Accueil > Société | Entretien par Jérôme Latta | 19 octobre 2015

Anne Le Strat : « Nous avons montré que c’était possible »

Adjointe au maire et présidente d’Eau de Paris entre 2001 et 2014, Anne Le Strat a mené la remunicipalisation de l’eau dans la capitale. Elle raconte dans un livre sa "bataille" contre les multinationales du secteur et leur soutiens. Entretien.

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D’abord présidente de la société d’économie mixte Eau de Paris, puis présidente de la régie qu’elle a œuvré à créer, Anne Le Strat a fait du retour de l’eau en régie publique un combat remporté face à une adversité plus large qu’elle ne pouvait s’y attendre. Elle en fait un récit documenté dans Une Victoire face aux multinationales, qui est aussi un plaidoyer pour le service public et la volonté politique.

* * *

Regards. Dans quelles circonstances prenez-vous vos fonctions en 2001, après l’élection de Bertrand Delanoë ?

Anne Le Strat. Je viens d’être élue au Conseil de Paris en tant que tête de liste écologiste dans le 18e arrondissement et je suis désignée présidente de la société d’économie mixte de production de l’eau, la SAGEP. J’avais soutenu une thèse sur la question de l’eau dans le conflit israélo-palestinien, mais je n’ai découvert le monde de l’eau à Paris qu’à ce moment, en comprenant de l’intérieur comment le système de délégation de service public au privé fonctionnait.

À cette époque, le débat sur le mode de gestion de l’eau commence à prendre de l’ampleur, notamment sous l’impulsion des altermondialistes, des écologistes et d’une partie de la gauche radicale…

Il y avait en effet un contexte d’émergence de la contestation mais, en réalité, avec très peu de mobilisations citoyennes. Contrairement à certaines villes de province, il n’existait pas de collectif parisien pour faire pression en faveur de la remunicipalisation du service de l’eau. Certains acteurs, comme la Fondation France Libertés avec Danielle Mitterrand, très mobilisée, ou la Coordination eau d’Île-de-France ont apporté leur soutien, mais ils ne pesaient pas alors autant qu’aujourd’hui.

« Il y avait une volonté de rétablir la puissance publique en recréant une administration qui contrôle le service »

Aviez-vous d’emblée l’objectif de faire revenir l’eau sous une gestion publique ?

Je l’avais dans un coin de la tête, car je défendais par principe la gestion publique, mais ce n’était pas un engagement de campagne du maire. En revanche, il y avait une volonté de reprendre le service en main, c’est-à-dire de rétablir la puissance publique en recréant une administration qui contrôle le service, de recadrer progressivement les contrats qui n’arrivaient à échéance qu’une dizaine d’années plus tard… Assez rapidement, je me suis demandée si l’on pouvait casser les contrats, mais les services juridiques de la ville ont estimé que cela aurait un coût trop important. Il fallait donc procéder par étapes.

Qu’est-ce qui vous a convaincue que la remunicipalisation s’imposait ?

La prise de conscience, au travers de l’exercice de mes responsabilités, des dérives et des abus de la gestion déléguée au privé : manque de contrôle, absence de transparence financière, attribution des missions lucratives au privé, entretien insuffisant des réseaux, absence d’évaluation du service, etc. Mais en premier lieu, l’existence de trois opérateurs pour une ville comme Paris m’est apparue comme n’ayant aucune logique technico-industrielle. Cette division était le résultat d’une décision éminemment politique, de la part de l’ancien maire Jacques Chirac, consistant à partager le gâteau en accordant la rive gauche à la Lyonnaise des Eaux et la rive droite à la Générale des Eaux. Au-delà des arguments politiques en faveur d’une gestion – celle d’un bien aussi essentiel que l’eau – maîtrisée par la puissance publique, il y avait donc des arguments, techniques, économiques et démocratiques pour la création d’un opérateur public.

À quelles oppositions avez-vous dû faire face ?

