçu – Farraj s’est senti relié à quelque chose qui dépassait sa famille, son village. Le film est une tentative de réflexion sur ces questions-là, sur ce lien à l’État, au pouvoir.

Les dialogues avec les protagonistes ont-ils été faciles à instaurer ?

Ce n’était pas du tout évident, parce que sortir d’un silence sur la situation politique n’est pas simple. Lorsque que je suis retournée en Égypte après les événements, ça a été la première fois que nous parlions politique avec Farraj. C’était aussi intéressant que difficile, car nous prenions la parole depuis des endroits très éloignés : lui avait un discours marqué par l’ancien régime, hérité de trente années de moubarakisme et d’explications complotistes. J’étais à l’opposé, hyper enthousiaste, et du coup nous ne parlions quasiment pas de la même chose. Ne voulant pas filmer un dialogue de sourds, l’un des axes de mise en scène a été de construire un espace de discussion. Celui-ci s’est ouvert avec tout le monde – amis, voisins, enfants, épouse de Farraj – et il s’est élaboré parallèlement dans le film et dans la réalité. C’est d’ailleurs l’une des choses qui fonctionne : on voit la construction d’un espace de dialogue commun qui évolue, ainsi que le cheminement vers la construction d’une nouvelle culture politique.

« Un retour à ce qui prévalait avant la révolution »

L’un des sujets du film est aussi le croisement entre différentes temporalités, temps de l’action politique, et temps de la vie quotidienne…

À partir du moment ou j’ai décidé de rester au village, relier ces temporalités et réfléchir sur leur hétérogénéité est devenu une nécessité. Farraj n’est pas un militant, ce n’est pas quelqu’un qui a un discours politique ultra construit ou très original. Son point de vue, les discussions avec lui sont intéressants aussi parce qu’on voit depuis où – quel angle, quels rapports sociaux, quel lieu de travail, etc. – il vit et parle. Après, si dès le début j’ai toujours filmé la vie quotidienne et les affaires politiques, il nous a fallu du travail notamment lors du montage pour que l’une des temporalités ne perde pas l’autre. La façon de les lier, de trouver les équilibres a pris du temps, car la temporalité politique va vite, il y a du suspense, là où la vie au village est beaucoup plus paisible. Il ne fallait pas que ce soit didactique, mais en même temps on ne pouvait pas perdre le spectateur non plus, il fallait construire un minimum de compréhension des événements et des étapes de la révolution.

Lors d’une interview en mai 2015, vous évoquiez le sentiment d’abattement qui s’est les derniers mois installé en Egypte, qu’en est-il aujourd’hui ?

Cela dépend d’où l’on se place et de qui l’on parle. Mais l’arrivée d’Al-Sissi [Abdel Fattah Saïd Hussein Khalil al-Sissi, président de la République depuis 2014] a amené une reprise en main de tous les mouvements de la scène politique qui étaient alors en construction. Pour Farraj, qui n’est pas militant et ne l’est pas devenu, ce qui s’est produit clairement est un retrait, un retour à ce qui prévalait avant la révolution. « Plus on se tient loin de la politique, mieux c’est », en quelque sorte, et la politique est ressentie comme potentiellement dangereuse. L’abattement touche plutôt les militants, ceux qui ont œuvré dans les mouvements et partis politiques, qui ont cru à ce processus et se retrouvent réprimés, sans horizon possible de ce qui pourrait contrer cette répression.

Sortie en salles le 13 janvier

Projections et événements

À Paris, en banlieues et en province, diffusion la première semaine
Cinéma Espace Saint Michel ; MK2 Beaubourg ; L’Arlequin ; Majestic Bastille ; Le Méliès à Montreuil ; L’Ecran à Saint-Denis ; L’ABC à Toulouse ; Le Comoedia à Lyon ; Le Navire à Valence ; Le Rio à Clermont Ferrand ; L’Omnia à Rouen ; Le Concorde à Nantes ; Le Métropole à Lille.
Suite des diffusions en France
Bagnolet, Romainville, Pantin, Pontault-Combault, St Bonnet-le-Château, Nantes, Grenoble, la Rochelle, Niort, Arcueil, Poitiers, Die, Mayenne, St Ouen, Nanterre, Bobigny, Malakoff, Montpellier, Argenteuil, Poitiers, Gennevilliers , Villeneuve d’Ascq, Marseille, Loudeac, Plougonvellin, Questembert, Belle-Ile, Bayonne, Besançon, etc.

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