Accueil > Résistances | Entretien par Loïc Le Clerc | 31 janvier 2017

Assa Traoré : « L’État a peur de notre combat »

Le 19 juillet, Adama Traoré, interpellé à Beaumont-sur-Oise, mourait par asphyxie dans les locaux de la gendarmerie de Persan. Sa sœur Assa, figure majeure de la mobilisation qui a suivi, raconte ce combat devenu emblématique, et toujours en cours.

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L’été dernier, la mort d’Adama Traoré, vingt-quatre ans, dans des circonstances douteuses suivies d’une enquête qui ne le fut pas moins, a déclenché un mouvement d’abord local qui a ensuite duré et essaimé. Les pouvoirs publics lui ont répondu par la criminalisation de la victime, la répression de la protestation, l’incarcération des proches et le mépris.

Assa Traoré, trente-et-un ans, éducatrice en prévention spécialisée à Sarcelles et grande sœur d’Adama, revient sur cette bavure devenue symbole des violences policières. Elle qui ne veut pas se dire militante accuse l’État de « jouer sur la division entre les opprimés », et explique comment la mobilisation a réussi à inverser le rapport de forces.

Regards. Avant la mort d’Adama, votre famille subissait-elle déjà des abus policiers ?

Assa Traoré. Cela commence par le tutoiement, le manque de respect. Il y a toujours eu un acharnement des policiers et des gendarmes sur les jeunes de Beaumont-sur-Oise, sur mes frères. Avec des contrôles pour rien, des arrestations pour rien, des passages devant la justice pour rien. Parfois, une vingtaine de gendarmes arrivait à la maison sans aucune raison. Ils embarquent, puis relâchent dans la journée. Et venir contrôler cinq fois la même personne dans la même journée, je n’en vois pas trop l’intérêt. C’est un abus de pouvoir. Ils savent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent. C’est comme une loi dont personne n’aurait connaissance, sauf l’État. Personnellement, je ne l’ai jamais subie, mais je l’ai subie à travers mes frères.

À la mort d’Adama, l’État a répondu par la répression policière, les omissions du procureur de la République, le silence des élus et la remise de médailles à des gendarmes de la brigade intervenue le jour de ce décès…

J’ai envie de le prendre très positivement. Si le premier déplacement du ministre de l’Intérieur, Bruno Le Roux, s’est fait vers ces gendarmes, c’est que notre mobilisation est visible et que notre combat leur fait peur. Ils ont peur de la vérité, que l’on a déjà fait éclater, et de cette justice que l’on veut de droit. L’État exerce son pouvoir et nous citoyens, on doit lui montrer qu’on est là et que ce pouvoir, il ne peut pas l’exercer comme il veut.

« Ils auraient aimé que l’on réponde violemment. Il est ensuite facile pour l’État de venir en sauveur éteindre le feu dans les quartiers populaires. »

Votre mobilisation est non-violente. Comment faire pour répondre aux lacrymogènes par des mains levées ?

Il faut toujours rappeler que la première des violences est celle qu’ils ont fait subir à Adama. Nos soutiens, nos proches, ont réagi selon nos comportements. Nous avons tout de suite dû choisir : aller dans la violence pour que l’on nous étouffe dedans, ou demander la justice et la vérité ? Ils auraient aimé que l’on réponde violemment. Il est ensuite facile pour l’État de venir en sauveur éteindre le feu dans les quartiers populaires. Il ne faut pas leur donner l’occasion d’agir comme ça. Alors, on est obligé de répondre d’une manière qui ne leur plaît pas. Et quand eux répondent encore avec de la violence, c’est pour nous criminaliser, nous discréditer et surtout pour étouffer l’affaire. Pour faire oublier leur violence, ils nous font subir encore de la violence et disent : « Regardez, ce sont eux les voyous ».

La clé d’étranglement et le plaquage ventral sont toujours autorisés, le recours à la légitime défense vient d’être assoupli. Comment voyez-vous tout ça ?

Ces pratiques doivent être condamnées. On ne devrait même plus en parler en France. Mais ils ont en face d’eux une population qui ne connaît pas ses droits correctement. Ils en ont conscience. Mais nous ne devons pas être spectateurs. C’est à nous de nous battre.

« Dès le plus jeune âge, dans notre éducation, on devrait nous apprendre à être militants. »

Mais toutes les victimes n’ont pas la médiatisation de "l’affaire Adama"…

Il faut le voir dans l’autre sens et se demander : « Comment a-t-on mené le combat dès le début ? » Dans le combat pour Adama, il y a une force locale que l’on n’a pas vu pour beaucoup de victimes. C’est une des premières raisons : une force locale et un soutien énorme, c’est ce qui rend ce combat encore plus fort. C’est nous qui avons fait d’Adama un symbole, ce ne sont pas les médias. Rappelez-vous qu’au début, Adama était criminalisé par ces mêmes médias. Nous nous sommes battus pour qu’il y ait un rapport de forces avec les médias et pour qu’Adama soit perçu selon notre point de vue. J’aimerais que toutes les victimes de bavures policières soient autant défendues et autant médiatisées.