Sur cette question, la classe politique est très partagée, et c’était le cas au niveau parisien, notamment chez les socialistes. Mais dès lors que le maire a imposé ce choix, les jeux étaient faits. L’administration technique a continué à défendre la délégation au privé, mais nous avons impliqué les personnels de la SEM dans une démarche de concertation et de mobilisation baptisée "Eau de Paris demain". Leur implication a constitué une grande force car ils se sont montrés convaincus de la possibilité d’un opérateur public. En revanche, il n’y a pas eu de soutien des syndicats : si certains se sont très légitimement inquiétés de l’intérêt des personnels, d’autres, notamment la CGT Veolia, ont vraiment cherché à faire barrage au processus. Les syndicats de la Ville ont pour leur part considéré qu’il ne s’agissait pas d’une vraie remunicipalisation au motif que la reprise des personnels n’en ferait pas des fonctionnaires…

« Chez ces grands groupes, il y a un mépris assez prononcé du politique »

Faute d’un soutien plus consistant, le changement a donc d’abord procédé d’une volonté politique ?

Oui, et c’est ce que raconte mon livre : ce processus de décision politique, cet acte politique. Si Bertrand Delanoë n’avait pas tenu son engagement, il aurait probablement dû affronter un conflit avec ses partenaires écologistes, mais ce n’est pas cela qui l’a conduit à maintenir le choix de la remunicipalisation. Mon travail a essentiellement consisté en une démarche de conviction interne.

La question de la gestion de l’eau s’est tout de même posée avec de plus en plus d’acuité au cours des années 2000…

Les précédents, notamment à Grenoble et dans des villes de taille variable comme Neufchâteau, Castres ou Varages, avaient montré que c’était possible. Mais la décision de Paris a précédé celles des autres grandes villes dans le même sens : Rennes, Brest, Rouen, Nice, Montpellier, etc. Ce débat politique est peu présent en France. La première Initiative citoyenne européenne (ICE) couronnée de succès a été en 2012-2013 celle en faveur de l’accès à l’eau. Elle a recueilli un million de signatures en Allemagne, pour quelques dizaines de milliers en France : même aujourd’hui, malgré une réelle progression, l’opinion française est peu mobilisée. L’expérience de Paris a joué un rôle moteur en montrant que c’était possible à l’échelle d’une grande métropole.

Les entreprises de l’eau ont-elles sous-estimé la réalité de la démarche, au point de ne pas voir venir le danger ?

Elles l’ont sous-estimé jusqu’au moment où elles ont compris qu’elles ne nous feraient pas changer d’avis – tout en continuant à penser que l’engagement ne serait pas tenu après les élections. Elles ont ainsi continué à faire pression au sein du PS. Chez ces grands groupes, il y a un mépris assez prononcé du politique, qui peut se comprendre : dans beaucoup de collectivités, la passivité ou le laisser-faire en leur faveur est la règle, quand ce ne sont pas des liens avec les élus tissés au fil du temps, au travers du financement des partis et des campagnes, de services rendus aux uns et aux autres, de revolving doors entre élus, administration et entreprises, etc. Tout cela contribue à un monde de connivences, au sein duquel tout le monde s’entend bien et pour lequel j’ai vite fait figure de brebis galeuse. Pourquoi attaquer un système qui semble fonctionner ? Ils ont pensé que j’allais être marginalisée, et finalement désavouée par Bertrand Delanoë.

« Le modèle mis en œuvre à Paris est supérieur au modèle privé sur tous les points, et démontre qu’un service public peut être efficace et moderne »

Vous a-t-on souvent opposé le statut de Veolia Environnement et Suez Environnement comme champions français de l’eau, leaders mondiaux du secteur ?

Eux-mêmes l’ont fait, les premiers. Je crois que certains, chez eux, étaient sincèrement affectés : « Comment pouvez-nous faire ça ? » Ils ont d’ailleurs plus souffert de la détérioration de leur image à la suite de la perte de leurs contrats parisiens que de l’impact financier de cette perte. À l’international, on leur demandait comment ils avaient pu perdre leur propre capitale… Mais le plus étonnant est que cet argument a été repris par des politiques, surtout des communistes qui louaient "nos leaders mondiaux" – probablement par tropisme industriel et nationaliste. Alors que nous avons créé des emplois avec la régie, et que celle-ci continue de travailler avec les entreprises privées en tant que prestataires pour travaux.

