Accueil > Politique | Entretien par Loïc Le Clerc | 25 novembre 2015

Attentats, guerre, libertés : comment résister à l’état d’urgence ?

Les députés Barbara Romagnan et Noël Mamère ont voté contre la prolongation de l’état d’urgence, le directeur de Mediapart François Bonnet a défendu une vigilance critique. Comment ont-ils vécu la pression de l’unité nationale ?

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Vendredi 13 novembre, Paris et Saint-Denis étaient frappés par les plus graves attentats de l’histoire du pays. Moins d’une semaine plus tard, les députés prolongeaient l’état d’urgence de trois mois. Au milieu de cette agitation, six députés et une poignée de journalistes ont tenté de faire entendre des voix discordantes, car raisonnées.

Barbara Romagnan, députée socialiste du Doubs, François Bonnet, fondateur et directeur éditorial de Mediapart, et Noël Mamère, député-maire de Bègles, nous expliquent leurs partis pris et les réactions que ceux-ci ont suscitées.

« On m’a dit que j’étais irresponsable » – Barbara Romagnan

Regards. Est-ce que des électeurs, lecteurs ou simples concitoyens, vous ont interpellés pour vous faire part de leur avis ? Qu’ont-ils exprimé ?

Barbara Romagnan. Certains m’ont écrit pour me remercier, me dire qu’ils étaient contents du choix que j’avais fait. Et puis il y en a d’autres, moins nombreux, qui sont très fâchés. On m’a dit que j’étais irresponsable ou que je faisais ça avec des visées électoralistes – ce qui ne serait pas un très bon calcul. Des imbéciles m’ont dit : « Si vous aviez eu un proche parmi les personnes décédées… » D’abord, ils n’en savent rien. Ensuite, quel est le rapport ? C’est supposer que tous les proches des victimes ou les gens qui habitent le quartier veulent tous l’état d’urgence. Ils ne comprennent donc pas mon vote, mais s’ils avaient eu à faire ce choix-là, ils ne sont pas forcément armés pour savoir comment répondre.

Noël Mamère. J’ai eu beaucoup de retours positifs, des messages de gens qui m’ont soutenu et félicité pour ma prise de position. Bien sûr, j’ai reçu quelques mails d’insultes, mais j’y suis plutôt habitué.

François Bonnet. Depuis les attentats, nous avons enregistré une avalanche de billets de témoignages ou de prises de positions, exprimant une diversité d’opinions importantes, mais peu de critiques. Il y a eu des désaccords exprimés par des lecteurs, mais je n’ai pas senti à cette occasion ce qui aurait pu être une rupture entre nous et notre lectorat. Sur des crises récentes, notamment sur l’Ukraine ou la Syrie, il y a eu des désaccords bien plus violents. Mais avec ce qui reste une toute petite partie de nos lecteurs. Sur notre couverture des attentats, les réactions sont dans le continuum de ce qu’est Mediapart, c’est-à-dire un dialogue permanent qui fait parfois opposition entre la rédaction et les lecteurs.

« Les Français vont se réveiller avec la gueule de bois » – Noël Mamère

Avez-vous subi des pressions de la part des autres députés ?

Barbara Romagnan. Je n’avais pas dit ce que j’allais faire, à part à quelques camarades parmi les plus proches. Et quand bien même, si certains étaient venus me dire « ne fais pas ça », il est normal que l’on puisse discuter entre nous, qu’ils puissent me donner leur avis. Mais je suis assez grande pour faire mon choix. Il y en a peut-être qui pensent du mal de moi, mais ça n’est pas nouveau.

Noël Mamère. J’avais annoncé la couleur d’une manière très claire dès que l’annonce de la prolongation de l’état d’urgence a été formulée. Je l’ai bien sûr dit à mon groupe parlementaire, du moins à la composante à laquelle j’appartiens, et bien que partageant mes arguments, certains n’ont pas voté contre. Je n’ai eu aucune pression d’aucune sorte, mais je sais que les Français vont se réveiller avec la gueule de bois.

Que faire de cette contradiction entre les réactions positives et nombreuses que vous avez remarquées et le vote (quasi) unanime des parlementaires – avec le soutien tout aussi unanime des médias ?

Barbara Romagnan. Je pense que de nombreuses personnes sont vraiment dans l’incompréhension, ne savent pas comment se positionner. Évidement, si tout le monde avait voté l’état d’urgence, ils se seraient posés moins de questions. Qui comprend ce qu’implique l’état d’urgence ? Beaucoup croient encore que l’intervention à Saint-Denis a été possible grâce à l’état d’urgence, alors que cela n’a rien à voir. Tout cela nécessite encore des explications.

« De la réflexion face au journalisme de caserne » – François Bonnet

Noël Mamère. Il n’y a pas de contradiction. Ce n’est pas parce que l’on reçoit beaucoup de soutiens de la part de ceux qui ont une certaine idée de la gauche que, pour autant, nous sommes majoritaires. La seule chose qui peut paraître étonnante, c’est que cela ne provoque pas autant de mails vengeurs et d’insultes. Ceux qui ne partagent pas notre opinion restent silencieux, ce qui prouve peut-être qu’ils ne se sentent pas si à l’aise que ça.

François Bonnet. Les gens sont avides de comprendre et d’avoir des éléments d’explication. L’important pour nous n’était pas de produire des éditoriaux virulents, mais de faire de la pédagogie, de poser de manière non-polémique les questions, de fédérer. Nous avons tenté de rétablir du calme et de la réflexion dans un moment où ce sont plutôt le journalisme de caserne et l’hystérie générale qui occupent le premier plan.

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Vos réactions

  • Merci à tou-te-s (et en particulier aux “six”) pour ces prises de position courageuses.
    J’aimerais toutefois que “Regards” nous informe mieux sur ce qu’il s’est passé (et se passe encore) au sein des groupes parlementaires (à l’Assemblée, puis au Sénat) du Front de gauche, et au sein et entre ses différentes organisations (PCF, PG… et surtout à Ensemble).
    Question subsidiaire : une formation qui n’apparaît plus que comme une “marque” (en fait, plutôt une appellation assez mal contrôlée) lors d’échéances électorales, dont les composantes passent des alliances variables d’un territoire à l’autre, sans visibilité sur ses choix de seconds tours… et au final (?) incapable de s’accorder sur une question aussi grave que l’état d’urgence… une telle formation (le Front de gauche, mais peut-être même Ensemble) existe-t-elle encore ?

    Ferdinand Le 26 novembre 2015 à 12:19
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