Olivier Coret / côté quartiers
Accueil > Société | Par Aline Pénitot | 11 janvier 2015

Au Blanc-Mesnil, des musulmans ébranlés et inquiets

Pendant ce temps-là, dans le quartier des Tilleuls au Blanc-Mesnil, des habitants font le marché. La sidération provoquée par l’attentat contre Charlie s’accompagne, pour ceux d’entre eux qui sont musulmans, d’une peur de la montée de la stigmatisation.

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Photo : Collectif de femmes "Sorties scolaires : avec nous", Le Blanc-Mesnil, novembre 2013.

Derrière le comptoir de la teinturerie Thank God, Kader B. est groggy. Les machines à laver tournent sans fin pendant que BFM déverse en flux continu les images de la traque des frères Kouachi à la manière d’une série américaine, à moins que ce ne soit l’inverse.

En tournant sa cuillère dans sa tasse, Yassine courbe un peu plus le dos et peine à parler : « C’est pas bon tout ça, vraiment pas bon. Ça va encore nous retomber dessus, [nous, les musulmans]. » Alors sa réponse à lui est très humble : offrir un café pour discuter un petit moment. Parce qu’ici, être ensemble un jour de marché, c’est sacré ! Le reste du temps, le quartier part à vau-l’eau. Un trou gigantesque semble attendre immuablement qu’un chantier veuille bien le combler, un magasin écroulé. Ça et là, des porches sombres abritent les canapés des dealers. Un quartier comme il en existe tant d’autres.

« Tous les Français ont été attaqués »

Nordine Laier, le patron de Nil Coiffure, préfère le thé à la menthe et France Inter. Pour lui aussi : « Tout cela n’a rien à voir avec l’Islam. Mais vous savez, moi, la peur que j’ai, elle vient d’ailleurs. J’ai connu le terrorisme pendant dix ans en Algérie et pour le moment, je suis incapable d’imaginer revivre ça ici. Ça me fout une trouille terrible. » Juste à côté de son salon, on fait la queue par dizaines en attendant que le médecin lève la grille rouillée de son local.

Une jeune femme porte le hijab et le poids des amalgames qu’elle supporte depuis si longtemps : « Quand va-t-on enfin comprendre que l’islam n’est pas une identité ! Et je me sens encore plus choquée dans ce pays de religions multiples, de ressentir que cet acte-là est si facilement assimilé à un acte islamique. Moi, je suis française et mercredi, tous les Français ont été attaqués. La marche de dimanche est pour tous les Français, si je n’avais pas deux enfants à garder dimanche, j’irais défiler. » La jeune Sira Niakate qui attend de récupérer un certificat médical est moins nuancée : « Franchement, Charlie est allé trop loin et nous a souvent insultés. Ils ne méritaient pas de mourir, mais ils étaient trop blessants. »

La bruine monte sur les Tilleuls et Yassine T. achète vite fait quelques kakis. Ce fonctionnaire de la Poste, musulman pratiquant, peine comme beaucoup à faire la relation entre l’acte de barbarie commis à Charlie Hebdo et l’islam : « L’islam radical ! Mais de quoi parle-ton ? Ca n’existe pas, l’islam radical, ou alors pour une infime partie de personnes. C’est surtout très loin de nous, tout ça. Les gars qui ont fait ça, à Charlie, ce sont des désespérés, des fous. En plus, on me demande de me désolidariser ! Mais me désolidariser de quoi ? Je suis Français, je n’ai à me justifier de rien. »

Ces quelques personnes interrogées au Blanc-Mesnil sont toutes revenues sur la Palestine et sur la disproportion entre le traitement médiatique des drames que le conflit israélo-palestinien a connus cet été et les morts de Charlie Hebdo. La Palestine incarne pour eux le nœud de tensions qui ne cessent d’augmenter.

« La vie ensemble, ça va être compliqué maintenant »

Un peu plus loin, pousser la porte de Madina Boutique. Dans cette boutique de mode, le choix est simple : hijabs, abayas, djellaba, foulards, tuniques et maxi-gilet. La vendeuse de la boutique préfère le jilbab : « C’est plus ample, je me sens mieux, et puis regardez… », dit-elle en s’amusant à prendre une pose : « Ni intégral, ni intégriste. Regardez tous ces hommes qui portent la barbe pour être beaux gosses… La religion, elle est dans le cœur par dans les apparences ».

Cette jeune femme de vingt-deux ans ne connaissait pas Charlie Hebdo, alors elle est allée regarder les images sur Internet. Et ce n’est pas les caricatures de Mahomet qui l’ont le plus choquée. « Il en a vu d’autre ! » C’est plutôt la manière systématique dont Charlie caricaturait toutes les religions : « Les postures sexuelles dans lesquelles ils dessinaient le pape par exemple, ça m’a bouleversée. »

À l’évocation du fait que Charb se sentait lui-aussi blessé par l’omniprésence des religions dans la vie publique, elle est bien loin de le condamner. Au contraire, elle insiste sur le fait que la séparation de l’église et de l’État ne semble toujours pas aussi claire que cela et surtout que la laïcité en France n’est que dans les mots. Aujourd’hui, elle redoute les représailles, la stigmatisation qui monte, les agressions des femmes, sur les mosquées, dans les magasins : « La vie ensemble, ça va être compliqué maintenant. » Et de se demander, si elle ne va pas partir s’installer à l’étranger. « Moi, je ne viens pas du Blanc-Mesnil, je suis d’Argenteuil. Je suis occidentale et je veux rester en occident. Si je pars, ce sera en Suède ou peut-être en Allemagne, dans un pays où je peux me sentir plus tranquille. »

Des odeurs alléchantes s’échappent du café associatif les Tilleuls. Binetou S. est très occupée à préparer avec cinq autres personnes un poulet sauce d’huître, du riz et des achards de légume. La fin du marché approche, tout le monde s’empresse de trouver une table.

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