L’enjeu a-t-il été, pour vous, de faire entendre l’idée que les élus devaient défendre l’intérêt général et pas celui des industriels ?

Notre mission, réaffirmée par Bertrand Delanoë, était de défendre l’intérêt public, celui des citoyens et de la collectivité, et non celui des actionnaires de ces grands groupes. On m’a accusée de dogmatisme idéologique, de prôner un régime soviétique… accusation ridicule ! Nous avons créé un service de l’eau modernisé, qui investit autant sinon plus, mène une politique d’aide sociale à l’eau, présente des tarifs moins élevés et réalise des gains économiques, qui a relocalisé les emplois du centre d’appel et de facturation, rétabli le lien avec les usagers, établi une politique environnementale plus ambitieuse, une gouvernance démocratique complètement revue qui accorde une place aux personnels et aux usagers… Toutes les régies ne sont pas vertueuses, mais le modèle que nous avons mis en œuvre à Paris est supérieur au modèle privé sur tous les points, et démontre qu’un service public peut être efficace et moderne.

Comment voyez-vous l’avenir des mobilisations en faveur de la remunicipalisation de l’eau ?

Un mouvement a été enclenché, on parle d’une "vague de remunicipalisations". Même si en réalité elle n’est pas massive et que les conséquences sur le chiffre d’affaires des opérateurs sont limitées, l’impact global sur le marché de l’eau est considérable. Sans nécessairement appliquer la menace du retour en régie, les villes disposent désormais de puissants leviers de négociation qui leur permettent d’obtenir d’importantes baisses de prix, des améliorations du service, des contrats d’objectifs, etc. Nous avons montré que c’était possible : là réside notre principale réussite. Les grands groupes ont dû s’adapter à un nouveau contexte, s’orienter vers de nouveaux marchés et de nouvelles prestations. Nous n’avons pas réussi à faire totalement basculer le rapport de forces, mais le marché s’est rééquilibré. Aujourd’hui, la mobilisation citoyenne et associative serait beaucoup plus forte à Paris si une nouvelle majorité municipale remettait en cause la régie. Pour moi, c’est en soi une avancée majeure.

Une Victoire face aux multinationales. Ma bataille pour l’eau de Paris d’Anne Le Strat, Les petits matins, 17 euros.

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Vos réactions

  • Ai-je bien lu ? “Ma bataille pour l’eau de Paris”… MA bataille ?

    Ferdinand Le 19 octobre 2015 à 11:26
       
    • Bonjour,
      oui, vous avez bien lu. "Ma" bataille.
      Ce n’est pas un problème d’égo (je ne connais pas cette personne...), en tout cas comme explication principale, c’est une conception de la Politique. Quand vous n’avez pas une analyse du capitalisme comme une globalité, quand vous menez des combats même justes mais sans visée générale ni totalisante, quand vous ne visez pas à changer de société mais juste à changer la société, vous personnalisez, vous individualisez vos luttes, vos actions.
      Cette personne n’a sans doute pas compris que son combat, juste et courageux (ce n’est pas le sujet) n’aurait pas pu être victorieux sans des luttes menées pendant des générations par le mouvement ouvrier ou social dans des domaines concernant le cadre de vie ou les conditions de travail.

      Pierre 93 Le 20 octobre 2015 à 11:19
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  • D’un autre côté, des élues comme ça, même sans vision globalisante, on est nombreux à en redemander.

    Yann LARGOEN Le 20 octobre 2015 à 19:45
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  • Ca dépend de ce que vous attendez d’un-e élu de gauche...
    Si c’est pour faire mieux que la droite, vous avez raison.
    Si c’est pour faire une politique de gauche antilibérale, pour démocratiser les institutions et donner le pouvoir au Peuple, c’est insuffisant...Moi je travaille et habite dans des collectivités gérées par le PS et les verts, les pires ne sont pas toujours ceux que l’on croit.
    Si vous saviez...

    Pierre 93 Le 21 octobre 2015 à 14:37
       
    • Je vous crois volontiers !!Question libéralisme, le PS sauce Macron/Valls et les pseudo Verts Placé,De Rugy,sans oublier le vieux gourou Cohn Bendit,n ont rien à envier à la Droite parlementaire,dite"classique"
      D ailleurs,le vieux gourou dont je parle a été encensé par l inusable symbole du libéralisme décomplexé Alain Madelin.
      C est dire si tout ce petit monde ne rêve pas d en changer,de monde...

