Accueil > Société | Entretien par Marion Rousset | 13 février 2015

Annie Thébaud-Mony : « À chaque nouvelle preuve, les industriels lancent des contre-feux »

L’omniprésence des perturbateurs endocriniens qui contaminent le quotidien est le dernier aléa d’une longue histoire. Celle des relations mortifères entre industriels et chercheurs. La sociologue Annie Thébaud-Mony tire la sonnette d’alarme.

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Directrice de recherches honoraire à l’Inserm, chercheuse associée au Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers professionnels à l’université Paris-13, Annie Thébaud-Mony est spécialiste des problématiques de santé et a particulièrement travaillé sur les maladies professionnelles. Dans La Science asservie, elle expose les mécanismes par lesquels la science se met au service des intérêts privés et des industriels, souvent avec la complicité de l’État.

Regards. Plomb, tabac, amiante, silicose, pesticides… Les industriels réussissent à imposer sur le marché des produits dont la toxicité est fortement suspectée avant d’être avérée. Comment s’y prennent-ils ?

Annie Thébaud-Mony. Ils mettent en œuvre une stratégie du doute. Les industriels sont à l’affût de tout ce qui peut leur permettre de remettre le doute en chantier, avec une palette d’action qui va du déni au mensonge pur et simple. Tous ceux qui tentent de pointer un problème sont systématiquement contredits. Les grands groupes ont notamment imposé l’idée qu’il faudrait reprouver continuellement, dans toutes les circonstances d’exposition, le caractère cancérogène des substances incriminées. Du coup, à chaque fois que de nouvelles preuves se font jour, ils lancent des contre-feux qui sont parfois à l’origine de théories fantaisistes.

« Le modèle de l’épidémiologie ne permet plus de rendre compte de la réalité »

Comme lorsqu’ils cherchèrent à expliquer les cas de leucémies développées par des enfants à proximité de La Hague ?

Dans les années 1990, des enfants habitant à proximité du site Areva ont en effet été atteints de leucémies. Au même moment, on a vu émerger une hypothèse suggérant que ces cancers seraient liés à un virus inconnu véhiculé par la population venue construire l’usine de retraitement. Cette piste sans aucun fondement scientifique est apparue en réaction aux travaux de Jean-François Viel qui établissait un lien entre une exposition à la radioactivité et un excès de cas de leucémies… Bien qu’ils aient été publiés dans le très sérieux British Medical Journal, les travaux de Viel furent ainsi immédiatement disqualifiés par des chercheurs de l’Inserm travaillant avec l’industrie nucléaire ! Pourtant, les risques sont connus depuis les années 1930 : à l’époque, les "radiums girls" qui peignaient le cadran des montres avec du radium développaient des nécroses affreuses.

Au début de votre livre, vous affirmez qu’une majorité de scientifiques participent de ce système…

Il existe un paradigme qui domine aujourd’hui la santé publique. La plupart des scientifiques ne le remettent pas en cause. Ce paradigme repose sur l’épidémiologie, une discipline qui s’intéresse à la distribution statistique d’une maladie dans la population à un moment donné et qui est devenue la science causale du cancer par excellence. Le problème, c’est que le modèle qu’elle propose ne permet pas de prouver qu’un cancer est associé à tel ou tel produit. S’il avait peut-être du sens autrefois, il ne permet plus de rendre compte de la réalité d’aujourd’hui. D’abord, parce qu’il compare la situation d’un groupe d’individus avec celle d’une population témoin censée être "préservée". Or de nos jours, tout le monde est exposé à de multiples polluants ! Surtout, l’épidémiologie ne prend pas en compte la caractéristique essentielle du cancer, qui est de s’inscrire dans une histoire qui commence très souvent des années avant la survenue de symptômes. Cette maladie relève de processus longs et complexes, situés à l’articulation d’agressions par des cancérogènes divers rencontrés dans le travail ou l’environnement, et de mécanismes de défense qui ne sont pas également répartis dans la population. Quand un cancer se déclenche, il est donc impossible d’identifier quel polluant a joué un rôle. Il existe un vide scientifique.

« Les industriels ont réussi à imposer de ne pas se fier aux données toxicologiques »

Et une brèche dans laquelle s’engouffrent les industriels ?

C’est surtout, chez eux, de la malhonnêteté. Car il existe des disciplines qui sont capables de construire une connaissance de la toxicité des produits. C’est le cas de la toxicologie qui étudie les mécanismes d’action des cancérogènes en milieu biologique et qui valide ses résultats grâce à des expérimentations animales. Nous n’avons aucun exemple où un cancérogène validé comme tel pour l’animal ne l’a pas été pour l’homme. Pourtant, les industriels ont réussi à imposer de ne pas se fier aux données toxicologiques : ils exigent une soi-disant preuve épidémiologique. Au lieu de travailler à la complémentarité des regards disciplinaires, ils font comme si l’épidémiologie pouvait, toute seule, prouver que le cancer est lié à tel ou tel facteur.

À quand peut-on faire remonter la collusion entre industriels et chercheurs ?

