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Accueil > Politique | Entretien par Gildas Le Dem | 4 septembre 2015

Anne-Laure Amilhat Szary : « Nous devons reconsidérer notre perception des migrants »

Anne-Laure Amilhat Szary, géographe, revient sur ce qu’il faut bien appeler une « guerre contre les migrants ». Face à la crise humanitaire, elle invite à reconsidérer notre perception des migrants, et avance des mesures rationnelles et politiques.

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Regards. Dans votre dernier livre, Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui, vous écrivez que nous assistons à une « guerre contre les migrants »...

Anne-Laure Amilhat Szary. Il peut sembler paradoxal de parler de « guerre contre les migrants ». Mais il s’agit bien d’une lutte menée au nom de la protection d’un territoire, et de la défense d’une limite internationalement reconnue (la frontière). Elle n’est pas menée, pourtant, contre un ennemi identifiable, un État à proprement parler. Ce n’est donc pas une guerre interétatique. Néanmoins, elle répond à la définition de la guerre, puisque la violence aux frontières est en grande partie imputable à des appareils d’État. Que l’on songe aux dispositifs technologiques de surveillance mis en œuvre (capteurs de mouvement, de température, drones, patrouilles en mer, etc.) ou, plus simplement, au déploiement massif de forces armées (avec l’usage, dans les cas les plus dramatiques, d’armes létales). La nature des dispositifs déployés indique que nous sommes bien entrés dans une phase de conflit aux frontières d’un nouveau type : on ne se bat plus pour déplacer la frontière et gagner du territoire ; mais au nom de la frontière même.

Cette guerre fait en tout cas de plus en plus de victimes "civiles"…

Le fait de ne pouvoir compter ou identifier les morts constitue l’une des définitions des violences de guerre. Les corps à la frontière sont de plus en plus des cadavres, des corpses en anglais, dont plus personne ne sait quoi faire ni dire. On répondra que les migrants ne meurent pas à la frontière, qu’ils meurent durant la traversée de la frontière. Et c’est vrai : aujourd’hui, "en Europe" si l’on peut dire (mais c’est justement toute la difficulté), les migrants meurent dans les eaux territoriales ou internationales. Ils ne sont sans doute pas abattus, comme autrefois, au pied d’un mur. Mais précisément, il s’agit de reconsidérer, à partir de là, ce qui fait une frontière.

« Les frontières débordent aujourd’hui leur tracé traditionnel »

Alors, qu’est-ce qui fait une frontière aujourd’hui ?

Si l’on a tant de mal à comprendre ce qui arrive, c’est que nous considérons toujours que la frontière est une ligne qu’on pose sur une carte. Mais tout montre que nous avons à faire, désormais, à un mouvement de dilatation de la frontière. Celle-ci s’importe (contrôles volants à l’intérieur des limites nationales) et s’exporte hors du domaine de souveraineté traditionnel des États : la création de Frontex, la mise en place des patrouilles RABIT, susceptibles d’intervenir en mer comme sur terre pour interdire l’entrée dans l’espace Schengen, la délégation du contrôle migratoire à des pays partenaires – dont on a bien vu, avec l’effondrement de la Lybie, qu’ils participaient d’un processus de délocalisation du contrôle aux frontières –, tout concourt à établir que les frontières débordent aujourd’hui leur tracé traditionnel. Et que la force des États s’exerce au-delà de ces tracés. C’est en ce sens que nous devons rejeter l’argument insensé, et pourtant répandu, selon lequel les passeurs, ou les migrants eux-mêmes, seraient les premiers responsables de ces morts.

Mais l’ampleur de ces déplacements de population n’est-elle pas nouvelle ?

Il est vrai que l’on avait rarement vu autant de réfugiés que cette année. Ce mois de juillet, le nombre de migrants était trois fois plus important qu’au même mois de juillet l’année dernière. Et c’est la première fois qu’il franchit l’ordre des 100.000 personnes. Le problème n’est pas nouveau, mais on l’avait un peu oublié, du fait, ces dernières années, de la diminution des conflits internationaux à la "faveur" de la multiplication de ce qui semblait n’être que des conflits internes. Mais cela fait quelques années que la Jordanie et le Liban, aux frontières de la Syrie, accueillent eux des millions de réfugiés. Paradoxalement, ceux qui arrivent chez nous aujourd’hui ne sont que les mieux dotés en ressources. En fait, nous assistons aux premières conséquences visibles de la déstabilisation de l’ordre né de la Guerre froide, déstabilisation à laquelle, il faut le rappeler, nous contribuons par notre politique internationale hasardeuse, et notamment nos ventes d’armes qui n’ont cessé de croître. La dynamique de ces conflits internes, tout comme la marche à la sécurisation des frontières qui rend la circulation impossible, contribuent évidemment à rendre spectaculaires ces déplacements de population.