      HLB Le 22 octobre 2015 à 11:57
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  • Il y a 2 évènements politiques qui ont scindé les verts en 2 :
    1) le référendum de 2005 : pour ou contre le libéralisme. Fracture au sein des verts,
    2) la campagne de 2012 du FDG autour de JLM et de "l’humain d’abord". Idem : la campagne résolument antilibérale du FDG a vidé les verts d’une partie importante de leur électorat. Et repoussé les socio-libéraux-écolos chez F Hollande dès le 1er tour.
    En France, la question politique pour la Gauche, c’est : on aménage le capitalisme ou on construit autre chose...Pour être schématique.
    C’est plutôt rassurant : le positionnement par rapport au système capitaliste reste central pour la gauche et donc pour la Politique en France.
    Reste évidemment la question des questions : comment on fait, avec qui, quel rassemblement, quels positionnements aux élections, quelles pratiques politiques, etc...

    Pierre 93 Le 22 octobre 2015 à 15:41
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  • Oui Pierre et Ferdinand, vous avez bien lu , Anne Le Strat a bien écrit "MA" bataille. Mais plutôt que de ne s’en tenir qu’à la première ligne, je vous encourage à lire le livre au-delà de son titre. Parce qu’en effet, comme elle le dit d’ailleurs dans son entretien, "certes il y avait en effet un contexte d’émergence de la contestation mais, en réalité, avec très peu de mobilisations citoyennes. Contrairement à certaines villes de province, il n’existait pas de collectif parisien pour faire pression en faveur de la remunicipalisation du service de l’eau. " Ensuite, elle écrit bien avec son expérience de Pédégère ce qui est cocasse lorsqu’on est à gauche. Et comme le dit Yann, des élues comme elle ou des patronnes comme elles, on en redemande. Enfin, l’ouvrage est bien écrit. Et puis surtout à l’heure où la politique me désespère, il est stimulant, revigorant et me permet de croire encore aux vertus de l’action publique. Cela ouvre le champ des luttes et donne envie de mettre à la porte Santini , le valet de Véolia encore à la tête du SEDIF(syndicat des eaux d’Ile de France)

    Thomas L.-V. Le 30 octobre 2015 à 14:26
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  • Bonjour ,
    je ne conteste pas les convictions ni le courage de cette dame. Je n’ai pas lu le livre que vous évoquez, je donnais juste mon point de vue sur l’article et les commentaires. C’est le jeu dans les forums de discussion sur internet, avec les limites et les quiproquos qui s’en suivent. Je maintiens quand même, à partir de mon expérience politique, syndicale et associative qu’un combat sur un thème précis, si progressiste soit-il, n’est pas contradictoire avec un positionnement pro-système capitaliste ou pas anti-système (je vais vite).
    Les verts ont portés nombre de thèmes écologistes, sociétaux progressistes souvent, et pourtant, quand il a fallu se positionner face au système libéral, ils ont toujours reculé ou, au mieux, tergiversé.
    En 2005, ils étaient divisés entre le oui et le non. Sur le mouvement "des retraites", même division. Sur l’alliance avec le PS au 1er tour, même division.
    Dès qu’il faut trancher "trancher", même cirque politico médiatique. La débandade actuelle d’EELV n’est que la conséquence de ces incohérences idéologiques et politiques.
    Je suis rassuré qu’en France au moins, l’obligation d’être obligé de choisir entre adaptation au système ou rejet soit toujours LA question des questions.
    Pardon pour le schématisme du commentaire, c’est un peu la règle du jeu.
    Un dernier mot pour "rire" : il parait que les "écolos-Placé-De Rugy et cie" protestent contre les pratiques hégémoniques du PS qui ne leur fait pas assez de place sur les listes aux régionales. Ils menacent de partir avec EELV là où c’est possible. Quelle farce et quelle salissure de la Politique.
    Qui profite du crime ?

    pierre93 Le 31 octobre 2015 à 09:19
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