Elle a commencé dans les années 1920 avec l’introduction du plomb dans l’essence et le développement du tabac. Déjà, à la fin du XIXe siècle, l’idée d’éradiquer les causes de risques liés au travail avait été écartée. Certes, l’employeur avait l’obligation de tenir les ateliers dans un état de propreté qui ne nuise pas à la santé des travailleurs, mais en cas d’accident, la victime était indemnisée sans que l’on s’occupe de la cause. Il faut cependant attendre la loi de 1919 qui reconnaît les maladies professionnelles pour qu’apparaissent des alliances entre industriels et scientifiques. Les premiers prennent alors conscience de leur intérêt à neutraliser la connaissance sur les effets sanitaires de produits dont ils savent qu’ils déciment ouvriers et ouvrières.

« En France, l’impunité des employeurs est totale »

Comment se comporte la France ?

Elle détient le record de la mortalité masculine par cancer avant soixante-cinq ans, par rapport aux autres pays de l’OCDE qui ne sont pourtant déjà pas brillants. Chez nous, l’impunité des employeurs est totale ! En théorie, les textes interdisent tout contact entre les salariés et les produits cancérogènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction. Pour le démantèlement des écrans à tubes cathodiques, par exemple, l’INRS préconise des mesures de protection collective et de travail en système clos. Donc la règlementation existe, sauf qu’elle n’est pas appliquée… Je suis allée à Montluçon voir l’entreprise Environnement Recycling spécialisée dans le recyclage des écrans d’ordinateur et autres appareils électroniques. L’employeur se contente de fournir un petit masque en papier à ses salariés, des handicapés intérimaires, qui respirent des poussières associant vingt-huit métaux toxiques. C’est juste un exemple. Sans compter ceux qui sous-traitent les risques auprès de sociétés qui sacrifient leurs travailleurs. Si les industriels ne se sentent pas tenus de respecter la réglementation en France, c’est parce qu’ils n’encourent pas de sanction. Et quand l’un d’entre eux est pris la main dans le sac, ce sont souvent les pouvoirs publics qui payent à sa place.

Quelle différence avec un voisin comme l’Italie ?

En Italie, l’institution judiciaire est beaucoup plus vigilante sur les risques industriels. C’est lié au fait que, dans ce pays, les procureurs sont indépendants de la puissance politique qui ne peut pas intervenir quand les premiers décident d’ouvrir une enquête. Résultat, le procureur de Turin a pu se pencher sur le dossier de l’amiante. Il a créé un observatoire des cancers professionnels : les médecins font des déclarations auprès de la police judiciaire qui mène l’enquête. S’il est prouvé que l’employeur n’a pas respecté le code du travail, il est sanctionné par une amende ou de la prison. Le procès de l’entreprise Eternit s’est appuyé sur la notion de "désastre volontaire" qui est présente dans le code pénal italien : dès lors, il ne s’est plus agi de prouver que l’homicide était bien lié à l’amiante, mais de savoir quelles étaient les connaissances dont disposait l’entrepreneur suisse Stephan Schmidheiny quand il a exposé les salariés à cette substance.

« La recherche publique est en train de passer sous la coupe des industriels »

Dans certains pays du Sud, la faiblesse des infrastructures sanitaires sert la cause des multinationales…

Le cas du Brésil est emblématique. Au début des années 2000, une publicité vantait la qualité du réseau d’eau brésilien, affirmant que les tuyaux en amiante-ciment, mis bout à bout, représentaient la distance séparant la croute terrestre du centre de la terre. À la fin des années 1960, les sociétés Eternit Suisse et Saint-Gobain ont implanté une mine dans ce pays qui était en proie à une dictature militaire. Devenu le troisième producteur mondial d’amiante, il a inondé toute l’Amérique latine pour le plus grand profit des multinationales européennes. Alors que le marché européen s’effondrait et que les pays d’Europe du nord commençaient à interdire l’amiante… Dès les années 1990, nous nous sommes mis en lien avec des collègues brésiliens pour tenter d’alerter sur les dégâts que son utilisation produisait chez eux. Mais un habitant sur trois n’ayant pas accès aux soins médicaux, l’identification des pathologies était impossible. Seuls quelques grands centres urbains disposent des infrastructures nécessaires – radiologie, scanner… Du coup, certains chercheurs se servent aujourd’hui de la précarité de ce système de soins pour réfuter l’existence d’un problème sanitaire.

Votre livre s’intitule La Science asservie. Les partenariats public-privé orientent-ils la recherche ?

C’est un mécanisme redoutable. Qu’on y ait recours pour certaines applications industrielles de recherche fondamentale ne paraît pas dénué de fondement. Mais en santé publique, demander à ceux qui sont juges et parties de financer la recherche revient à introduire une relation de dépendance. Toute la recherche sur le nucléaire est financée par le CEA [Commissariat à l’énergie atomique], EDF et Areva ou, indirectement, par des fondations. Comme la Fondation pour une culture de sécurité industrielle créée à Toulouse en 2005, juste après la catastrophe de Toulouse. La recherche publique est en train de passer sous la coupe des industriels. Ils distribuent beaucoup plus de bourses de thèse ou postdoctorales que l’État, et les jeunes n’ont pas le choix. La plupart passe aujourd’hui par ce moule.

La science asservie. Santé publique : les collusions mortifères entre industriels et chercheurs. Annie Thébaud-Mony, La Découverte 2014, 21 euros.

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