« La distinction entre réfugiés et migrants, migrants politiques et migrants économiques, tend à s’effacer »

Le chiffre des migrants semble s’accroître, et les raisons de migrer changer…

En chiffre absolu, l’on compte aujourd’hui près de 60 millions de déplacés (contre 50 millions en 2014, et 37 millions il y a dix ans, 20 millions en 2000, la courbe est exponentielle). Mais ce chiffre est à rapporter à celui des migrants, qui augmente au même rythme que la population mondiale : il reste stable en proportion, soit 3 % de la population mondiale (232 millions de personnes en 2013). Surtout, dans ce contexte de guerres civiles multipliées, la distinction entre réfugiés et migrants, migrants politiques et migrants économiques, tend à s’effacer : les populations fuient également des États en guerre, qui connaissent des crises démocratiques, de gouvernance, de corruption, ou, plus simplement, des crises économiques, dont on aurait tort de considérer qu’elles ne sont pas, également, politiques. De la même façon, la multiplication des camps, à l’intérieur ou l’extérieur des États en crise, brouille le statut de réfugié de guerre.

On s’interroge beaucoup sur les termes à employer : réfugiés, migrants, demandeurs d’asile…

Je proposerais de parler, en général, de populations déplacées. Tout le montre : ceux qui partent aujourd’hui sont loin d’avoir le capital social le plus faible. Il faut non seulement de l’argent pour payer le passage, mais aussi des ressources intellectuelles et relationnelles. Une grande partie des migrants parle plusieurs langues, maîtrise les nouvelles technologies, dispose souvent d’un haut niveau d’études et de contacts en Europe. Qu’on le veuille ou non, ces personnes prennent aujourd’hui la décision de tenter leur chance aux frontières de pays qu’elles perçoivent comme plus riches, mais également porteurs d’idéaux démocratiques. Nous devons reconsidérer notre perception des personnes qui frappent à nos portes : ceux-ci ne sont plus des individus dépourvues de capital, ou qui chercheraient simplement des ressources, mais bien des personnes qui arrivent avec une grande richesse.

« Il faut réattribuer les investissements à des dispositifs d’intégration »

Comment parvenir à reformuler le problème ?

Il faut d’abord déconstruire quelques évidences. Que je sache, il y a trente ans, on ne parlait pas de « migrants illégaux », à peine commençait-on à parler, il y a vingt ans, de « sans-papiers ». La construction politique de ce problème est le produit d’une lente sédimentation de mesures sécuritaires (le plus souvent, des mesures d’exception) qui font que le personnel politique se voit incapable de revenir sur sa perception du problème migratoire. On voit bien, pourtant, que l’on est confronté à des situations de plus en plus absurdes, quand elles ne sont pas tragiques. Dans l’UE, en vertu du règlement de Dublin et du fichier EURODAC, les migrants sont fichés puis tenus de rester dans le premier pays où ont pénétré en Europe. Si bien que des populations entières sont consignées dans des pays qui ne veulent pas les recevoir et dans lesquels, d’ailleurs, elles ne veulent pas demeurer (l’Italie, la Grèce). Tandis que, d’autre part, les mêmes migrants se voient refuser l’accès à des pays désireux de les accueillir.

Quelles solutions l’Europe peut-elle envisager concrètement ?

Une première mesure rationnelle consisterait donc à abolir la convention de Dublin, ce à quoi, d’une façon ou d’une autre, l’Allemagne en appelle aujourd’hui. Et sans doute l’Allemagne le fait-elle beaucoup pour des raisons économiques, mais aussi en raison de son rapport aux destructions de guerre et aux transitions de l’Europe de l’Est après 1989. Un raisonnement pragmatique conduirait à attribuer les investissements alloués à des dispositifs de surveillance ruineux (responsables de morts dramatiques, et pas aussi efficaces qu’on ne le promeut) à des dispositifs d’intégration. On ne peut, de toute façon, se satisfaire de la construction de camps ou de no-man’s lands dans lesquels, comme la "jungle" de Calais, c’est à terme la force qui fait loi. On peut fort bien imaginer que, comme aux États-Unis, les migrants se voient accorder le droit de travailler pendant deux ans, un accès au permis de conduire, à un compte et une carte bancaire, l’accès à l’école pour les enfants. Ou de voir des migrants accueillis dans de petits villages, comme cela commence à se pratiquer ici et là. Dans tous les cas, il s’agit de revenir à une forme de rationalité : qu’elle soit économique (dissocier l’accès à des droits et des ressources de l’accès à la nationalité), ou politique (nous mettre en accord avec nos propres idéaux démocratiques), il nous faut rompre avec l’idéologie sécuritaire.

Qu’est-ce qu’une frontière aujourd’hui ? , d’Anne-Laure Amilhat Szary, PUF, 14 euros.

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  • "Une première mesure rationnelle consisterait donc à abolir la convention de Dublin"

    Bea Le 4 septembre 2015 à 15:54
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  • Et si bêtement nous proposions à ces migrants d’ aller vivre dans ces déserts français ruraux , où les services publics ont disparu et de travailler selon leurs qualifications et compétences comme médecin , postier , professeur , magasinier , chauffeur de bus ( à mettre au féminin ) si besoin ?

    STORA Antonin Le 12 septembre 2015 à 21:55
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