La mort de votre frère a-t-elle fait de vous une militante ?

Je ne suis pas une militante. Nous nous battons pour notre frère, il n’y a rien d’anormal. Mais avec tout ça, je me dis que dès le plus jeune âge, dans notre éducation, on devrait nous apprendre à être militants. Parce qu’à n’importe quel moment de la vie, on a besoin de personnes qui puissent se battre pour tout un tas de choses. Nous devrions tous être militants. Nous, nous n’avons rien demandé, mais ils nous ont donné la force et l’envie de se battre. Et on se battra même au-delà d’Adama. Tout ce que nous faisons pour lui aura des répercussions pour les autres victimes. Peut-être qu’après, je serai une vraie militante. Aujourd’hui, je suis juste une grande sœur.

« On n’arrivera à rien si on ne se lève pas tous. En France, il faut qu’il y ait une révolution. »

Youssouf et Bagui, deux autres de vos frères, ont été arrêtés et incarcérés en décembre 2016 pour "menaces et violences envers huit gendarmes et policiers", dans un procès des plus absurdes. Bagui est encore en prison. Quelles sont les raisons officieuses de leurs arrestations ?

Si mes frères ont été emprisonnés, c’est uniquement parce qu’ils sont les frères d’Adama Traoré. Ce sont des prisonniers politiques. Des grands hommes se sont battus pour les mêmes causes, la justice et la vérité. Ce combat dérange beaucoup. Il faut détruire cette cellule familiale pour arrêter ce combat. Il ne faut pas oublier que Bagui est le premier témoin. La mort d’Adama commence avec un contrôle d’identité sur Bagui. Discréditer Bagui est important à leurs yeux, parce que son témoignage vaut de l’or. Vous savez, tout ce qu’ils font est réfléchi [1].

Vous pensez que vous obtiendrez la justice ?

Je n’ai pas le choix, je dois y croire et me battre pour ça. De toute façon, on n’arrivera à rien si on ne se lève pas tous. En France, il faut qu’il y ait une révolution. Il faut une fusion entre les banlieues et les centres, sinon, on ne renversera pas cette mauvaise France. L’État joue sur la division des oppressés. Malheureusement, il faut attendre des morts pour en prendre conscience.

Notes

[1Pour Bagui Traoré, la date de l’appel devrait être connu rapidement. Il avait écopé, le 14 décembre 2016, de huit mois de prison ferme.

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  • Assa Traoré a mille fois raison : comment faire barrage à "cette mauvaise France", incarnée par la violence d’État et relayée par les violences et l’impunité policières ? Plus la politique menée, ici, le néolibéralisme autoritaire, est contraire à la justice et aux droits et libertés des citoyens, et plus la violence d’État devient prédominante.
    À lire sur LGS (en résonnance) le témoignage d’Amok LeRouge : Choisir sa France, choisir son monde.
    "Dans l’histoire récente de notre pays, on a pu déceler un antagonisme entre deux France ; et c’est la raison pour laquelle, malgré tout ce que les patriotes autoproclamés vous diront, on peut encore choisir celle que l’on aime."
    L’auteur, infirmier originaire de la Martinique, cite aussi José Marti : "Car, comme l’avait dit José Marti en son temps : « Celui qui ne se sent pas offensé par l’offense faite à d’autres hommes, celui qui ne ressent pas sur sa joue la brûlure du soufflet appliqué sur une autre joue, quelle qu’en soit la couleur, n’est pas digne du nom d’homme. "

    Autrement Le 31 janvier à 10:25
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  • Vérité et Justice pour Adama et pour toutes les victimes de la police !

    A lire les écrits du sociologue Mathieu Rigouste :

    " L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine"
    L’auteur soutient que les guerres coloniales constituent des laboratoires permanents pour la production politique, économique et sociale de « l’ordre sécuritaire ». Rigouste étudie notamment la manière dont, selon lui, la lutte contre l’immigration et la répression des quartiers populaires ont permis de mobiliser la grammaire idéologique de la contre-insurrection dans la pensée d’État, les appareils médiatiques et les états-majors policiers dans la France contemporaine.

    Dans "La domination policière : une violence industrielle", il explique que la notion de "bavure" masque les structures industrielles de production de la violence d’État. Il affirme que la violence policière est produite de manière rationnelle et encadrée précisément par des dispositifs administratifs, politiques, judiciaires... L’enquête met en lien le contrôle et le renforcement du "socio-apartheid" et de « l’industrie de la coercition », en situant la police comme « une institution chargée de maintenir l’ordre social, économique et politique par l’usage de la contrainte ». Selon son auteur, « la police distribue la férocité des classes dominantes ». Rigouste s’intéresse notamment à la généalogie "endo-coloniale" des Brigades anti-criminalité (BAC) et au développement de leur caractère « proactif » au cours de la restructuration néolibérale.

    Et aussi une interview : “La violence policière n’a rien d’accidentel”, entretien avec Mathieu Rigouste, lesinrocks.com, 11 décembre 2012

    Durruti Le 31 janvier à 13:05
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